L’écriture d’une vie

Jean-Pierre Han*

Les Innocents, moi et l’inconnue au bord de la route départementale de Peter Handke. Mise en scène d’Alain Françon. Création en France le 3 mars 2020 au Théâtre de la Colline à Paris.

Dans une saison tronquée pour cause de coronavirus, il ne fait guère de doute que  le dernier spectacle d’Alain Françon à partir du texte de Peter Handke, Les Innocents, moi et l’inconnue au bord de la route départementale, restera l’un de ses éléments majeurs, alors même qu’il n’aura pas eu la chance d’aller jusqu’au bout des représentations données au théâtre national de la Colline à Paris. On ne peut que souhaiter qu’il puisse reprendre le cours de son exploitation une fois la pandémie jugulée.

Les Innocents derrière Moi (Gilles Privat), à droite de la route. Photo : Jean-Louis Fernandez

Avec un titre pour le moins surprenant, et pas seulement à cause de sa longueur, Peter Handke nous livre une œuvre qui ramasse pour ainsi dire sa vie et son œuvre, et cela dans une forme qui s’écarte de tous les canons traditionnels d’une pièce de théâtre. L’auteur parle à la première personne du singulier, c’est clairement dit avec la mise en exergue du personnage principal baptisé en toute simplicité « moi ». C’est encore plus flagrant lorsque l’on se penche d’un peu plus près sur le titre, car enfin qui sont ces Innocents ? Qui est cette inconnue ? Et quand on saura que le tronçon de « la route départementale » est revendiqué comme appartenant au « moi », on se dit que cela fait beaucoup de monde et de choses qui gravitent et mettent en exergue ce personnage, Peter Handke donc, à visage quasiment découvert. À regarder les choses encore d’un peu plus près, on pourra même imaginer que la pièce n’est en fait que le très long monologue d’un seul et même personnage : « moi ». Autrement dit, il n’y aurait qu’un seul personnage. D’ailleurs le « moi » se dédouble en « moi l’épique (ou moi narrateur) », et « moi le dramatique » ! Parmi les onze « Innocents », on trouve encore le double du « moi », ce qui finit par faire beaucoup de « moi », à tel point que l’on finit par se dire que les Innocents, parmi lesquels on trouve le chef de tribu, la femme du chef et l’inconnue de la départementale, ne seraient que la projection de l’imagination du fameux et quand même unique « moi » ! Qu’ils ne sont que la projection de l’imagination de ce dernier, c’est-à-dire de l’auteur, des personnages sortis tout droit d’un de ses rêves, et qui font irrésistiblement penser à des personnages de L’Invention de Morel, de l’Argentin Adolfo Bioy Casarès, c’est-à-dire en fin de compte, sans réelle consistance, ni même non plus véritable existence…

Le dialogue entre le chef de tribu (Pierre-François Garel) et Moi (Gilles Privat). Photo : Jean-Louis Fernandez

Il y a donc dans cette dernière œuvre de Peter Handke parue en 2015 en Allemagne, puis fin 2019 en France, dans une traduction de l’auteur lui-même expressément demandée par Alain Françon, une foule de personnages. Tout ce beau monde dialogue bien sûr, et plutôt longuement, et pourtant la sensation qu’il pourrait s’agir en fait d’un seul et long monologue vient à l’esprit. Et l’on remarquera que les didascalies sont à la fois nombreuses et très précises, comme si l’auteur voulait faire en sorte d’éliminer toute méprise ou malentendu sur ses intentions. Soit la narration de toute une vie, mais à travers mille et un détours, mille et un masques, entre aveu et dissimulation quand même, camouflage et révélation – l’auteur ne se prive pas de raconter, de se raconter, de parler de ses replis sur soi et de ses tentatives d’élans vers les autres, sur ce tronçon de route départementale (secondaire donc ?) immuable, le tout dans une dynamique qui nous ramène toujours au même, au fil des quatre saisons nommément spécifiées. Écoutons ce que dit le chef de tribu au « moi » : « Quel saboteur de dialogue, toi. Tu désavoues le dialogue, tu fais le démontage tragique du dialogue. Ennemi du dialogue, toi ! Monologue-né ! Si au moins tu t’adressais à quelqu’un d’autre. Non, tu monologues exclusivement pour toi-même ».Il y a en effet beaucoup de dialogues dans le texte (puisqu’il y a, en principe, beaucoup de personnages). Ce sont de faux dialogues, comme celui, superbe, entre le Chef des Innocents et Moi. Du cheminement de sa vie et de sa pensée Peter Handke ne cache rien, pas même les problèmes que lui a causés son attitude lors de la guerre en ex-Yougoslavie (et dont il s’est expliqué par ailleurs), créant de nombreuses polémiques et condamnations qui furent ravivées lors de la remise du Prix Nobel de littérature qui lui fut décerné en 2019.

