Sankara, héros tragique

Selim Lander*

Sank ou la patience des morts, une pièce d’Aristide Tarnagda mise en scène par l’auteur et Pierre Lambotte. Avec les comédiens Alain Hema, Alberto Martinez Guinaldo, Safoura Kaboré et le musicien David Malgoubri. Création lumières : Vincent Stevens. Régie : Koboré Mohamed. Production du Théâtre de la Guimbarde (Fédération Wallonie-Bruxelles) et du Théâtre Éclair (Burkina Faso).

Thomas Sankara, président du Burkina Faso de 1983 à 1987, a été éliminé par un frère d’armes (ils étaient « comme l’arbre et l’écorce »), conduit en sous-main par les puissances d’argent. Sankara est un héros tragique, car il savait que Blaise Compaoré projetait son assassinat. Or, au lieu de le faire arrêter, il a simplement déclaré : « Le jour où Blaise va décider de me tuer, personne ne peut plus rien pour moi ». Dans la pièce d’Aristide Tarnagda, il justifie ainsi son inaction : « Nous devons rester purs afin que le peuple garde confiance dans la révolution ». « Sank » a donc couru volontairement à sa perte en refusant de voir que cette sorte de suicide, loin de sauver la révolution, ne faisait que compromettre davantage ses chances. Sank ou la passion du sacrifice, ce titre aurait pu convenir également à la pièce.

Alberto Martinez-Guinaldo et Alain Hema dans Sank

L’auteur a eu pour objectif de présenter un héros, d’abord aux Burkinabés eux-mêmes, dont la plupart n’étaient pas encore nés lors de la disparition de Thomas Sankara, puis au reste de l’Afrique et du monde. Et il est certes salutaire de rappeler que, à côté d’un Patrice Lumumba mieux connu du grand public et du public de théâtre en particulier[1], un autre Africain s’est levé avec l’ambition de créer une société débarrassée des maux endémiques du « Continent » (corruption[2], clanisme, violences en tout genre) et qu’il a poursuivi son combat jusqu’au sacrifice suprême. La pièce ne cache rien de l’obstination du héros et de combien elle a pu paraître déraisonnable à ses proches, dans la scène déjà évoquée où il accepte la mort, et dans d’autres où interviennent sa mère, sa femme qui le supplient, vainement, de s’épargner, pour elles, pour son père, pour ses enfants. Lorsqu’on le traite de fou il n’en devient que plus déterminé : « Qu’on réveille mes enfants, qu’on réveille les enfants du monde afin que je les contamine ». Il voudrait voir des fous comme lui dans tous les palais présidentiels africains et jusqu’à Paris, à l’Élysée.

Une bonne dizaine de personnages traverse la pièce, parmi lesquels, en dehors de ceux déjà cités, l’inévitable représentant de l’Occident qui exige et menace, et l’épouse de Blaise Compaoré. Celle-ci est une pomme de discorde entre Blaise et Thomas, qui s’était montré hostile à son union avec une fille adoptive du président ivoirien Houphouët-Boigny. Une scène la montre d’ailleurs en train de quitter Blaise qui ne lui a pas offert le luxe qu’elle espérait.

La scène la plus forte reste bien sûr celle de la confrontation des deux frères d’armes où l’on sent bien l’hostilité qui règne désormais entre eux. Le conflit n’apparaît pas tout de suite, Compaoré, d’abord dépassé par l’accueil chaleureux de Sankara, est contraint d’esquisser quelques pas de danse avec lui, mais la tension ne tarde pas à monter entre, d’une part, le président burkinabé qui entend « faire la révolution avec le peuple » et, d’autre part, son adjoint qui veut, dit-il, « faire la révolution pour le peuple ». Le jeu du comédien qui incarne à ce moment-là Compaoré montre alors qu’il a déjà décidé de trahir.

