Koffi Kwahulé

Sylvie Chalaye (ed.)
324 pp. Classiques Garnier, coll.
« Écrivains francophones d’aujourd’hui » n° 6

par Selim Lander*

Koffi Kwahulé mis à nu.

Koffi Kwahulé, né en 1956, nouvelliste, romancier, est avant tout dramaturge (auteur d’une trentaine de pièces de théâtre traduites en plus de vingt langues, récompensé par de nombreux prix). C’est donc à cet aspect de son œuvre que l’ouvrage collectif qui vient de paraître s’est surtout intéressé.

Koffi Kwahulé y est doublement mis à nu. Par lui-même dans ses réponses aux questions de Judith Miller (de New York University). Et par les nombreux exégètes dont les contributions constituent le cœur de l’ouvrage. Même si ce dernier est à l’évidence destiné à des lecteurs qui connaissent bien déjà l’œuvre et l’apprécient, il peut aussi tomber entre les mains de quelqu’un qui en aurait seulement entendu parler et qui voudrait la découvrir.

À un tel lecteur, on ne peut que recommander de commencer par la lecture de la pièce brève inédite, Madeleine, incluse dans l’ouvrage, qui lui permettra de percevoir immédiatement ce qui fait – osons le mot – le génie de Kwahulé, sa manière unique de raconter des histoires. Le test est d’autant plus probant que l’histoire en question est des plus « classiques » : un homme marié reçoit son frère qu’il avait perdu de vue ; l’épouse, Madeleine, ne se montre pas aussi indifférente qu’elle l’aurait dû à l’égard de son beau-frère… Une banale histoire d’adultère au sein d’une famille ? Il faut la lire, se laisser surprendre par le prologue proprement fantastique et goûter la subtilité d’un auteur capable de faire répéter trois fois cette même phrase (à des personnages différents) pour nous faire mieux percevoir la situation :

« Tu ne crieras pas. Tu le sais et je le sais. Sans que je te supplie, sans que je m’abîme en prière à tes pieds, tu vas ouvrir la supplique de tes cuisses afin que je m’y engouffre pour humer, maintenant et en ce lieu, l’âcre encens de l’apostasie qui te damne en moi. »

Qui écrit ainsi, en « francophonie »[1], au théâtre ? On a souvent comparé Kwahulé à Koltès et la comparaison est évoquée à plusieurs reprises dans le livre. La brève citation précédente devrait pourtant suffire pour montrer ce qui différencie Kwahulé de Koltès et de tous les auteurs – francophones – contemporains : qui mieux que lui est capable en effet de conjuguer, avec une telle force, la violence du verbe et de la situation avec une écriture aussi esthétiquement baroque ?

« Esthétiquement baroque » ? Il y a peut-être d’autres manières de la caractériser et les contributions du recueil s’y emploient. Peu importe après tout, l’essentiel demeure : les spectateurs des pièces de Kwahulé se trouvent confrontés à une voix qui subjugue, un langage jamais entendu auparavant.

Et même si c’est une chance pour les francophones que Kwahulé s’exprime en français, son « verbe » transcende la langue, sinon il ne serait pas tellement traduit… Traduit et primé autant qu’on l’a dit. Mais comment comprendre alors que cet auteur mondialement connu et qui fait honneur à la France soit aussi peu joué dans son propre pays ? Peut-être parce que, né en Côte d‘Ivoire, il demeure catalogué comme un auteur « africain », ce qui semble le condamner à être joué chez nous principalement dans des lieux consacrés à la « francophonie»[2] (comme le festival de Limoges) et par des comédiens « afrodescendants », antillais ou autres, alors que ses pièces se passent le plus souvent en un lieu indéterminé et s’intéressent à des situations universelles.

Enfermé dans l’« africanité » Kwahulé ?  Le livre qui lui est consacré ne pose pas la question en ces termes. Ses auteurs tiennent comme acquis que son écriture soit porte l’empreinte indélébile de la négritude, soit – ce qui revient à peu près au même – qu’elle est tendue par la volonté d’échapper au déterminisme de cette « certaine manière de voir le monde… que l’Histoire a léguée au Noir » (Virginie Soubrier, p.27).

Ainsi les masques ou la danse qui apparaissent dans plusieurs pièces sont-ils les traces évidentes d’une culture africaine. Mais rien n’est simple chez Kwahulé. Dans Bintou, par exemple, la danse de la jeune fille éponyme sera constamment réprimée et la pièce est construite autour de cette double frustration, celle de Bintou comme celle du spectateur (cf. l’analyse de Pierre Letessier, p. 99-103).

Après Madeleine, notre hypothétique lecteur n’aura qu’une envie, se précipiter sur l’entretien dans lequel Kwahulé se livre « à voix nue ».Interrogé sur sa part d’« africanité », il livre une réponse sibylline – « ce qui échappe dans mon œuvre » – qui mérite d’être complétée par une citation donnée plus haut dans le livre :

« Mon théâtre est politique non pas dans ce qu’il raconte, dans sa thématique, mais dans sa démarche : rendre complexe, voire impossible, toute définition de ce qu’on appelle l’africanité […] de ce qu’on attend d’un Africain contraint au questionnement. Et ce qui m’intéresse lorsque j’écris, c’est l’espoir qu’on va se poser la question de savoir ce qu’il y a d’africain là-dedans. C‘est en cela que mon théâtre est politique »[3].


[1]« Francophonie » est pris ici au sens large de tous ceux qui ont le français en partage… Français ou non.

[2]« Francophonie » au sens restrictif – le plus usuel – du sous-ensemble des utilisateurs de la langue française hors les Français natifs de France.

[3]Théâtre/Public, n° 158, Gennevilliers, Théâtre de Gennevilliers, 2001. Cité par Edwige Gbouablé, p. 165. 


*Selim Lander vit en Martinique (Antilles françaises). Ses critiques théâtrales apparaissent dans les revues électroniques: https://mondesfrancophones.com/ et http://www.madinin-art.net/.

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