Théâtre et musique, un mariage risqué

Selim Lander*

Antigone ma sœur – théâtre musical. Écriture collective d’après Sophocle de la Compagnie Théâtre des Deux Saisons et du Collectif La Palmera. Conception et mise en scène Nelson-Rafaell Madel, collaboration à la dramaturgie Paul Nguyen, musique Yiannis Plastiras, scénographie et lumières Lucie Joliot, costumes et assistance à la mise en scène Emmanuelle Ramu, création sonore et collaboration à la musique Pierre Tanguy. Avec Karine Pédurand, Pierre Tanguy, Néry Catineau, Paul Nguyen, Nelson-Rafaell Madel. Création le 2 octobre 2020 à Tropiques-Atrium, Martinique.

Congo Jazz Band de Mohamed Kacimi. Compagnie Deux temps Trois mouvements. Mise en scène, scénographie Hassane Kassi Kouyaté, costumes Annuncia Blas, lumières Cyril Mulon, multimedia Gumbs. Avec Alvi Bitemo, Dominique Larose, Miss Nath, Abdon Fortuné Koumbha, Marcel Mankita, Criss Niangouna. Création le 24 septembre 2020 au festival Les Zébrures d’automne, Limoges.

Summary: Two recent plays use music on the stage with mixed results. Antigone ma sœur is a musical show, a rock opera in which Antigone’s myth is reduced almost to nothing. Whereas in Congo Jazz Band the presence of an orchestra seems justified, the rumba being an essential part of Congo’s culture, and because of the breathing space brought by music inside the historic drama.

Deux productions de l’automne 2020 dans lesquelles la musique live occupe une place essentielle conduisent à s’interroger sur cette nouvelle mode théâtrale.

Antigone ma sœur

Nelson-Rafaell Madel est un superbe comédien et l’on ne peut que s’étonner que les plus grands metteurs en scène ne lui aient pas encore confié des premiers rôles. Est-ce la raison pour laquelle il a voulu se tourner vers l’adaptation d’œuvres dont il assurerait lui-même la mise en scène ? Quoi qu’il en soit, son coup d’essai en la matière, en 2014, fut un coup d’éclat, un digest de la pièce Andromaque de Racine qu’il a adaptée, mise en scène et interprétée, le tout avec son complice Paul Nguyen. Le titre qu’ils avaient alors retenu : Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector qui est mort annonçait bien l’intention à la fois didactique et légère de leur pièce. On a conservé du spectacle l’impression d’une vraie réussite : de la vulgarisation jamais vulgaire, une approche ludique du tragique, aussi oxymorique que cela puisse paraître. Cependant, quelques années plus tard, Au plus noir de la nuit (2018) d’après le roman d’André Brink, où N.-R. Madel assurait seul l’adaptation et la mise en scène, nous avait bien moins convaincu.

Néry Catineau dans Antigone ma sœur. Photo : Paul Chaineau

N.-R. Madel endosse à nouveau seul la responsabilité d’une relecture du mythe d’Antigone. Écriture de plateau, musique live, distribution des rôles féminins à des comédiens (à l’exception d’Antigone), mélange de comédiens blancs et de couleur : toutes les cases de la modernité sont cochées, ce qui n’est, hélas, pas une garantie de réussite. Après un trop long prologue pendant lequel un comédien vêtu d’une longue robe de dentelle et muni d’une ombrelle rappelle l’histoire compliquée d’Œdipe et de sa lignée, la pièce commence dans une configuration de concert rock qui ne bougera pratiquement pas jusqu’à la fin. Au fond, juché sur une estrade, le musicien avec ses tambours et un synthétiseur ; à l’avant-scène, de part et d’autre, deux micros fixes occupés chacun par un comédien ; au milieu, Antigone équipée d’un micro d’oreille. Cette seconde séquence est à l’évidence destinée à captiver un public jeune habitué à une musique sonore et simplifiée à l’extrême et à des textes répétitifs (ici, par exemple, « Jocaste est ma mère ! » répété un nombre incalculable de fois). Un gâteau d’anniversaire en carton surgit pour évoquer l’enfance d’Antigone… Le texte ne commence à prendre un peu plus de contenu qu’avec le récit de l’errance d’Œdipe aveugle conduit par sa fille. Enfin, on en arrive à l’épisode qui clôt le mythe, celui du refus par Antigone de l’interdiction prononcée par Créon, son beau-père, de donner une sépulture à Polynice, le frère déclaré traître à la cité.

Antigone ma sœur : Paul Nguyen, Karine Pédurand, Pierre Tanguy, Nelson-Rafaell Madel. Photo : Selim Lander

Tout cela est raconté, bien plus que joué, par les comédiens parlant – ou hurlant – dans leurs micros fixes. On estimera peut-être que N.-R. Madel actualise ainsi le modèle de la tragédie grecque, dans laquelle les récits se substituent le plus souvent à l’action. « Je marche déterminée et tremblante », déclare Antigone à un moment. Mais est-ce vraiment le rôle du théâtre aujourd’hui de dire plutôt que de montrer ? La modernité consiste-t-elle à revenir plusieurs millénaires en arrière ? En réalité, entre musique tonitruante, esquisses de danse contemporaine et chœur antique, la pièce zappe d’un genre à l’autre. Quant au fond, le personnage d’Antigone reste schématique. On ne perçoit rien, en effet, de la complexité des sentiments qui la poussent à s’opposer à Créon : son personnage est réduit à celui d’un courageux petit David tenant tête au méchant Goliath.

