Irène Sadowska-Guillon[1]

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Le 2 juillet 2010 disparaissait à 75 ans Laurent Terzieff, une figure d’exception de la scène française et du cinéma, acteur, metteur en scène, découvreur des auteurs. Un acteur hors du commun. Laurent Terzieff avait une présence physique quasi hypnotique se donnant corps et âme à ses personnages. On ne peut oublier « son visage ascétique mangé par un regard intense, ni sa voix extraordinairement timbrée. »Il a joué avec les plus grands, au théâtre : Roger Blin, Jean-Marie Serreau, Bob Wilson, Roger Planchon, Jean-Louis Barrault, Peter Brook, Jorge Lavelli, et au cinéma : Pier Paolo Pasolini, François Truffaut, Marcel Carné, Clouzot, Buñuel, Rossellini, Godard…

Laurent Terzieff n’aspirait pas à être une star, ne courait pas après le succès. Au-delà de son immense talent il avait la générosité, la modestie, l’intelligence et l’inquiétude créative tout simplement des êtres d’exception.

Son dernier rôle était Philoctète, écrit pour lui sur mesure, dans la pièce de Jean-Pierre Siméon, créée par Christian Schiaretti le 24 septembre 2009 au Théâtre de l’Odéon – Théâtre de l’Europe à Paris où, 50 ans auparavant (en 1959), Laurent Terzieff avait triomphé en Cébès dans Tête d’Or de Claudel mise en scène par Jean-Louis Barrault. Son interprétation de Philoctète lui a valu la distinction la plus haute, le Prix Molière 2010 du meilleur acteur.

La dernière réplique de Terzieff – Philoctète avant de quitter la scène – l’île de Lemnos, était :

Adieu enfin terre de Lemnos,
Rochers qui furent ma demeure
Herbe que le vent épuise et vous
Meutes hurlantes de vagues adieu
Adieu enfin prison sur la falaise
(…)
Maintenant je vous laisse à votre solitude
Maintenant je vous quitte
Donne-moi Lemnos vieille complice
Harassée par la vague
Donne-moi de franchir heureusement les mers
Vers un mystère nouveau.

Le voilà parti dans son ultime voyage, ailleurs, comme il est venu d’ailleurs.

Fils d’artistes russes, mère plasticienne, père sculpteur, émigrés en France, Laurent Terzieff (de son vrai nom Tchermerzine) est né en 1935 à Toulouse.

Laurent Terzieff dans Philoctète, de Jean Pierre Siméon, Théâtre de l'Odéon Théâtre de l'Europe, Saison 2009/2010 © Christian Ganet.
Laurent Terzieff dans Philoctète, de Jean Pierre Siméon, Théâtre de l’Odéon Théâtre de l’Europe, Saison 2009/2010 © Christian Ganet.

En 1944, sous les bombardements, il découvre Paris puis le théâtre. La vocation du jeune Terzieff, passionné par la poésie et la philosophie, se cristallise lorsqu’il assiste à La sonate des spectres de Strinberg mise en scène par Roger Blin qui deviendra son père spirituel.

Il débute à 18 ans (en 1953) dans Tous contre tous d’Arthur Adamov mise en scène par Jean-Marie Serreau. Les liens d’amitié le lient à Adamov dont il va créer et jouer plusieurs pièces. La même amitié le lie avec Claude Mauriac qui lui consacre un livre (Laurent Terzieff aux Éditions Stock) et dont il montera en 1971 une pièce très étonnante Ici… maintenant.

Il débute au cinéma en 1958 dans Les tricheurs de Marcel Carné, dans le rôle d’un étudiant bohème et cynique qui le rendra célèbre. Il va alterner désormais le théâtre et le cinéma en faisant trois films avec Claude Autant Lara dont Tu ne tueras point, La prisonnière avec Henri Georges Clouzot, tourne beaucoup en Italie : avec Roberto Rossellini (Vanina Vanini), Pier Paolo Pasolini dans I Ragazzi puis dans Ostia et dans Médée avec Maria Callas, avec Valerio Zurlini dans Le désert des Tartares.

Il joue Jean dans La Voie lactée de Luis Buñuel, tourne beaucoup avec Philippe Garrel (Le révélateur, Les hautes solitudes, Un ange passe, Voyage au jardin des morts), avec Claude Berri (Germinal), Jean-Luc Godard (Détective) et plus récemment avec Pascal Thomas (Mon petit doigt m’a dit…)

En 1961 Laurent Terzieff crée avec Pascale de Boysson sa propre compagnie et débute comme metteur en scène avec La pensée de Léonid Andreiev.

