L’art de camper Copi

Camille Khoury*

40° sous zéro. L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer & Les Quatre Jumelles. Copi. Compagnie Munstrum Théâtre, mise en scène de Louis Arène. Théâtre de Châtillon, 28 février 2020.

Madame Garbo caressant Irina, dans L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer. Photo : Maëliss Le Bricon

Le 28 février 2020 au théâtre de Châtillon avait lieu la dernière date de la tournée du spectacle vivace – comme la vie qui en jaillit par étincelles de peinture rose et de paillettes –, cruel, explosif et profondément camp de 40° sous zéro, mis en scène par Louis Arène et réunissant au plateau Louis Arène, Sophie Botte, Delphine Cottu, Olivia Dalric, Alexandre Éthève, Lionel Lingelser et François Praud.

Le spectacle est composé de deux pièces de Copi (dramaturge argentin francophone et figure de prou du mouvement gay à Paris dans les années 1970-1980), L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer puis Les Quatre Jumelles. Deux huis clos absurdes, où les cris des nantis fuitent par les fissures. Dans la première, Irina, jeune femme trans, oppose son désir de liberté, de vie à l’oppression et la cruauté de deux personnages, Madre, et sa professeure de piano Madame Garbo, qui l’étouffent d’un amour pervers. Dans la seconde, deux fois deux jumelles increvables, junkies, et meurtrières s’entretuent à l’infini pour du fric, de la drogue, et pour la liberté.

Les deux pièces se passent respectivement dans les univers gelés et socialement arides de la Sibérie et de l’Alaska, dont l’atmosphère glaciale n’est évoquée que par des pendrillons gris acier rayés de striures blanchâtres en fond de scène et sur les côtés, et une lumière pâle, blanche et bleue, qui composent pourtant un décor d’une sublime sobriété. Dans ce désert inhospitalier, les corps ne cessent jamais de lutter. Cette pulsion de vie absurde, féroce, bien qu’infusée d’une ironie cinglante, est rendue par une mise en scène magistrale et hilarante, mais, surtout, profondément camp.

Le camp, c’est cette esthétique inhérente à la culture gay qui, comme l’écrit Pascal Lebrun-Cordier, « évoque pêle-mêle l’humour “folle”, le travestissement provocant, l’artifice revendiqué, l’autodérision outrageuse, la théâtralisation parodique… Comme le dandysme, dont il est un peu l’avatar postmoderne, le camp est tout autant une esthétique qu’une éthique, une microculture hyperréférencée qu’une stratégie oblique de résistance aux normes ». Tout dans la mise en scène est camp : les personnages sont tous des folles furieuses, maniérées, fortes en gueule, bitchy, rendues par un jeu d’acteur intensément physique, où aucune parole lancée n’est pas en même temps un cri de révolte ou de colère, qui affirme haut et fort – et aussi de manière immensément comique – tous leurs désirs : leur désir de baiser la terre entière, de se piquer à l’héroïne, leur désir de fric, de s’échapper, d’aimer, d’être aimé aussi.

De leurs corps et de leurs cris s’échappent des substances reconverties aux couleurs de la Pride : le sang pisse rose orangé, une femme trans chie un fœtus de pelote de laine rouge et rose, on cuisine les tripes de laine rosâtre, les corps sont recouverts de paillettes, on fait des cacas arc-en-ciel, qu’Irina s’étale ensuite sur la figure en s’égosillant qu’elle refuse d’être propre. La vie entière est stylisée, les corps et les tripes, le sang et les déjections, mais surtout les costumes, tous magnifiques, burlesques (costumes conçus par Christian Lacroix). Leur esthétique rassemble les contradictions du mode de vie des personnages, ils sont profondément esthétiques, tout en étant composés de détritus, de matériaux de récupération, de bâches transparentes pour les robes des Jumelles, d’un patchwork de parka aux couleurs criardes des années 90 pour le manteau-robe de diva d’Irina avec lequel elle ouvre le spectacle. À l’aridité climatique répond un décor ascétique : une table et une baignoire en fer pour la première pièce, et un sofa et quelques valises pour la seconde.

