Ed. par Georges Forestier & Claude Bourqui
(Paris : Gallimard, 2010)

Reviewed by Philippe Rouyer[1] (France)

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La prestigieuse collection des éditions Gallimard, La Pléiade, créé en 1931, publie ses 561ème et 562ème titres consacrés à une nouvelle édition des œuvres de Jean Baptiste Poquelin dit Molière. Ces deux volumes sortis en 2010 remplacent la précédente édition de Molière, préparée par Georges Couton et publiée en 1972 (deux volumes n° 8 et 9 encore disponibles sur le marché.)Dans cette collection dont le principe est de fournir les œuvres complètes sur papier bible avec introduction savante, notices, notes, appendices, documents présentées par les meilleurs spécialistes, Molière côtoie des auteurs français (et aussi étrangers) prestigieux. Nous citerons, pour le XXème siècle seulement, Claudel (n°s 72 et 73), Cocteau (n° 500), Genet (n° 491), Giraudoux ( n° 302), Ionesco (n° 372), Sarraute (n° 432), Sartre (n° 512) et Anouilh (n°s 536 et 537) dont la publication avait fait couler beaucoup d’encre. On était surpris de voir sacralisé un auteur qui se prétendait, certes, être l’héritier de Molière mais qui, de fait, appartient à cette catégorie de théâtre qu’on peut appeler sans être condescendant « le Boulevard Supérieur. »

La publication de cette nouvelle édition des Œuvres complètes de Molière rompt avec les principes qui avaient guidé Georges Couton où les œuvres étaient classées par ordre de représentation. Elle est publiée sous la direction de Georges Forestier, avec Claude Bourqui. (Textes établis par Edric Caldicott et Alain Riffaud. Comédies-ballets coéditées par Anne Piéjus. Avec la collaboration de David Chataignier, Gabriel Conesa, Jacqueline Lichtenstein, Bénédicte Louvat-Molozay, Lise Michel et Laura Naudeix.) Elle a choisi l’ordre de publication des œuvres et de revenir à la tradition classique en privilégiant les dates d’édition. On trouve aussi dans les présentations des œuvres (avec toutes les variantes reconnues ou douteuses) la chronologie des représentations souvent difficile à établir notamment pour les œuvres du jeune Molière avant son installation définitive à Paris en 1658.

Le tome I contient : Introduction, chronologie, note sur la présente édition ; Les Précieuses ridicules, Sganarelle ou le Cocu imaginaire, L’École des maris, Les Fâcheux, L’Étourdi, Le Dépit amoureux, L’École des femmes, La Critique de l’École des femmes, Remerciement au roi, Les Plaisirs de l’île enchantée / La Princesse d’Élide, L’Amour médecin, Le Misanthrope, Le Médecin malgré lui, Le Ballet des muses / Pastorale comique, Le Sicilien ou l’Amour peintre, Sonnet à M. de La Mothe Le Vayer, Amphitryon, Le Mariage forcé et George Dandin.

Autour des œuvres de Molière : livrets des comédies-ballets ; appendices et documents : Registre de La Grange (1659-1668), textes et gravures de l’édition des Œuvres de 1682, témoignages contemporains ; notices et notes.

Le tome II contient : Chronologie, avertissement ; L’Avare, La Gloire du Val-de-Grâce, Le Tartuffe, Monsieur de Pourceaugnac, Le Bourgeois gentilhomme, Les Fourberies de Scapin, Psyché, Les Femmes savantes ; pièces publiées après la mort de Molière, en 1674 : Le Malade imaginaire, dans l’édition de 1682 : Don Garcie de Navarre, L’Impromptu de Versailles, Le Festin de Pierre [Don Juan], Mélicerte, Les Amants magnifiques, La Comtesse d’Escarbagnas, d’après un manuscrit du XVIIIe siècle : La Jalousie du Barbouillé, Le Médecin volant ; Poésies diverses ; Autour des œuvres de Molière : Actes ou scènes censurés ou modifiés, et livrets des comédies-ballets.