Les interprètes, lors de la générale, se sont montrés différemment inspirés. Karine Pédurand, que l’on avait vue plus convaincante dans son interprétation en solo de Médée, rend néanmoins une Antigone crédible. Quant à N.-R. Madel, parfois coiffé d’une perruque bleue (comme lorsqu’il joue Œdipe), il ne recule devant aucune outrance, en parfait accord avec l’atmosphère d’opéra rock qu’il a voulu créer.

Congo Jazz Band

Point d’écriture de plateau ici, Hassane K. Kouyaté (actuellement directeur du festival des Francophonies de Limoges) a fait appel pour sa nouvelle création à un auteur de théâtre reconnu (dont nous avions applaudi Tous mes rêves partent de la guerre d’Austerlitz créée en Avignon en 2019). Mohamed Kacimi est né en Algérie, il a de ce fait une sensibilité à la réalité coloniale qu’il partage avec le metteur en scène d’origine burkinabé, ainsi que les trois comédiens congolais (non toutefois de la RDC, dont il est question dans la pièce, mais de la République du Congo, ex Congo-Brazzaville), et les trois musiciennes d’origine africaine ou antillaise.

Criss Niangouna et Abdon Fortuné dans Congo Jazz Band. Photo : Christophe Pean

La pièce raconte l’histoire tragique du Congo en se concentrant d’abord sur la période de la conquête par des esclaves-soldats au service du roi des Belges, Léopold II, puis sur la période coloniale. Elle se clôt avec l’accession à l’indépendance et l’assassinat de Patrice Lumumba par des mercenaires (1961). L’histoire du Congo est une longue suite d’atrocités dûment documentées dans la pièce. Il n’y a guère, en effet, d’exemples aussi crus de l’association entre colonisation, exploitation, extermination. On cite ainsi le chiffre de plusieurs millions de morts liés au caoutchouc entre 1885 et 1908 (période pendant laquelle « l’État indépendant du Congo » était en réalité la propriété personnelle de Léopold, avant sa transformation en colonie de la Belgique). Les paysans qui ne rapportaient pas leur contingent obligatoire de latex étaient mis à mort et leur main coupée servait de preuve de leur exécution. Cela se passait il y a deux cents ans, mais la malédiction des ressources naturelles n’a pas pris fin au Congo. Par exemple, ce pays est aujourd’hui le premier fournisseur mondial de cobalt, composant essentiel des batteries de nos téléphones et de nos futures voitures électriques. Comme le déclare un personnage de la pièce : « Si les Congolais sont dans la merde jusqu’au cou, c’est que le Congo chie de l’or jusqu’au ciel ! ».

Tous les personnages sont joués par des comédiens noirs, y compris donc les Blancs (le roi Léopold, la reine, Stanley, un gouverneur de la colonie, Lumumba, une journaliste), une forme d’« appropriation culturelle » revendiquée par H. Kouyaté. Elle symbolise dans son esprit la reconquête par les Africains de l’Histoire dont ils ont été dépossédés.

L’orchestre de Congo Jazz Band. Photo : Christophe Pean

La pièce débute en musique. Les trois femmes sont aux instruments (Alvi Bitemo est également la chanteuse leader du groupe), les trois hommes formant le chœur, un autre clin d’œil pas si innocent du metteur en scène qui veut souligner ainsi son refus des assignations liées au genre. Au Congo, nous dit-on, tout commence et s’achève par la rumba, la musique locale. Selon H. Kouyaté, une pièce sur le Congo qui ne ferait pas la place à cette musique serait dès lors inconcevable. Mais c’est bien sûr affaire d’opinion : Une saison au Congo d’Aimé Césaire (1967) ne comporte que quelques chants. Peu importe, après tout, que Congo Jazz Band ait pu exister ou non sans la rumba, puisque les intermèdes musicaux ne paraissent jamais inutiles ou superflus, plutôt comme d’opportunes respirations entre les morceaux de théâtre qu’on ne saurait écouter sans frémir.

Le ton, pour autant, n’est jamais larmoyant. On sourit, on rit parfois discrètement. M. Kacimi et H. Kouyaté sont convaincus, à l’instar de P. Desproges, que « l’humour est la politesse du désespoir » et qu’une douleur « fait moins mal quand on en a ri ». L’expression « comédie dramatique », bien que forgée pour le cinéma, désigne assez précisément cet art très subtil de mélanger le rire, ou le sourire, aux larmes. Le théâtre, même documentaire, est spectacle ; il ne saurait se réduire à l’exposé rigoureux d’une réalité, historique en l’occurrence. Présenter la vérité aussi dure soit-elle sous une forme attrayante, distraire pour frapper d’autant plus les esprits, n’est-ce pas le secret d’un théâtre politique réussi ?

Congo Jazz Band y parvient avec une remarquable économie de moyens. Un narrateur (fonction dévolue le plus souvent à Marcel Mankita) mène le jeu : il invite les comédiens-comédiennes (les musiciennes sont également mises à contribution) à endosser tel ou tel rôle (Criss Niangouna sera Léopold II, Abdon Fortuné Khoumba sera Stanley, etc.). Il n’y a pas d’accessoires, sinon un fauteuil, une chaise, une table basse, deux écrans. L’identité de chaque personnage est soulignée par un simple élément de costume. La vidéo, très discrète, se résume à quelques vues de l’Afrique. Le minimalisme, ici, n’est pas qu’une astuce destinée à réduire les coûts d’une pièce appelée à voyager. Il incite les acteurs comme les spectateurs à se concentrer sur l’essentiel : les atrocités et le cynisme qui ont marqué et entachent toujours l’histoire du Congo ex belge, ex-Zaïre, désormais connu sous le sigle RDC (pour République Démocratique du Congo). 


*Selim Lander vit en Martinique (Antilles françaises). Ses critiques apparaissent dans la revue électronique https://mondesfrancophones.com/ et dans la revue Esprit.

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