Irina Gogobéridzé[1]

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Si le concept de féminité se cherche une place, un langage ou l’identité dans l’Art de Théâtre n’est-ce pas que cela provient plutôt des problèmes du ‘moi’ créatif – qui se tient de s’imposer – que des problèmes de l’identification féministe ou de la féminité ?

Dans les modèles théâtraux changeants qui sont apparus ou se sont développés suite à ce nouveau paradigme de féminité, ne s’agit-il plutôt de la vision féminine, ainsi que de l’appréciation des différents problèmes par l’esprit féminin ou, en un mot, de l’esthétique basée sur la psychologie de femme ?

Je voudrais vous dire et vous prouver par différents exemples que les femmes ont été remarquablement présentes dans l’histoire et l’art de mon pays. Et tout d’abord j’aimerais bien devancer la question qu’on me pose un peu partout dans le monde : non, en Géorgie évangélisé en IV, malgré le voisinage des pays islamiques, aucune femme ne porta jamais de voile. Même plus, l’âge d’or de l’Etat géorgien remonte au XII siècle, époque de la reine Thamar dont les limites alors s’étendaient bien au-delà de la Géorgie d’aujourd’hui.

C’est aussi vrai que les mots-clés telles que la terre, capitale, patrie sont précédés par le mot qui contient en soi la philosophie même de l’éternelle féminité – on dit en un mot mère-terre, mère-langue (langue maternelle), etc.…et je vous assure que depuis XIX les géorgiennes ont vécu les mêmes étapes de l’émancipation que leur homologues européennes.

Nata Murvanidze dans Hitler mon ami, d'Ukio Missima, dir. David Mghébrichvilli, Théâtre du Quartier Royale, Tbilissi, Géorgie © Irina Abjandadzé.
Nata Murvanidze dans Hitler mon ami, d’Ukio Missima, dir. David Mghébrichvilli, Théâtre du Quartier Royale, Tbilissi, Géorgie © Irina Abjandadzé.

Au théâtre nous avons eu des excellentes actrices, peintres-décorateurs mais jamais des exceptions comme Ariane Mnouchkine ou Pina Bausch. Néanmoins à la fin des années 80 le monde artistique était bouleversé par une femme metteur en scène – Médée Kouchoukidzé – qui pendant presque 20 ans a su créer un îlot extrêmement féminin et innovateur. Comme exemple j’aimerais bien noter son spectacle d’après le classique japonais du 17ème siècle Modzameo Tchikamassu – Le suicide des amoureux sur une île des filets célestes – qui était marqué par la finesse extrêmement sensuelle et la compréhension intelligente du monde dont la philosophie et l’esthétisation des valeurs socioculturelles se différent des nôtres (tournée au Japon en 1989). Je pourrais également parler de la féminité et du langage corporel tout en basant sur le spectacle Hitler mon ami, d’après Ukio Missima où le rôle titre était interprété par une excellente actrice Nata Murvanidzé ; j’aurais pu essayer de déchiffrer des métaphores féminins de Robert Sturua, metteur-en scène à l’esthétique post-moderne et beaucoup d’autres

Nani Chikvinidzé et Rézo Mgaloblichvili dans Le suicide des amourex sur une île des filets célestes, de Modzameo Tchikamassu, dir. Medée Kouchoukhidzé, Theatre National Marjanichvilli, Tbilissi, Géorgie, © Nodar Kouchaïdzé.
Nani Chikvinidzé et Rézo Mgaloblichvili dans Le suicide des amourex sur une île des filets célestes, de Modzameo Tchikamassu, dir. Medée Kouchoukhidzé, Theatre National Marjanichvilli, Tbilissi, Géorgie, © Nodar Kouchaïdzé.

Monique Wittig a écrit que « les femmes détiennent souvent le rôle des pionniers dans les différents processus artistiques avant que les pratiques se généralisent et donc se masculinisent.» Il se peut fort bien que ce thèse soit à contester, mais cette année c’était bien le cas de la dramaturgie géorgienne qui a visiblement retrouvé le genre et par la thématique contemporaine et l’esthétique de l’écriture. Voila de quoi il s’agit.

Ces derniers temps la Géorgie a vécu beaucoup d’événements historiques : déclaration de l’indépendance, la chute des présidents, révolution des roses, deux guerres, dont la dernière avec la Russie en 2008 a provoqué l’imputation des territoires. Tous ces changements sociaux historiques ont richement nourri le théâtre et notamment l’écriture théâtrale. Les thèmes de la guerre, des confrontations, des déportées ou autres sont présents dans l’œuvre de tous les auteurs dramatiques et nous y voyons quelques leadersincontestables mais pour la plupart des auteurs – surtout jeunes – ces thèmes deviennent le prétexte de créer le théâtre d’absurde dérisoire, de répéter ce qui a déjà eu lieu dans l’histoire du théâtre politique.

Par contre, l’écriture des femmes s’est avérée beaucoup plus variée, audacieuse, hardie, ouverte, différente de l’une à l’autre, les auteurs cherchent et improvisent, leurs histoires sont fortes, leurs personnages visent claire les problèmes primordiaux ou quotidiens, et se chargent d’un poids de continuer à vivre, de refaire sa vie, prennent le plaisir de vivre et consommer la vie.

Cette année au concours annuel de la meilleure nouvelle pièce lancé il y a 4 ans par la Fondation Toumanishvili pour développement de l’Art de Théâtre, avec à peu près de centaine de pièces les femmes auteurs ont visiblement devancé les hommes : Thamar Bartaïa avec Le pistolet de jeu ; Lali Kekelidzé avec Le 5 o’clock à la géorgienne, pièce écrite en russe et pour les russes ; la toute jeune débutante Lika Molarichvili avec La nuit de liberté ; Tsissana Kotilaïdzé avec Comment t’appelles-tu , etc. D’ailleurs, notre jury a déclaré à l’unanimité que l’année 2008 était pour la dramaturgie géorgienne de genre féminin.


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[1]Irina Gogoberidze (Georgia), PhD in Arts, has taught on European Theatre and Theory of Drama at the Tbilisi State University, participated in numerous international congresses and published widely in international journals and newspapers. She has been a member of international juries at theatre festivals (France, Romania, Poland, Russia, Georgia, etc.) and translated plays by Marivaux, Feydeau, Giraudoux, Sartre, Camus, Beckett, Ionesco, among others. Until 2009 she was Deputy Director of Rustaveli National Academic Theatre (Tbilisi).

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