Qui a peur du théâtre ?

Camille Khoury*

Swedstage Online, Suède, Stockholm, 9 novembre 2020.

Philip Sundset Granat, Corrado Di Lorenzo, Virpi Pahkinen, Pontus Sundset Granat, Sakari Romero Tuurala, Hui-Han Hu Gustavsson dans Deep Time de Virpi Pahkinen. Photo : José Figueroa

Le 9 novembre 2020, le Festival suédois Swedstage présentait sa cinquième édition dans une version en ligne. Ce n’est pas le premier festival à se dérouler sur le Web : cet été, le Festival Teatertreffen à Berlin y a diffusé sa programmation sur un peu plus d’une semaine. Cependant, tandis que certains festivals ont été transposés dans une version numérique, Swedstage relève d’un choix différent. L’équipe organisatrice n’a pas prétendu que la captation égalait la représentation, et a modifié son format en conséquence : l’édition 2020 n’a pas été l’occasion de montrer des spectacles, mais plutôt d’inviter les (télé)spectateur·trice·s à une réflexion collective sur la liberté artistique et sur le rôle de l’art, dans un contexte de détérioration des libertés artistiques à l’échelle internationale et de pandémie mondiale qui atteint gravement le secteur culturel.

La programmation du Festival a ainsi été réduite à une présentation de saison en vidéo dans laquelle metteur·se·s en scène et chorégraphes présentaient le spectacle qu’ils ou elles auraient dû montrer. Il n’est plus question d’œuvres, mais de communication, voire de médiation : on y voit en plan américain les créateurs et non les interprètes ; des extraits vidéos clairsemés et non les spectacles dans leur intégralité ; un discours sur l’œuvre et non l’œuvre elle-même. Ce format rend la tâche difficile au critique : que dire d’une bande-annonce, d’un résumé des intentions pour exister en soi, indépendamment de l’artiste, sans voir l’œuvre elle-même ? Néanmoins, le dispositif semble avoir été conçu pour présenter un intérêt en soi, outre les œuvres.

Nina Jeppsson dans In Search of Lost Time, mis en scène par Maja Salomonsson et Nina Jeppsson, Orientheatern. Photo : José Figueroa

Le Festival est exemplaire du point de vue de l’inclusivité : d’une durée de trois heures, il est intégralement gratuit, présenté et sous-titré en anglais, ouvert à tou·te·s, quel que soit son fuseau horaire. Malgré l’absence de représentation, il offre aux artistes une visibilité pour une diffusion future, pendant et après le Festival, puisque toutes les vidéos de présentation sont toujours disponibles sur le site de Swedstage en accès libre.

De gauche à droite : Mari Carrasco, BamBam Frost, Lydia Östberg Diakité dans So Sorry de BamBam Frost. Photo : Senay Berhe

De plus, force est de constater que les femmes sont à l’honneur : sur huit spectacles, cinq sont créés par des artistes femmes, comme le spectacle « chauve-souris » Deep Time de la Virpi Pahkinen Dance Compagny dont les mouvements organiques invitent à une réception contemplative ; So Sorry de BamBam Frost qui questionne, dans des couleurs acidulées, le corps féminin dans la pop culture, entre aliénation et émancipation ; l’adaptation en solo de l’œuvre de Proust In search of Lost Time de l’Orionteatern ; la performance participative pour jeune public WEB de OR/ELLER, et l’adaptation pour le théâtre du thriller d’anticipation They Will Drown in their Mothers’ Tears par Unga Klara et le Uppsala Stadsteater, qui met en scène la puissance du racisme et des fondamentalismes religieux en Europe autour d’un attentat terroriste. La distribution de deux d’entre eux (In search of Lost Time et So Sorry) est d’ailleurs intégralement féminine.

Richard Hamrin dans Klaus Nomi, mis en scène par Sunil Munshi et produit par The Royal Swedish Opera/Young at the Opera. Photo : Markus Gårder / Kungliga Operan

L’inclusivité est également notable dans la diversité disciplinaire et générique de la programmation : outre les œuvres chorégraphiques, performances et adaptations théâtrales de romans, on peut y voir des œuvres de cirque (Kiseldalen de la Kompani Giraff), un duo farcesque et surréaliste inspiré de l’univers d’Ibsen, de Strindberg et de Beckett (A Dreamplay de Helsingborg Stadteater et Malmö Dockteater), un hommage opératique et plastique à Klaus Nomi (Klaus Nomi, Royal Swedish Opera/Young at the Opera).

Nelli Kujansivu et Petter Wadsten dans Kiseldalen de la Kompani Giraff. Photo : José Figueroa

Les discours des artistes ont finalement occupé moins du tiers de la durée du Festival. La majorité a été consacrée à des discussions : en premier lieu, la table ronde autour du thème « Créer ou reculer ? Comment l’art peut-il s’opposer au recul des libertés ? », suivie d’un webinaire avec Srirak Plipat, directeur de l’ONG Freemuse sur la liberté artistique.

Dans la continuité de la programmation, la table ronde, animée par la journaliste Nedjma Chaouche, ne rassemblait que des artistes femmes : Nasim Aghili, metteuse en scène et autrice irano-suédoise, Louise Frist, secrétaire générale de l’ONG Clowns sans Frontières Suède et Astried Menasanch Tobieson, metteuse en scène et autrice hispano-suédoise. En plus des trois invitées, d’autres artistes et acteurs culturels internationaux témoignent ponctuellement de leurs expériences de privation de liberté artistique ou de leurs réflexions sur le rôle de l’art dans la société à travers de courtes capsules vidéo.

