Les bienfaits collatéraux d’une pandémie à Luxembourg

Stéphane Gilbart*

TalentLAB goes Fëshmaart à Luxembourg, Grand Théâtre de Luxembourg. Samedi 26 septembre 2020.

Voilà presqu’un an que le covid-19, virus mondialisé éminemment meurtrier, met en péril nos sociétés. Au moment où vous me lisez, il aura sans doute causé la mort de plus d’un million et demi de personnes. De plus, pour reprendre une expression militaire qui s’est imposée, il a multiplié les « dégâts collatéraux », notamment dans notre domaine, celui du spectacle vivant. Brusquement, tout s’est arrêté, tout a été annulé !

Mais, s’il y a eu des « dégâts collatéraux », il y a eu aussi de magnifiques « bienfaits collatéraux ». Ainsi à Luxembourg. Dans ce petit pays trilingue de 650 000 habitants, aux trois langues véhiculaires officielles (luxembourgeois, français et allemand), l’imagination généreuse a pris le pouvoir !

Comme partout ailleurs, dès le 13 mars 2020, toutes les productions de théâtre, de danse et d’opéra ont été annulées. Les projets de co-productions, nationaux ou internationaux, annulés ou reportés quasi aux calendes grecques. Le désert ? Non. Paradoxalement, la rentrée 2020 a été incroyablement effervescente grâce à une initiative bienvenue, qui nous a valu de belles découvertes.

Un bric-à-brac ? Non, une scénographie en distanciation sociale. Photo : Stéphane Gilbart

Mettons-la en perspective : depuis cinq ans, les Théâtres de la Ville de Luxembourg organisent chaque année en fin de saison une semaine de TalentLAB. Il s’agit d’offrir à quelques jeunes créateurs et interprètes de théâtre, de danse et d’opéra, sélectionnés grâce à un concours, la chance d’une semaine de « laboratoire » pour mettre au point une maquette, un état de travail, une séquence d’un projet. Pour cela, ils ont la chance d’être accompagnés par un « parrain », auteur, metteur en scène, scénographe reconnu, avec qui ils multiplient les échanges et qui les conseille. De plus, tous les moyens humains et techniques des Théâtres de la Ville sont à leur disposition. Une magnifique situation d’« apprentissage », de « compagnonnage ». Un magnifique coup de pouce, qui se prolonge d’ailleurs régulièrement ensuite par des résidences, des assistanats, etc.

A Rather Odd Question : le dire en dansant, Ileana Orofrino et Georges Maikel. Photo : Bohumil Kostorhyz

Cette année, la 5e édition de ce TalentLAB a elle aussi été annulée. Mais étant donné que, à la rentrée, à cause des annulations et des reports, les salles étaient libres, les responsables des Théâtres de la Ville ont imaginé un projet alternatif : TalentLAB goes Fëshmaart, ce qui, en anglo-luxembourgeois, signifie « Le TalentLAB va au Marché aux Poissons » (une place historique au centre de la ville).

Le principe de ce projet : inviter trois groupes de deux boursiers des premières éditions du TalentLAB à concevoir et à réaliser un projet d’environ une demi-heure fondé sur des interviews préalables de la population, recueillies dans trois quartiers typiques de la ville : la gare, le Pfaffenthal, un faubourg populaire, et le Kirchberg, le quartier européen (Luxembourg est le siège de pas mal d’institutions européennes). Ces interviews portaient sur le sentiment d’identité des personnes interrogées : il faut savoir que ce petit pays compte 48 % de résidents étrangers issus de 170 nationalités, un pourcentage qui atteint même 71 % pour la capitale !

On le constate, cette initiative de riposte créative au virus a fait la part belle aux jeunes talents. Nous allons y revenir. Mais, comme vous le savez, quand ces jours-ci, on peut aller au théâtre, on n’y va plus comme auparavant : il y a les fameux « gestes barrières » et surtout les mesures de distanciation sociale, strictement respectées à Luxembourg : deux mètres de distance à 360°. Ce qui, dans une salle de configuration normale, condamne une rangée sur deux et garantit deux sièges vides entre les spectateurs. Ce qui, vous l’avez certainement vécu vous-mêmes, installe une atmosphère plutôt sinistre dans une salle comme dévorée par des mites.