Irina et sa jambe coupée (premier plan), Madame Garbo et Madre. Photo : Darek Szuster

Ici, la nature n’existe pas, tout est théâtre – à l’image des genres, performances qui s’écrivent à la surface des corps, comme le nommait Judith Butler. La moitié des personnages sont joués en travesti –, les personnages de femmes trans de La Difficulté de s’exprimer, Irina et sa mère tyrannique Madre (mais on ne renaturalise rien non plus, Madame Garbo, trans aussi est interprétée par une actrice), et deux des sœurs des Quatre Jumelles. Aux masques esthétisés – marque de fabrique du Munstrum Théâtre – qui recouvrent la moitié du visage, dessinent nez et crânes aux formes exubérantes, s’ajoutent des postiches qui réforment les corps, les grossissent, les féminisent. Surtout, ne pas essayer d’être réaliste ; et les seins d’Irina ne sont que deux petits pochons cousus dans une brassière, actualisation de Copi travesti dans Loretta Strong.

Tout est si artificiel, et tout est si follement gai – dans tous les sens du terme. La mise en scène est traversée de références à la culture gay occidentale, de l’image inaugurale d’une drag-queen de cabaret bizarre et majestueuse couronnée d’une coiffe géante composite et dorée, aux quelques pas de voguing parodique que fait Irina, des paillettes et du sang-peinture rose qui explosent sans discontinuer, aux chansons de Michel Berger et Radiohead dont l’évocation rappelle bien la condition gay, notamment à l’époque ou écrit Copi, sans cesse renvoyé à un creep.

Les sœurs Goldwashing, Joséphine et Fougère, qui s’engueulent dans Les Quatre Jumelles. Photo : Darek Szuster

David Halperin a analysé avec brio les liens profonds qu’entretient la culture gay avec les subjectivités gays, à quel point par sa joie féroce elle traduit aussi la mélancolie et une identité traversée par le stigmate de la honte, le rejet et l’injure. À quel point le camp est l’élan vital qui permet de survivre. Et au fur et à mesure du spectacle, pendant que dans Les Quatre Jumelles les coups pleuvent, les assassinats se multiplient, qu’on meurt et qu’on se relève dans un mouvement infini, les corps se décharnent : peu à peu, les costumes se déchirent, puis les postiches tombent. Un à un, les corps prosthétiques, les fesses, les cuisses, les seins s’effritent. Puis c’est au tour du décor, les pendrillons chutent l’un après l’autre, découvrant « l’envers du décor », les stocks de matériel, chariots de projecteurs…

Scène finale. Photo : Darek Szuster

Enfin, lorsque les corps ne sont plus que des corps, presque nus, après s’être épuisés à lutter, crier, accoucher, mourir, revivre, se droguer, respirer, se battre – à vivre en somme –, à la fin, qui n’en est même pas une, les corps exaltés dansent encore, exultent, et surtout, terminent ensemble. Les comédien·ne·s de retour sur le plateau, c’est sur une chorégraphie dans laquelle les corps se tendent et se cabrent encore que se termine le spectacle, avant que dans un dernier geste, toutes et tous retirent ensemble leurs masques, découvrant leurs cheveux, dernière parcelle de corps encore cachée.

Le Munstrum Théâtre a su saisir avec une très grande justesse l’esthétique de Copi. Ils ont réussi à retranscrire la férocité brillante, l’environnement culturel rose, pailleté et méchamment cynique de celui qui ironise dans un sourire plein d’autodérision depuis le fond du placard. Mais surtout, ils y ont lu la lutte, et ils y ont lu la vie. 


*Camille Khoury est une jeune critique française pour la revue Agôn, revue des arts de la scène. Elle mène également plusieurs activités artistiques et de recherche : elle est à la fois metteuse en scène dans la compagnie XXY et termine un doctorat en Études théâtrales à l’Université de Toulouse Jean Jaurès.

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