QUEBEC (CANADA) : Au Québec, grogne et résilience des artistes

par Raymond Bertin*

Comme toutes les sociétés occidentales, le Québec a vu son activité théâtrale – particulièrement effervescente dans cette importante province francophone du Canada – fortement perturbée, voire annihilée par la pandémie de COVID-19. Du jour au lendemain, le 13 mars 2020, les autorités de santé publique et l’État québécois ferment les théâtres et les lieux de diffusion, interdisent les rassemblements, imposent le confinement pour une durée… d’au moins deux semaines (qui dureront deux mois et demi) ! En quelques jours, une cascade d’annulations déferle sur les fils de presse. Aux spectacles en salle et en tournée, de théâtre, de danse, de musique, de cirque, d’humour, succèdent les festivals, dont, prévus en mai à Montréal, le Festival international des arts jeune public Les Coups de Théâtre (14-24 mai), le Festival TransAmériques (FTA, 20 mai-3 juin) et, à Québec, le Carrefour international de théâtre (21 mai-6 juin). Effarement et incompréhension devant une crise planétaire inusitée suscitent un immense désarroi chez les artistes de la scène.

Les artistes porteur.euse.s du mouvement québécois Au creux de l’oreille (de gauche à droite) : Marie-Josée Bastien, Linda Laplante, Marie-Hélène Gendreau (coordonnatrice artistique du Périscope), Catherine Hughes et Nicolas Gendron. Crédits photo, de gauche à droite : Rolline Laporte, Hélène Bouffard, Yvan Doublet, César Ochoa et Guillaume Bouche

Très rapidement surgissent des initiatives créatives pour conjurer l’angoisse, pour se sentir vivant, pour garder le contact avec le public. La diffusion de captations intégrales de spectacles à la radio connaît le succès avec Mademoiselle Julie de Strindberg, le soir même de la première prévue au Théâtre du Rideau Vert, le 19 mars, sur les ondes de Radio-Canada Première. La chaîne publique réitère l’expérience avec une production de 2016 d’Encore une fois, si vous permettez de Michel Tremblay, créée par la compagnie Duceppe, avant d’offrir une série de balados théâtrales intitulée « Théâtre à la carte ». À Québec, le Théâtre la Bordée diffuse la pièce Rouge, de John Logan, dont les représentations ont été interrompues, à la radio FM CKIA. La télévision, grâce aux chaînes ARTV et Tou.TV, met à l’antenne deux spectacles du Théâtre du Nouveau Monde : Le Tartuffe de Molière mis en scène par Denis Marleau (2016) et Vu du pont d’Arthur Miller mis en scène par la directrice, Lorraine Pintal (2017). Plusieurs autres pièces de théâtre et œuvres dansées seront mises en ligne par de plus petites compagnies dans les semaines suivantes.

Grâce à des programmes mis en place de façon urgente, notamment une entente entre Facebook et le Centre national des Arts d’Ottawa, ont lieu des prestations en direct via Facebook ou autres applications telle la soudainement très populaire Zoom. Cependant, si les musiciens et interprètes de la chanson sont nombreux à se produire en Facebook live, les initiatives proprement théâtrales sont plus rares. Hormis les lectures de pièces par des dramaturges ou des comédiens, en direct ou en différé, un mouvement imaginé par le metteur en scène Wajdi Mouawad, directeur du Théâtre La Colline à Paris, donne naissance à une branche québécoise, puis à son équivalent franco-ontarien : « Au creux de l’oreille » consiste, pour un spectateur ou une spectatrice en confinement, ou une famille, à prendre un rendez-vous téléphonique, pour lui ou elle-même ou pour toute personne vivant seule, avec un ou une artiste interprète qui lui lira pendant 15 minutes un ou des textes littéraires, poétiques, théâtraux ou autres. Un moment intime qui connaît un succès fulgurant avec des milliers d’appels effectués par près de 300 acteurs et actrices bénévoles.

Virage numérique contesté

Rare événement à annoncer une programmation « déconfinée » de sa 14e édition, le OFFTA, festival consacré à la nouvelle création, a eu lieu du 22 au… 32 mai, sur le thème d’un temps réinventé ! On y proposait plusieurs œuvres adaptées ou imaginées, soit pour une diffusion interactive sur le web (récit de coming out en direct, jeux vidéo…), soit présentées dans l’espace public en respectant les mesures de distanciation physique (partitions sonores ou parcours à effectuer en solitaire dans son quartier, chasse au trésor, expériences intimes au téléphone…). Ces initiatives ont permis à de nombreux artistes d’avant-garde d’explorer de nouvelles voies, notamment grâce aux outils numériques, en mélangeant réalité virtuelle et contacts réels.

Faisant suite à des politiques de promotion de la création numérique, devenues ces dernières années le créneau de plusieurs instances subventionnaires, le directeur du Conseil des arts du Canada, Simon Brault, a suscité de virulentes réactions en répétant sur plusieurs tribunes que la pandémie n’était pas la catastrophe annoncée, vu la multitude d’interventions créatives surgies en ligne durant cette période difficile. Outre son manque d’empathie pour les gens du milieu, ce discours identifiant la migration vers le numérique comme une voie d’avenir pour le théâtre a provoqué la grogne, alors que les arts du spectacle vivant, totalement à l’arrêt, semblaient être dans les moindres préoccupations, par ailleurs, d’un gouvernement québécois peu convaincu de l’importance de la culture. La difficulté de se faire entendre, puis de se voir invités aux discussions en vue d’une reprise des activités et d’une relance d’un secteur traumatisé par les effets pressentis d’une crise qui perdure, était sur toutes les lèvres au début juin : bien que certains théâtres laissent présager quelques surprises au public à l’automne, rien n’indique un retour en salle généralisé avant janvier 2021. À condition qu’une deuxième vague de COVID-19 nous soit évitée…

Heureusement, d’autres paroles, plus optimistes, résilientes, se font entendre. Devant le silence prolongé d’une grande majorité des artistes et artisans de la scène québécoise, la revue Jeu leur offre une rubrique éphémère, Entracte, sur son site internet (revuejeu.org), inaugurée le 15 mai et qui continuera de s’enrichir le temps que durera la crise. 


**Raymond Bertin, Journaliste culturel depuis une trentaine d’années, il est membre de la rédaction de la revue JEU depuis 2005 et rédacteur en chef depuis 2017. Photo: Shanti Loiselle.

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