Pierre-François Garel et Gilles Privat. Photo : Jean-Louis Fernandez

Il y a là, on s’en sera rendu compte, une réelle complexité du développement de la pensée de Peter Handke à travers cette forme théâtrale particulière. Seul un fin connaisseur de son parcours et de son œuvre pouvait parvenir à tirer tout le suc de cette pièce d’où l’humour et l’ironie liés à la mise à distance des personnages avec leur auteur ne sont pas absents. Une pièce qui oscille entre dynamique et immobilisme, qui se dévide comme un livre d’images dont on tournerait les pages. C’est un extraordinaire voyage immobile. Le magnifique décor signé par Jacques Gabel le suggère avec le tronçon de la route départementale qui s’arrête de manière abrupte devant les spectateurs. Quant au maître d’œuvre, Alain Françon, qui s’était déjà confronté à l’écriture de Peter Handke en 2015 avec Toujours la tempête, il est là, comme il ne l’a jamais été, parfaitement à l’aise, navigant au plus près des mots, sertissant le phrasé de ses comédiens, maîtrisant la respiration et la rythmique de l’ensemble. C’est là un véritable travail d’orfèvre auquel les comédiens apportent leur superbe contribution, et la première qualité de leur travail qui saute aux yeux, ou plutôt aux oreilles, c’est que tous – c’est assez rare au théâtre pour être noté – évoluent avec bonheur dans le même registre de jeu. Sur le même registre imprimé par le personnage principal, le fameux « moi » interprété par ce grand comédien qu’est Gilles Privat, qui passe avec beaucoup de subtilité d’un « moi » à l’autre. Pierre-François Garel, son alter ego, se hisse à son niveau, et la scène (centrale) où les deux hommes, assis sur des chaises face au public, devisent est simplement admirable de finesse. Sophie Semin et Dominique Valadié qui se partagent les deux autres rôles principaux de la pièce ne leur cèdent en rien : elles parviennent à servir l’ensemble, chacune avec sa propre et forte personnalité, et renforcent l’homogénéité de la représentation. Il y a là, avec tous les autres comédiens, comme une sorte de ballet – la chorégraphe Caroline Marcadé, qui travaille depuis toujours avec Alain Françon, l’a parfaitement réglé – qui s’exprime comme dans un rêve éveillé.

Le chef de tribu (Pierre-François Garel) et Moi (Gilles Privat) à droite. Au fond la femme du chef (Sophie Semin). Photo : Jean-Louis Fernandez

*Jean-Pierre Han : Journaliste et critique dramatique. A créé et dirige la revue Frictions, théâtres-écritures. Rédacteur en chef des Lettres françaises. Collabore à de nombreuses publications françaises et étrangères. A enseigné l’esthétique théâtrale et la critique dramatique pendant quinze ans à l’IET de Paris III-Sorbonne nouvelle et à Paris X. Ancien président du Syndicat de la critique de théâtre, musique, danse française. Vice-président de l’AICT, directeur des stages pour jeunes critiques.

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