La publication de ce nouveau Molière dans la Pléiade a fait resurgir un vieux serpent de mer que les spécialistes de Shakespeare connaissent aussi très bien : Molière a-t-il vraiment été l’auteur de ses pièces ? Sans entrer dans le détail, on sait que certaines œuvres n’ont pas été écrites de la seule main de Molière mais de là à affirmer–avec des outils scientifiques relativement fiables–que Pierre Corneille est l’auteur qui se cache sous les traits du comédien et metteur en scène Jean-Baptiste Poquelin dit Molière, il y a un pas que nous ne franchirons pas. Mais on peut se reporter au site Internet « l’affaire Corneille-Molière » qui surprend par sa force de conviction et rend souvent perplexe.

Cette édition est adossée au projet « Molière 21 »  qui se fixe pour objectif comme le dit le site « de procurer une édition « mixte » des Œuvres de Molière, tirant parti des avantages respectifs du support électronique en ligne et du support imprimé, et une complémentarité inédite entre ces deux supports :

* l’édition Pléiade 2010
* et le site Molière 21 qui fournit :

  • une base de données intertextuelle qui met en rapport des lieux du texte de Molière avec des textes qui possèdent un pouvoir herméneutique sur le passage en question (sources, textes apparentés, exemplification du registre lexical, imitations par d’autres auteurs, etc.);
  • un outil de visualisation comparative permet, pour certaines des pièces, d’évaluer et d’analyser la variabilité des textes dans les éditions originales. Ce dispositif innovant, en proposant en ligne un accès à des réseaux sémantiques, contextuels et culturels immédiatement disponibles, permet à la fois d’éclairer abondamment l’interprétation proposée dans le volume imprimé et d’offrir à l’usager les moyens de nourrir une démarche herméneutique.

Enfin tout acheteur des trois ouvrages de la collection de la Pléiade aura droit gratuitement à l’Album Molière sous coffret illustré, 320 pages, 324 illustrations en noir et blanc et en couleurs. Comme le dit François Rey qui en a choisi et commenté l’iconographie :

«Rois et reines mis à part, peu de Français de l’ère préphotographique ont été aussi abondamment portraiturés de leur vivant que Molière ; aucune œuvre, aussi richement et diversement illustrée au cours des siècles, sur le papier ou sur les planches. Le cinéma a élargi la scène et multiplié les visages. La ritualisation de la vie culturelle a vidé de substance les hommages rendus au génie. Dans l’imagerie – faut-il parler d’iconolâtrie – républicaine, il y a beau temps que Molière a rejoint Marianne. Cet homme dont nous parlerions la langue et dont les combats, contre l’hypocrisie, l’intolérance et le pédantisme, seraient toujours les nôtres, ce saint laïque objet d’une dévotion stérilisante, peut-on encore « l’aimer sincèrement de tout son cœur », comme Sainte-Beuve le prescrivait il y a cent cinquante ans en correctif aux divers fanatismes ? Il semble que oui, et chaque mise en scène réussie d’une de ses pièces permet de le vérifier. On peut aussi—depuis trois lustres j’en fais l’expérience heureuse—tenter de le retrouver sous l’océan des commentaires, en deçà des lectures et des relectures, chercher sa présence, parfois la deviner, dans le tohu-bohu du Paris de son temps, entendre sa voix dans la cacophonie des textes et le brouhaha des discours. »

La preuve que cette nouvelle édition complète des œuvres de Molière et son Album sont un moment important pour les études sur Molière peut se mesurer au nombre d’entrées sur n’importe quel site de recherche Internet : la plupart des journaux et revues de langue française leur ont consacré un article souvent long. Georges Forestier et Claude Bourqui se sont volontiers prêtés au jeu des entretiens radio ou TV dont on peut trouver le contenu sur Internet.