Bien qu’œuvrant dans des contextes institutionnels différents, les invitées et les témoignages se rejoignent sur le même constat alarmant : l’art est de plus en plus attaqué lorsqu’il se veut politique et défend une vision émancipatrice. Dans la capsule vidéo qu’il enregistre pour le Festival, le directeur de Freemuse, Srirak Plipat résume ainsi la situation mondiale :

Sur la base de [notre] rapport, nous avons identifié certains modèles clés. Un tout premier est le suivant : les artistes et les expressions de la culture artistique qui ont tendance à être ciblés sont ceux qui sont considérés comme critiquant les gouvernements et les politiques gouvernementales. L’utilisation de lois pour protéger toute insulte à l’État et aux symboles de l’État est également liée à ce phénomène. Ces lois sont en premier lieu incompatibles avec les normes internationales en matière de droits de l’homme. Et pourtant, elles ont été utilisées à plusieurs reprises dans de nombreuses régions du monde. Deuxièmement, on observe une tendance croissante à utiliser des mesures antiterroristes contre les artistes, en particulier ceux issus de minorités. […] Troisièmement, l’offense de la religion a très souvent été utilisée pour faire taire les artistes dans de nombreuses régions du monde. […] Nous avons également vu de grandes tendances se dessiner en Europe, même en Europe occidentale, à savoir l’ingérence abusive [de l’État] dans les institutions artistiques et culturelles, en particulier la tendance croissante à renvoyer les responsables d’institutions et de musées indépendants et à y mettre ensuite leurs propres employés. Nous remarquons cette tendance en particulier dans les mouvements nationalistes dans de nombreuses régions du monde. En Hongrie, par exemple, il y a eu un changement dans le dispositif de financement des arts par l’État, selon lequel l’un des critères doit être de répondre aux récits du nationalisme promus par le gouvernement. Enfin, nous avons constaté que les expressions LGBTI sont de plus en plus contestées dans de nombreuses régions du monde : là où les fondamentalistes religieux et les nationalistes se rejoignent, les LGBTI deviennent des cibles.

Les invitées corroborent chacun de ces points à partir d’exemples personnels ou d’observations faites en Suède, en Europe et dans le monde.

Davood Tafvizian, Ester Claesson, Astrid Kakuli, Rita Lemivaara, Robin Keller, Nina Rashid dans They Will Drown in their Mothers’ Tears par Unga Klara et le Uppsala Stadsteater. Photo : Mats Bäcker

Louise Frist, qui œuvre en zone de conflit, révèle que les interventions de l’association Clowns sans frontières sont parfois financées et autorisées à condition d’affirmer qu’ils sont seulement des artistes, et non des activistes. Nasim Aghili évoque la stigmatisation des populations minoritaires (LGBTI, musulmanes, racisées, etc.) et l’autocensure qui en résulte de la part des artistes issus de ces minorités, de peur de ne pas obtenir de financement. La puissance des discours conservateurs et leur diffusion de plus en plus massive dans les médias conduisent à un relativisme inquiétant. Elle dénonce ainsi la stratégie consistant à accorder la même valeur aux discours fascistes et antifascistes, tous deux qualifiés d’extrémistes. Tout comme Astried Menasanch, elle s’est vue qualifiée d’extrémiste par la police et des militants néonazis suite à un de ses spectacles.

Table ronde « Créer ou reculer ? » : (de gauche à droite) Nedjma Chaouche, Louise Frist, Nasim Aghili et Astried Menasanch Tobieson

Astried Menasanch rappelle quant à elle la situation en Espagne, où les lois antiterroristes récentes ont conduit à l’emprisonnement de quatorze rappeurs, inculpés pour incitation au terrorisme, faisant de l’Espagne le pays au monde qui a emprisonné le plus d’artistes cette année, devant la Chine et l’Iran. Le contexte sanitaire a également été fréquemment invoqué et détourné pour limiter des expressions artistiques contestataires.

Evamaria Björk (premier plan) et Nils Dernevik (arrière-plan) dans A Dreamplay, co-produit par le Helsingborg Stadsteater et Malmö Dockteater. Photo : Robin Jansson

Les intervenantes de la table ronde soulignent un paradoxe intéressant : bien que l’art ne soit pas considéré par les artistes eux-mêmes comme étant capable de changer l’ordre du monde, il est, avec le droit de manifestation, l’une des premières formes d’expression censurées par les régimes nationalistes, fondamentalistes et autoritaires. Selon Astried Menasanch, bien que l’art ne sauve pas le monde, il offre la possibilité de « transformer les ressentis » et se veut également « refléter le monde tel qu’il est », jusque dans ses dérives. Ainsi, dans un contexte sanitaire où les festivals ne peuvent avoir lieu, Swedstage a été une occasion précieuse de jeter un regard sans détour sur l’absence d’art, sur son interdiction, sa censure et, en miroir, sous cette lumière crue, de réinterroger ses pouvoirs.

Madeleine Lindh et Anja Arnquist dans WEB par OR/ELLER. Photo : Håkan Larsson 

*Camille Khoury est une jeune critique française pour les revues Agôn, revue des arts de la scène et Frictions. Elle mène également plusieurs activités artistiques et de recherche : elle est à la fois dramaturge, metteuse en scène et termine un doctorat en Études théâtrales à l’Université de Toulouse Jean Jaurès.

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