Les deux metteurs en scène de Sank ou la patience des morts ont fait appel à trois comédiens et à un musicien qui chante dans la langue du pays tout en s’accompagnant à la guitare. La comédienne S. Kaboré endosse tous les rôles féminins ; A. Hema interprète Sankara, Compaoré et un dignitaire africain ; A. Martinez Guinaldo, un comédien blanc à l’accent espagnol marqué, joue les autres rôles masculins. Dans la scène de la confrontation entre Thomas et Blaise, c’est lui qui interprète Compaoré, coiffé de la casquette militaire qui est le signe distinctif du capitaine (chaque comédien jouant plusieurs rôles, c’est en changeant un accessoire vestimentaire – chapeau, veste, foulard, etc. – qu’il signale le passage d’un personnage à un autre). La scène est nue, à l’exception d’une modeste table et de deux chaises. L’accompagnement musical est quasi-permanent, devenant forte dans les moments de tension.

David Malgoubri dans Sank

Cette pièce politique atteint son objectif dans la mesure où elle fait clairement ressortir la figure du héros sans rien cacher des tares de l’Afrique. Les paroles mises dans la bouche de Sankara sont pour la plupart authentiques, comme lorsqu’il se demande « pourquoi on [les Africains] continue à tirer sur nos frères de sang pour des gens [les Blancs] dont on est sûrs qu’ils ne nous aiment pas ». Sank ou la patience des morts est ainsi d’abord un appel. L’auteur fait le pari que par-delà l’échec de sa révolution Sankara peut servir d’exemple aux Africains désireux d’en finir avec les mœurs corrompues de leurs élites et sortir leurs pays du mal-développement. Les obstacles sont innombrables… mais qui pourrait affirmer avec certitude que les graines de la révolution sankarienne ne germeront pas un jour, justifiant ainsi le titre de la pièce ? Les morts, en effet, sont patients.

Concernant la dramaturgie, si la pièce est habilement construite, on regrette néanmoins que les différents personnages n’existent que par rapport au protagoniste. Ainsi, les motivations du traitre Blaise Compaoré n’apparaissent-elles pas clairement : il veut prendre le pouvoir, certes, mais on ne trahit pas aussi facilement son alter ego, son « frère ». Le spectateur cherche d’autres motivations à son acte. De même, si le but de l’auteur était de montrer un Sankara intime à côté du héros, on ne saurait dire qu’il y soit complètement parvenu, l’expression des sentiments de ses proches et les siens à leur égard restant trop schématique.

Du côté de l’interprétation, le comédien retenu pour interpréter Sankara a un peu déçu dans la mesure où nous attendions de sa part un charisme plus affirmé, en rapport avec son personnage.

En dépit de ces quelques réserves, et même si elle n’éclaircit pas complètement l’énigme du sacrifice de Sankara, Sank ou la patience des morts intéresse de bout en bout parce qu’elle braque le projecteur sur une personnalité hors norme qui a soulevé une vague d’espoir en Afrique. On comprend qu’elle ait inspiré A. Tarnagda, tout comme son désir d’en faire une source d’inspiration pour la jeunesse africaine.

Summary: Aristide Tarnagda has written a play which is a tribute to Thomas Sankara, president of Burkina Faso between 1983 and 1987, an authentic revolutionary assassinated by his former colleague, Blaise Compaoré. The play shows a dozen characters interpreted by only three actors and one musician. Sank or the patience of the dead is a militant piece illustrating the complexity of his hero but oversimplifying the other characters.


[1]Lumumba, protagoniste de la pièce d’Aimé Césaire, Une saison au Congo.

[2]C’est Thomas Sankara qui a changé le nom de son pays, Haute-Volta, hérité de la période colonial, en Burkina Faso (« le pays des hommes intègres »). 



 

*Selim Lander vit en Martinique (Antilles françaises). Ses critiques théâtrales apparaissent dans les revues électroniques https://mondesfrancophones.com/ et http://www.madinin-art.net/.

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