La Rue des fleurs n’existe pas : Jasmine et ses voisines, de la rue à la scène. Photo : Bohumil Kostorhyz

Mais l’imagination, une fois encore, a pris le pouvoir pour cette rentrée originale : les spectateurs ont été invités à venir s’installer sur une arrière-scène confiée à Trixi Weis, une scénographe. Ils prenaient place dans une scénographie faite d’un étonnant bric-à-brac organisé de fauteuils, divans, banquettes, ottomanes de tous types, de tous âges, de toutes formes et de toutes couleurs, un dispositif « café-théâtre ». Entrer dans la salle, c’était entrer dans une espèce de caverne magique. Un premier dépaysement bienvenu après un si long temps de confinement.

Mais il est grand temps d’en venir à la présentation et à la critique des projets présentés. Ce qui est remarquable, c’est l’originalité de chacun d’eux et comment ils ont réellement transformé une enquête documentaire en réelles propositions jouées, dansées, chantées. Ce n’était pas du théâtre documentaire, ersatz d’un reportage télévisé, c’était du vrai spectacle vivant « documenté ».

La première équipe, composée de Larisa Faber et Hannah Ma, a donné une transcription scénique de son enquête dans le quartier européen : A Rather Odd Question / Une Question plutôt étrange, dans laquelle la danse devenait le contrepoint des paroles « montées », répondant à « l’étrange question » : « Est-ce que vous vous sentez bien dans votre peau ? ». Une danse en duo (Ileana Orofino et Georges Maikel) qui ne répétait pas ce qui était dit, mais dont les pas, élans, pauses, courses, figures, images, ruptures, rencontres ou séparations apparaissaient comme une autre façon de dire ce qui était dit, de le donner à ressentir en fait.

Les Pastèques ne se mangent pas en novembre : de la guitare et du slam (Denis Jarosinski), des notes modulées (Stephany Ortega), la réalité d’un quartier. Photo : Bohumil Kostorhyz

La seconde équipe, celle d’Aude-Laurence Biver, Christine Muller et Laure Roldàn, a invité sur le plateau trois de ses interlocutrices, de « vraies habitantes » du quartier populaire Pfaffenthal. Avec leur La Rue des fleurs n’existe pas, elles ont réussi à théâtraliser leurs propos. Imagination scénographique, chants, bande son, textes en luxembourgeois et en français, s’élançant sur la personnalité des trois « ambassadrices » de leur quartier, dont une inénarrable Jasmine, tenancière d’un bistrot du coin.

Quant à la troisième équipe, celle de Claire Thill et Godefroy Gordet, elle a réuni un guitariste slameur (Denis Jarosinski) et une chanteuse d’opéra (la soprano Stephany Ortega) pour donner à entendre le quartier de la gare, avec leur Les Pastèques ne se mangent pas en novembre. Les mots des interviews devenaient phrases rythmées, sons modulés. On le constate, c’est tout le spectacle vivant qui a été convoqué pour donner vie scénique originale et bienvenue à une question importante dans un pays aussi cosmopolite, aussi multiculturel, un pays qui voyait ainsi mise à l’épreuve, et c’était l’un des charmes souriants de ce spectacle, sa devise nationale : « Mir wölle bleiwe wat mir sinn — Nous voulons rester ce que nous sommes ».

TalentLAB goes Fëshmaart : quand le spectacle vivant apporte dans ses formes de bonnes réponses à de bonnes questions. Quand belle place est faite à de jeunes créateurs qui, dans d’excellentes conditions de travail, peuvent prouver leur talent.

Signalons aussi une autre initiative bienvenue de rentrée pour que le théâtre vive : avec leur programme Connection, les Théâtres de la Ville de Luxembourg et le Kinneksbond Mamer (une « maison de la culture » en périphérie) ont mis leurs grandes salles à la disposition des trois petits théâtres de la ville, le Centaure, le Théâtre Ouvert et le Kasemattentheater, qui sans cette hospitalité auraient dû renoncer : à cause des règles de distanciation, ils n’auraient pu accueillir plus d’une dizaine de spectateurs. Oui, le covid a eu des « bienfaits collatéraux » ! 


*Stéphane Gilbart : depuis une trentaine d’années, il est critique de théâtre et d’opéra pour le quotidien national luxembourgeois Luxemburger Wort. Il collabore également à d’autres publications comme le magazine musical belge Crescendo ou le site professionnel international d’opéra Opérabase. Sur les « réseaux sociaux », il a ouvert une page critique professionnelle : « Journal de bord (de scène) », www.facebook.com/stephane.gilbart, qui est le reflet des spectacles qu’il découvre un peu partout en Europe. Depuis 2014, il est membre du Comité Exécutif, trésorier, de l’AICT.

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