Sous la direction de Dominique Dolmieu et Virginie Symaniec
430 pp. Paris: Éditions Non Lieu et l’Espace d’un instant, 2009.

Reviewed by Irene Sadowska-Guillon[1] (France)

Depuis plusieurs années la Maison d’Europe et d’Orient, fondée et dirigée par Dominique Dolmieu et Céline Barcq, poursuit un travail d’exploration et d’introduction en France des théâtres de l’Europe centrale et de l’Est, des Balkans, en poussant toujours plus loin, vers l’Orient, sa découverte des écritures théâtrales.

Ce travail pionnier d’exploration se double de celui de recensement, de traduction et d’édition d’œuvres d’auteurs méconnus ou inconnus en France.

Que savons-nous des langues et des cultures du Caucase, montagne des mythes et des légendes de Prométhée, de la Toison d’or, des Amazones ?

Voici La montagne des langues, rassemblant les écritures théâtrales du Caucase, un territoire mythique, éprouvé autant dans le passé qu’aujourd’hui par des guerres et des conflits incessants. Les feux de l’actualité braqués sur cette région nous montrent des catastrophes naturelles ou la violence de la guerre et des conflits militaires en Tchétchénie, en Géorgie ou ailleurs.

Mais nous ignorons quasiment tout des cultures et des théâtres arménien, géorgien, abkhaze, balkar, ossète, tchétchène, etc.

Sans prétendre être exhaustive cette anthologie tente de montrer la diversité des écritures théâtrales, de leurs origines à nos jours, dans les pays du Caucase. Tâche d’autant plus difficile que les frontières géographiques, politiques, culturelles et linguistiques, entre ces pays qui subissaient les dominations ottomane, perse, russe et soviétique, n’ont cessé de bouger durant des siècles.

La résistance des cultures et des langues dans ce contexte est d’autant plus remarquable.

Le génocide des Arméniens de 1915, des guerres, l’oppression politique, ont jeté en exil de nombreux auteurs. Ces dramaturgies de l’exil qui conservent des liens avec leurs pays d’origine sont également prises en compte dans l’anthologie.

Précédé d’une préface de Bernard Outtier du CNRS et d’un avant-propos donnant une vision générale historique et géopolitique de la situation théâtrale dans les pays du Caucase, le corps de l’ouvrage réunit 33 extraits et 4 textes intégraux, chacun accompagné d’une biographie de l’auteur et d’un résumé de l’œuvre. Les textes sont présentés dans l’ordre chronologique, allant de 1850 à 2006, tous pays confondus.

Les limites linguistiques floues et les frontières géopolitiques fréquemment remaniées rendant extrêmement difficile le regroupement de plusieurs œuvres par pays.

En fin d’ouvrage une carte du Caucase permettant de resituer les théâtres dans la géographie de la région et une bibliographie de tous les auteurs avec les références des lieux : bibliothèques, archives, etc. où l’on peut trouver les textes originaux et traduits.

Certains thèmes abordés se recoupent dans diverses dramaturgies, d’autres, relatifs à une situation ou à un fait historique particulier, apparaissent spécifiquement et de façon récurrente dans l’écriture dramatique d’un pays. Ainsi par exemple le traumatisme du génocide arménien de 1915 traverse-t-il l’écriture des auteurs arméniens du XXe siècle, aussi bien de ceux du pays que de l’exil. À cet égardL’Enchaîné de l’Arménien Levon Shant, l’une des premières œuvres sur ce sujet, écrite en 1918, en est toujours emblématique.

Parmi les récurrences thématiques : le massacre des populations, l’espoir social généré par la Révolution de 1917, puis, au fil des décennies, la critique du système bureaucratique et du totalitarisme soviétique (particulièrement chez les auteurs azerbaïdjanais), l’émergence dans les années 1970 de dramaturgies résolument engagées contre le soviétisme et dans les années 1990 de textes sur les conséquences de la Perestroïka et de la chute de l’URSS.

Un autre bloc thématique important tire ses ressources de la tradition orale et les légendes populaires.

Les bouleversements politiques et sociaux dans le Caucase après l’indépendance dans les années 1990 n’ont pas pour autant fait disparaître tous les interdits politiques et idéologiques. Le renouveau théâtral, l’émergence des nouvelles générations n’allait pas de soi dans certains pays.

À cet égard la Géorgie où existait toujours un dynamisme très fort dans la création théâtrale avec des metteurs en scène reconnus internationalement (Sturua, Gabriadze, Tumanichvili etc.) semble être une exception avec actuellement l’apparition de nouveaux auteurs comme Lasha Boughadze, Kote Koubaneïchvili, Bassa Djanikachvili, et créateurs qui renouvellent la pratique scénique géorgienne.

Même si on peut reprocher à certaines traductions des textes présentés une littéralité, due sans doute à la difficulté de trouver des traducteurs spécialisés de théâtre de ces langues peu connues, cette anthologie est une pièce précieuse et fondamentale pour recomposer le puzzle caucasien et nous introduire dans la pluralité de ses cultures et de ses théâtres.


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[1] Irène Sadowska-Guillon est Critique dramatique et essayiste, spécialisée dans le théâtre contemporain et Présidente de « Hispanité Explorations » Échanges Franco Hispaniques des Dramaturgies Contemporaines.

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La montagne des langues: écritures théâtrales du Caucase (The Mountain of Languages: Theatre Writings from the Caucasus)