Tout en continuant de jouer sous la direction d’autres metteurs en scène : Jean-Louis Barrault, Guy Suarez, Jorge Lavelli, Peter Brook, Bob Wilson avec lequel il fait Oedipus Rex de Stravinsky, avec Pierre Boulez pour Le martyre de saint Sébastien, il est souvent interprète dans ses propres spectacles.

Il prend résolument le parti des auteurs contemporains peu connus et inconnus en France, révélant ainsi Slawomir Mrozek (Tango, Les émigrés, Le pic du bossu, L’ambassade, À pied), Carlos Semprun, le Danois Peter Asmussen, et de nombreux auteurs du domaine anglo-saxon : Edward Albee, Israël Horovitz, Eugene O’Neill, Brian Friel, Murray Schisgal dont il a monté plus de 10 pièces, Ronald Harwood, James Saunders, Cristopher Hampton, Arnold Wesker, David Hare.

Il explique ainsi ses choix d’auteurs étrangers, notamment anglo-saxons: « J’y ai trouvé les deux aspects de la réalité humaine : l’homme jeté dans le monde, l’homme social qui se bat, qui travaille et l’homme intérieur. Le théâtre moderne qui a démarré à Paris dans les années 1950 avec Beckett, Ionesco, Adamov, Vauthier et d’autres, a perdu par la suite sa substance et son enracinement dans « ici et maintenant ». Je n’ai trouvé qu’à l’étranger des auteurs qui, tout en ayant assimilé le nouveau théâtre français, rendaient compte en même temps des préoccupations sociales de l’homme. »

Laurent Terzieff n’a pas monté de classiques :

En tant que metteur en scène – explique-t-il – je ne me sens pas concerné par des lectures nouvelles issues de la dialectique brechtienne des classiques, pas plus que par les relectures historiques marxistes du répertoire. Tout travail sur un classique est forcément référentiel. On y distingue beaucoup plus l’apport personnel d’un metteur en scène. Cet aspect référentiel me dérange. Cela entraîne entre le public et le spectacle une sorte de complicité intellectuelle qui tient du clin d’œil.[2]

Terzieff avait une vision précise de ce qu’il attendait du théâtre :

Le théâtre contemporain ne doit pas coller à l’actualité immédiate. Il doit se situer en avant ou en retrait par rapport à l’événement. Je crois que la vision théâtrale de l’histoire devrait être panoramique : en amont, en aval et sur les côtés. J’aime beaucoup les pièces qui interrogent notre époque parce qu’elles sont capables de modifier notre histoire. Je pense que la réalité vécue entre dans le monde des idées, donc dans le théâtre. Et les idées à leur tour modèlent l’histoire.

Politique, le théâtre était pour lui poétique dans son essence. D’où un certain nombre de ces spectacles qui mettent en scène la parole des poètes : Rilke, Milosz, ses poètes fétiches, mais aussi d’autres : Brecht, Aragon, Cendrars, Desnos, Goethe, Heine, Hölderlin, Neruda, Poe.

Laurent Terzieff dans Philoctète, de Jean Pierre Siméon, Théâtre de l'Odéon Théâtre de l'Europe, Saison 2009/2010 © Christian Ganet.
Laurent Terzieff dans Philoctète, de Jean Pierre Siméon, Théâtre de l’Odéon Théâtre de l’Europe, Saison 2009/2010 © Christian Ganet.

Laurent Terzieff s’est formé au gré de ses rencontres décisives avec des grandes œuvres, notamment celles de Claudel, et avec des artistes aux personnalités marquantes comme Adamov, Buñuel, Pasolini, Brook et d’autres.

Il aimait et avait besoin d’un constant renouvellement, de passer d’un monde à l’autre. Il se disait un nomade du théâtre et a fait sienne l’idée camusienne d’expérimenter toutes les possibilités du métier d’acteur. Son immense savoir du théâtre, de l’art, de l’acteur ne s’appuie pas sur les théories même s’il les connaissait toutes, mais vient de l’expérience, de l’exploration des sources, des pratiques diverses.

