Jacinto Benavente relance la Commedia dell’arte au Canada

Alvina Ruprecht*

The Bonds of Interest, production réalisée en langue anglaise par l’Odyssey Theatre d’après une nouvelle traduction de Catherine Boyle et Laurie Steven à partir de l’original en espagnol, Los Intereses creados, de Jacinto Benavente ; mise en scène de Laurie Steven, costumes Vanessa Imeson, scénographie Barry Podolsky, éclairage Graham Price, masques Clelia Scala, musique Vanessa Lachance. Dates : Du 26 juillet au 25 août, 2019 dans le parc Strathcona, Ottawa, Canada.

Les Intérêts créés (Los Intereses creados) de Jacinto Benavente, présentée à Madrid en 1907, furent un choix judicieux pour relancer l’Odyssey Theatre, la seule compagnie contemporaine au Canada formée selon les techniques de la Commedia dell’arte. Grâce à la collaboration de la directrice artistique et fondatrice de la troupe Laurie Steven, le retour des anciens de cette première formation et un ensemble de comédiens professionnels invités, ainsi qu’une artiste qui a repensé les masques et une scénographie réinventée par l’architecte canadien Barry Padolsky, cette pièce rarement jouée au Canada a permis à la troupe de retrouver ses moyens artistiques. Inspirée du théâtre baroque espagnol du siècle d’or, El Caballero de Illescas (1620) de Lope de Vega, et d’une nouvelle traduction anglaise, l’œuvre a révélé une grande variété de types associés à la modernité, ainsi que des particularités de la langue anglaise au Canada, sans que le lieu soit clairement identifié.

Arlequin (Mitchel Rose – masqué), Crispin (Ross Mullan – masqué), El Capitan (Bruce Spinney – masqué). Crispin rencontre ses camarades escrocs qui se préparent à dépouiller la famille Polichinela. Photo : Barbara Gray

Pourtant, le retour aux origines par cette forme d’autodérision féroce a donné à la compagnie une nouvelle impulsion vers la recréation du genre. En insistant sur des rencontres entre le populaire, le bourgeois, le vulgaire et de nombreux types issus de la Commedia, y compris des personnages comiques d’inspiration shakespearienne, le spectacle a pu capter des caractéristiques langagières et corporelles de ses origines italiennes pour s’ouvrir vers une liberté créatrice, sans perdre la clarté stylistique de l’ensemble.

En revanche, le point de départ, la pièce de Benavente conçue en 1907, prend ses distances des sources populaires de l’époque : la comédie musicale d’Offenbach, des drames bourgeois et surtout les mélodrames de José Echegaray, contemporain de Benavente. Dès sa création à Madrid, les représentations furent interrompues par un public choqué par les déformations des types traditionnels de la Commedia, la décadence des mœurs, la méchanceté des personnages et la critique cynique des valeurs bourgeoises qui évoquait cette société en ruines.

Senora Polichinela (Nata J.Rose – masqué), Sylvia (Erin Eldershaw), Dona Sirena (Soo Garay – masquée), Senor Polichinela (Scott Maudsley – masqué). La famille Polichinela toute pimpante, pétillante de joie alors qu’elle se prépare avec Dona Sirena, à faire la fête à l’hôtel où Sylvia devrait connaître son fiancé. Photo : Barbara Gray

Toutefois, les intellectuels de l’époque ont compris que ce théâtre masquait les problèmes provoqués par la Guerre hispano-américaine (1895-98) qui avait saigné le pays, laissant les colonies américaines en ruine à Cuba et Puerto Rico, tout en créant une satire féroce de l’état lamentable du pays vidé économiquement par ses défaites.

Benavente préparait le terrain d’une modernité capable de cerner une vision critique face aux nouvelles réalités sociopolitiques ; voilà où se situe la grande actualité de cette œuvre tellement bien exploitée par la troupe canadienne. Grâce à l’œuvre de Benavente, les masques ont assumé de nouvelles significations, les conflits ont ouvert la voie vers un fond critique plus agressif, correspondant parfaitement aux nouvelles sources de jeu corporel de la fin du siècle qui émergeaient sur la scène européenne. À cette même époque, Meyerhold s’intéressait à l’influence du cinéma muet et à la formation physique des athlètes sur le jeu ; le symbolisme avait déjà attiré l’attention sur l’acteur dénaturalisé, soit le danseur et le mime. Le modernisme avait laissé ses traces sur la scène en transformant le drame bourgeois en confrontation critique et nous repérons ces traces lors du long monologue, en guise de prologue, livré par Crispin, le protagoniste principal déguisé en valet, à côté de son partenaire Leandro, vêtu en noble déchu.

