Contre le théâtre politique

Essai d’ Olivier Neveux
314 pp. Paris: La Fabrique

par Selim Lander*

Je ne cherche pas à fourguer de l’espoir : je ne suis pas un dealer.

– Heiner Müller

L’auteur a choisi un titre pour le moins déroutant pour un essai qui s’efforce tout au contraire de sauver le théâtre politique. Il est vrai que l’entreprise s’avère ardue s’agissant d’un théâtre se présentant trop souvent, selon ses dires, sous la forme de « digests théoriques… avec un décalage temporel prononcé sur les milieux politiques radicaux, comme en retard de quelques guerres » (p. 160).

Sans compter que la « posture » des tenants dudit théâtre peut agacer, qui consiste « à apostropher le monde d’une place étrange, concernée et surélevée, le courage exhibé, et de n’en subir, pour autant, aucun dommage » (p. 119).

Olivier Neveux est professeur d’histoire et d’esthétique du théâtre à l’ENS de Lyon. Il sait donc de quoi il parle quand il dresse le constat de l’état actuel de la scène française à l’heure de TINA (there is no alternative) et du lancement d’un « Pass Culture » à destination de la jeunesse, qui n’est en réalité qu’un « cadeau aux industries culturelles : subvention déguisée, privatisation de l’argent public », tout ceci renforcé par l’inculture des élites, un phénomène nouveau appuyé sur « la conviction affichée qu’être cultivé n’est plus un atout » (p. 51).

Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que la commande adressée aux gens de théâtre (à commencer par les CDN et les scènes nationales) par les pouvoirs publics soit essentiellement de nature sociale : « qu’ils soient intégrateurs, multiculturels ; qu’ils suppléent aux familles, aux écoles ; qu’ils soient supplément d’âme ; qu’ils soient l’universalité ; bref, la République » (p. 95).

Un théâtre politique digne de ce nom existe néanmoins et O. Neveux l’a rencontré dans certaines pièces dont il donne des exemples dans la troisième partie du livre. À ce stade, le lecteur qui n’a pas eu la chance d’assister aux pièces en question (Études de Françoise Bloch, Décris-Ravage d’Adeline Rosenstein, Modules Dada d’Alexis Forestier, Le Chagrin d’Hölderlin de Chantal Morel, La Reprise de Milo Rau) se trouvera assez démuni pour cerner précisément les principes défendus par l’auteur. Car il est plus facile de savoir ce qui lui déplaît : les créations collectives de plateau, l’abus de la vidéo, les poncifs à la mode (comme de nos jours les réfugiés), le souci de se mettre au niveau d’un public soi-disant populaire (« le peuple ne veut pas être popularisé » – Brecht). Plutôt que des pièces qui en rajoutent sur « l’abomination de la domination, la souffrance des dominés, la nécessité de l’unité, la justesse de la radicalité », Neveux suggère de « dédier la représentation à participer à l’instabilité de l’équilibre des représentations existantes » (/sic/, p. 257). Dans la lignée de Jacques Rancière (Le Spectateur émancipé, 2008), il invite à un théâtre favorisant notre liberté, ou, selon ses propres termes, qui « porte la contradiction d’une vie irréductible à l’alternative de nos rêveries solitaires et de nos impératifs grégaires » (p. 272).

Désabusé quant à la capacité du théâtre à pousser à la lutte, il lui suffirait – reprenant ici une formulation de Walter Benjamin in Programme pour un théâtre d’enfants prolétarien (1929) – qu’il nous fasse percevoir quelque « signal secret de la réalité à venir » (p. 274). 



 

*Selim Lander vit en Martinique (Antilles françaises). Ses critiques théâtrales apparaissent dans les revues électroniques: https://mondesfrancophones.com/ et  http://www.madinin-art.net/.

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