L’exercice du métier d’acteur était pour lui un sacerdoce. « L’acteur – disait-il en citant Artaud – est peut-être ‘un athlète affectif du cœur’ mais tellement blessé de solitude. Je crois qu’il n’aura jamais assez de théâtre, qui est une expérience collectivement vécue, pour se remettre de cette blessure. »

Terzieff acteur possédé, vampirisé, par le personnage, à l’opposé du modèle de Diderot, se rapprochait plutôt d’Artaud :

Le débat que propose Diderot dans Le paradoxe du comédien est dépassé, peut-être l’a-t-il toujours été. Je pense toutefois qu’il a contribué à une prise de conscience analytique du problème du comédien. Quand Diderot exige du comédien qu’il annihile le mouvement de sa sensibilité au profit de ce qu’il appelle ‘le sang-froid’, personnellement je ne peux pas le suivre. Par contre quand il parle de contrôler les effets de sa sensibilité, là je suis tout à fait d’accord. Il y a aussi Brecht et sa fameuse théorie de distanciation. Brecht dit : les sentiments nous poussent à demander à la raison des efforts extrêmes et la raison éclaire nos sentiments.

Paradoxe pour paradoxe, je préfère de beaucoup ce que dit Jacques Copeau : « Vous dites du comédien qu’il entre dans un rôle, il se met dans la peau d’un personnage. Il me semble que ce n’est pas exact. C’est le personnage qui s’approche du comédien, qui lui demande tout ce dont il a besoin pour exister à ses dépens et qui peu à peu le remplace dans sa peau.

Contrairement à certains acteurs qui transmettent leur art, Laurent Terzieff n’a jamais manifesté un goût pour la pédagogie :

La grande difficulté de la pédagogie c’est que les jeunes attendent de vous une méthode. Je n’en ai pas ou plutôt j’en invente une différente pour chaque pièce, quelquefois contradictoire avec celle de la pièce précédente. Je trouve que chaque texte secrète sa propre méthode. On ne peut pas appliquer les mêmes grilles à toutes les œuvres. Pour moi la direction d’acteurs c’est 80 % de la mise en scène, peut-être plus. Il n’y a rien de plus beau, de plus gratifiant, de plus enrichissant dans ce métier que de semer les graines dans l’imagination d’un comédien et de les voir pousser. Je ne crois pas qu’on puisse faire ce travail dans un cadre pédagogique.

Découvreur des auteurs, Laurent Terzieff aimait aussi revenir à ses auteurs fétiches, réinterroger certaines œuvres. Parmi ces dernières mises en scène Mon lit en zinc de David Hare (2006), Hughied’Eugene O’Neill (2007), L’habilleur de Ronald Harwood (2009).

Terzieff se tenait toujours à l’écart des chapelles, des tendances, des querelles partisanes, et au-delà des clivages et des catégories esthétiques. Il travaillait autant dans les théâtres privés que dans les publics.

Électron libre, il était admiré non seulement par tous les publics mais aussi par l’ensemble de la profession théâtrale. Les Prix, les récompenses diverses, ont jalonné son parcours depuis le Prix Gérard Philipe en 1964, le Prix de la Critique du meilleur acteur en 1975, le Prix National de Théâtre en 1987, le Prix Pirandello en Italie en 1989, aux nombreux Prix Molière : du meilleur metteur en scène pour Ce que voit Fox de James Saunders en 1988, pour Temps contre temps de Ronald Harwood en 1993, Molière, Prix Adami de mise en scène pour L’habilleur de Ronald Harwood en 2007, enfin Molière pour le meilleur acteur en 2010 pour ses interprétations dans L’habilleur et dans Philoctète de Jean-Pierre Siméon.

En 2003 il reçoit un hommage des acteurs le distinguant pour la qualité de son engagement dans la profession.

Il fait partie désormais de ces immenses acteurs, hommes de théâtre comme Gérard Philipe, Jean Marais, Alain Cuny, Maria Casarès, Antoine Vitez et d’autres dont les noms resteront à jamais gravés dans l’histoire du théâtre.


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[1] Irène Sadowska Guillon est critique dramatique et essayiste, spécialisée dans le théâtre contemporain et Présidente de « Hispanité Explorations » Échanges Franco Hispaniques des Dramaturgies Contemporaines.
[2] Celui-ci et tous les autres propos cités de Laurent Terzieff ont été empruntés aux entretiens réalisés par Bernard Bonaldi à France Culture en 1997.

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In memoriam: Laurent Terzieff, un athlète affectif du cœur