Les Français connaissent Molière, ou croient le connaître bien. Des traditions éditoriales et des légendes biographiques se sont dessinées au fil des siècles. Molière aurait mis en scène et vilipendé la médecine et les médecins parce qu’il était malade. Il aurait offert des personnages jaloux et tenu des propos désabusés sur le mariage parce qu’il avait eu une femme légère et des relations ambigües avec la fille de celle-ci. «  On publie généralement ses œuvres dans l’ordre selon lequel elles furent créées, alors que pour plusieurs pièces, et notamment pour Tartuffe, on ne possède pas le texte de la création. » insiste Georges Forestier. Ce n’est pas parce qu’il était malade qu’il s’en est pris aux médecins, mais parce qu’après l’interdiction du Tartuffe, il utilisa la médecine comme allégorie de la religion, sujet désormais prohibé.Surtout, on ne peut mettre sur le même plan les pièces qu’il publia lui-même—à partir des Précieuses ridicules—, celles que firent imprimer ses héritiers et celles qui restèrent inédites jusqu’au XIXe siècle.

Cette nouvelle édition, précise Forestier « rompt avec de vieilles habitudes, reconstitue la trajectoire éditoriale de l’œuvre et insiste sur ce qui distingue Molière des autres auteurs de son temps : une indifférence souveraine à l’égard des règles de poétique théâtrale ; des innovations radicales dans l’« action » (la manière de jouer) comme dans la structure des pièces ; une réussite exceptionnelle dans la comédie « mêlée de musique »… En réalité Molière partageait un ensemble de valeurs avec toute la société mondaine de son temps et pratiquait « surtout un jeu permanent, sans précédent, sur et avec des valeurs qui étaient les siennes, que partageait son public (la Cour comme la Ville), que nous partageons toujours pour une bonne part, et dont il a fait la matière même de ses comédies, créant ainsi entre la salle et la scène une connivence inouïe, qui dure encore. » Par ses idées préfigurant les Lumières, Molière n’est pas si original qu’on le croit. Comme les « mondains » civilisés, dits aussi « galants », il défend le bon goût et la bonne vie contre les fâcheux, les pédants, les bourgeois parvenus et les bas bleus jouant les savantasses. Sa philosophie est d’un « matérialiste sceptique », souligne Claude Bourqui, qui traduit Lucrèce et se défie des fumées métaphysiques.

Pour Forestier et Bourqui Molière est le reflet de la « culture mondaine » dont il dénonce les dérives fausses par exemple dans Les Précieuses ridicules, première œuvre publiée par ses soins. Il jouait Mascarille qui était donc un personnage comique. Tout l’art de Molière a été de mettre en scène une société qu’il connaissait bien, même si on sait peu de choses sur les études qu’il a pu faire (cela s’applique aussi à Shakespeare) et d’en donner une image à la fois juste et comique. Cela va plus loin que le cliché habituel de Molière, Bouffon du jeune roi Louis XIV et donc, à ce titre uniquement, autorisé à tout dire. Si cela avait été le cas l’histoire éditoriale de Tartuffe aurait été plus simple. L’édition deTartuffe aurait été celle de la première version et non la dernière revue et amendée. Dom Juan aurait été publié de son vivant et non après sa mort et sans modification du titre. Le lecteur dispose, au début des Œuvres et dans l’Album, d’une nouvelle chronologie de la vie de Molière constituant une mine de renseignements sur l’homme, son œuvre et sa postérité plus ou moins mythique.

L’édition princeps de 1682 (comme le folio de Shakespeare de 1623) suivait le Registre de Lagrange qui prétend s’appuyer sur les textes d’après représentations ce qui n’est rien moins que sûr.