Sylvia (Erin Eldershaw) et son père Senor Polichinela (Scott Maudsley – masqué). Senor Polichinela félicite sa belle-fille Sylvia et lui assure un bel avenir avec un Monsieur très riche ! Puisqu’elle n’est pas masquée, elle dévoile ses vrais sentiments. Photo : Barbara Gray

Voici le couple frondeur du tournant du siècle qui incarne l’hypocrisie d’une société en pleine débandade. Ces deux escrocs cherchent une solution pour que leur séjour à l’hôtel élégant soit payé par les familles richissimes, alors que les deux arnaqueurs organisent une fête avec l’appui de Dona Siréna pour que les époux Polichinela amènent leur fille Sylvia à la fête afin qu’elle rencontre un riche prétendant et qu’elle se marie comme il le faut. Sirena sera récompensée et tous ces voleurs partiront avec une portion des richesses familiales.

Toutefois, voilà que Leandro tombe amoureux de la belle Sylvia, ce qui oblige ce compère de Crispin à sacrifier les intérêts d’argent pour les intérêts de l’amour, une situation extrêmement fâcheuse. Après une suite de mises en scène chaotiques, des moments qui nous plongent dans la farce la plus absolue, tout semble se clarifier. Il est certain qu’une telle œuvre comporte des problèmes en puissance quant à la forme dramaturgique, puisque le prologue, surtout, est rempli de longues réflexions sur le comportement humain, sur la justice sociale, sur la moralité, une forme d’exposition bien théorique et bavarde qui risquerait de ralentir l’orientation corporelle de l’ensemble.

Heureusement, cela n’était pas le cas. Pour éviter ces écueils, l’œuvre vise davantage le travail masqué. Alors que la soirée évolue, les masques identifient clairement les nouvelles caractéristiques de chaque commedia type et la magie du travail scénique finit par dominer la soirée en faisant apparaître de nouvelles stratégies de performances. Les types traditionnels se transforment en minables. Arlequin, le poète délirant, devient un hyperactif coiffé d’une perruque blonde étincelante afin d’accaparer toute l’attention de la belle femme, mais d’une manière tout à fait déconcertante. Le « Capitan », encore un type traditionnel de la Commedia, se transforme en figure de zombie dont le masque porte les marques de cette créature aux yeux sombres et profondément inquiétants.

Le plus cruel de tous ces divertissements est représenté par l’arrivée du couple Polichinela avec sa fille Sylvia. La famille Polichinela ne se rend nullement compte qu’elle est l’objet d’une arnaque visant le mariage arrangé avec le faux noble, pour soutirer sa fortune personnelle. Cette parodie des valeurs bourgeoises, où les parents se laissent manipuler par des escrocs afin d’assurer le mariage qu’ils souhaitent pour leur fille, est représentée par des costumes criards, des masques grotesques et un ensemble de signes qui s’accumulent dès leur apparition sur scène.

La mère Polichinela (Neta J. Rose) en robe très moulue, décorée de paillettes étincelantes, coiffée d’une énorme perruque violette qui lui recouvre tout le dos et la transforme en femme de mœurs légères, est en train de caresser son gangster de mari, dont l’énorme bedaine évoque un train de vie malsain et dégénéré, qui va bientôt provoquer l’effondrement de son corps.

Ensuite, nous sommes frappés par le gérant de l’hôtel qui rampe devant Crispin et Leandro, ces faux riches, en croyant qu’ils vont lui remplir les coffres sans savoir que ce ne sont que des scélérats et des menteurs. Tout le monde trompe tout le monde, surtout pendant un dernier moment d’une violence folle qui démolit toute la crédibilité du système judiciaire lors d’un procès où le procureur de l’État aux longs cheveux gras et sales (clin d’œil méchant à Molière) tente de rappeler tous les témoins à l’ordre, mais on l’écoute à peine.

Et voilà que la magie dissipe la folie cruelle à la dernière minute en produisant un coucher de soleil spectaculaire, mettant en relief les formes urbaines (gratte-ciel, terrasses). L’ensemble du lieu, tours et arbustes, brille à la lueur d’une lune extraordinaire. Le monde de Benavente, revu par les artistes canadiens, fond sous les éclairages modernistes de Graham Price qui coupent le souffle, et cette Commedia cauchemardesque prend fin. 


*Alvina Ruprecht, professeure émérite de l’Université Carleton (Canada), est actuellement professeure adjointe à l’Université d’Ottawa. Critique de théâtre à la Radio nationale du Canada pendant trente ans, elle est membre fondatrice de la Section régionale des critiques de théâtre de la Caraïbe de l’AICT. Son dernier livre s’intitule Les Théâtres francophones du Pacifique-Sud (Éditions Karthala). À part ses recherches et ses nombreuses publications universitaires, elle contribue à différents sites de critique théâtrale à travers le monde.

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