« C’est une chose étrange qu’on imprime les gens malgré eux. Je ne vois rien de si injuste que je pardonnerais toute autre violence plutôt que celle là. » Cette citation de Molière ouvre l’introduction de cette nouvelle édition : Molière savait bien l’état de l’édition, les relations difficiles avec les libraires-éditeurs du Palais Royal et le problème du piratage. Les premières farces de Molière n’ont été publiées qu’au XIXème siècle  et on n’a pas la certitude qu’elles sont de lui complètement ; de la même manière la prétendue trilogie généralement acceptée de Tartuffe du Misanthrope et de Don Juan est le résultat de l’édition de 1682 et on lira les notes de Forestier et de Bourqui qui la remettent en question.

Le Molière auteur populaire est aussi un peu un cliché mis à la mode par le XIXème siècle et la République. Le public de Molière était un public aisé appartenant à la culture mondaine et à la bourgeoisie commerciale ; les places coûtaient cher. Le comédien Molière a certes connu des revers de fortune, mais « il est immensément riche. Son inventaire après décès décline un nombre d’objets et de meubles précieux impressionnant. Son train de vie est celui d’une vedette d’Hollywood. Il n’a jamais été pauvre. » dit Claude Bourqui dans Le Temps (Genève) du 6 juin 2010.

De plus Molière réinvente une forme de comédie qui n’est pas celle que le peuple adorait. Sa ‘nouvelle comédie’ fait la synthèse du théâtre espagnol et du théâtre italien auquel il emprunte et améliore un jeu très physique donnant plus de force à la fois au théâtre et aux propos sociaux lucides qu’il fait passer.
Paradoxalement, les contemporains de Molière se sont reconnus dans ses portraits à charge ou ont désigné qui étaient ainsi attaqués par lui et pourtant, malgré la langue, quelquefois archaïque pour un lecteur ou un spectateur d’aujourd’hui, Molière reste un peintre de la nature humaine qui ne fait jamais dans le portrait individuel.

Certes, «seul entre tous les dramaturges français qui se firent un nom au XVIIème siècle, il n’avait pas commencé par être un lettré désireux de se faire reconnaître comme poète et choisissant pour cela le plus haut genre de poésie avec la poésie épique, la “poésie dramatique” : il était un bel esprit affectant de considérer avec distance les principes savants de la composition dramatique, doublé d’un comédien réfléchissant en comédien à l’efficacité scénique de son écriture. » écrit Forestier ( vol.1, introduction, p. xxxv).

Grâce à cette nouvelle édition nous pouvons tenir la balance entre l’auteur strictement comédien et le comédien devenu auteur par accident.

Claude Bourqui précise dans Le Temps (Genève) du 6 juin 2010. « Pour chaque pièce, nous avons comparé les versions. Avec cette question : est-ce que le document imprimé correspond à ce qui s’est joué? Certaines pièces ont été imprimées sous son contrôle, d’autres pas. Dans ce cas de figure, quelle assurance avons-nous que le texte est conforme aux représentations qui ont été données? Nous avons procédé par recoupements. » Les pièces publiées après sa mort posent un problème. « Un tiers de son œuvre a été publié une dizaine d’années après sa mort, dans une édition hagiographique. Certains textes ont été trafiqués, comme Don Juan, pour lequel on a deux versions au moins, l’une policée de 1682, l’autre de 1683, fidèle au texte original de 1665. Jusqu’à présent, les éditeurs mixaient les versions de 1682 et de 1683. Nous avons choisi de revenir à celle de 1665, avec son titre, Le Festin de Pierre».

En conclusion on ne peut que recommander aux amateurs de théâtre et aux bibliothèques de commander ce Molière Oeuvres complètes de La Pléïade. On y trouvera le plaisir rare de la simple lecture et de la lecture érudite et on pourra comparer à loisir les variantes dont tout metteur en scène d’aujourd’hui se doit de prendre en compte avant de donner à son public sa lecture de telle ou telle œuvre.


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[1] Philippe Rouyer est Professeur émérite, Université Michel de Montaigne Bordeaux.

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