Irène Sadowska-Guillon[1]

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Le ciel est pour tous (2010). Texte (publié aux Éditions Actes Sud Papiers) et mise en scène : Catherine Anne. Théâtre de l’Est Parisien, à Paris, en janvier 2010. Théâtre de l’Est Parisien, jusqu’au 19 février 2010. Les représentations à Paris sont suivies d’une tournée.

La religion, l’Église, mises au ban par la Révolution Française, reprennent, depuis le Concordat signé entre Napoléon Ier. et le Pape Pie VII en 1801, leur place dominante dans la société française du XIXème siècle.

Ce n’est qu’en 1905 qu’est votée la séparation de l’Église et de l’État et qu’on met en place l’école publique et laïque.

Le progrès, l’industrialisation, l’évolution sociale et économique, l’influence des idéologies marxistes, la libéralisation des mœurs, l’émancipation des femmes, contribuent, tout au long du XXème siècle, au recul de la religion dans la vie civile.

Les bouleversements politiques de la fin des années 1980, la chute du mur de Berlin, la disparition du bloc communiste, les guerres et les conflits politiques et religieux du Proche Orient, l’immigration et la pauvreté croissante, la perte des repères et des valeurs dans nos sociétés occidentales vouées au consumérisme, sont autant de facteurs qui jouent en faveur du retour du religieux et de sa réimplantation dans le tissu social. La figure messianisée et médiatisée du Pape polonais Jean Paul II Superstar et l’appropriation par l’Église des nouveaux moyens et des stratégies de communication ont eu un impact important, surtout sur la jeunesse, mais aussi sur ceux qui, face au désarroi, à la peur de la mort, à l’absence de sens, cherchent le réconfort dans la spiritualité.

Mais l’offre spirituelle s’est aujourd’hui considérablement diversifiée, la religion catholique se trouvant ainsi en concurrence, voire en conflit, avec diverses sectes et d’autres confessions, notamment l’Islam sous ses formes intégristes.

Face aux manifestations de plus en plus fréquentes, radicales, du religieux dans la vie civile, menaçant les principes de la démocratie et de la laïcité, le pouvoir politique se trouve contraint à intervenir, à négocier un consensus, à légiférer. Le consensus n’est toujours pas trouvé, alors que les polémiques impliquant les politiques de tous bords, ne cessent d’attiser les peurs et les réactions fanatiques.

C’est dans ce contexte, au moment où le débat sur l’opportunité de légiférer sur l’interdiction du port de la burka divise la société française, que Catherine Anne (auteur, metteur en scène et directrice du Théâtre de l’Est Parisien) monte sa pièce Le ciel est pour tous dans laquelle elle interroge le sens de la religion, sa place dans une famille, dans la société.

Jean Baptiste Anoumon, Fabienne Lucchetti, Marianne Téton dans Le ciel est pour tous © Hervé Bellamy
Jean Baptiste Anoumon, Fabienne Lucchetti, Marianne Téton dans Le ciel est pour tous
© Hervé Bellamy

Il ne s’agit guère d’une pièce de circonstance, sa visée est plus vaste, comme explique Catherine Anne : « Le projet est né autour de 1989, quand commençaient les discussions sur le port du voile islamique. Je me suis engagée dans cette écriture car la présence du religieux dans la vie civile est de plus en plus sensible. (…) Je me suis étonnée de constater combien la dimension religieuse est présente dans la vie des jeunes gens. Cette évolution de la vie civile ne me plaît pas. »

Il est clair qu’il ne s’agit pas de contester ou de condamner la foi. Mais il faut rappeler qu’elle peut autant générer la beauté, le sublime, l’art que la terreur.

“La foi, la croyance, le rapport personnel de chacun à la religion restent pour moi de l’ordre du privé, de l’intime, dit Catherine Anne. J’aperçois aussi un écartèlement entre ce qui est vécu à l’intérieur des êtres et l’affichage politique ou religieux. Voilà pourquoi j’ai éprouvé la nécessité d’écrire une pièce qui aborde les questions de la croyance, du dogme, de la transcendance et de la liberté, en mettant face à face des personnes qui se passent de Dieu et des personnes qui passent par Dieu pour vivre.”

Catherine Anne situe son interrogation de la foi, du dogmatisme, du fanatisme, du conflit entre le respect de la laïcité et le respect de la religion, cristallisé aujourd’hui dans l’affaire de la burka, dans la perspective historique de l’affaire Calas de 1762, dénoncée par Voltaire et décrite dans son Traité sur la tolérance. Elle distancie ainsi le propos de la pièce de l’actualité immédiate et de son contexte islamique en articulant la relation entre le religieux et le politique sur l’implication de la religion dans la vie sociale française aujourd’hui et son emprise sur l’esprit des individus, générant l’intolérance, la haine, la violence.

Un bref rappel de l’affaire Calas qui a enflammé le Siècle des Lumières et qui sert à Catherine Anne de métaphore pour parler des situations contemporaines. Toulouse, 1761. Jean Calas, bourgeois paisible et sa famille, dînent dans l’appartement au-dessus de leur boutique. Son fils aîné Marc Antoine s’en va après dîner. On le retrouvera étranglé dans la boutique. À l’époque les protestants étaient persécutés, la pratique de leur culte interdite et punie par des peines très lourdes. La famille Calas, bien qu’en apparence convertie, était connue pour son passé huguenot. La rumeur se répand que le fils, Marc Antoine, allait se faire baptiser et que pour l’en empêcher sa famille l’aurait assassiné. Le juge, entraîné par le fanatisme de la populace, condamne le père, Jean Calas, qui est exécuté.

Grâce au combat mené par Voltaire on reconnaîtra l’erreur judiciaire : Jean Calas est innocenté, trop tard.

Dans Le ciel est pour tous Catherine Anne met en scène une famille ordinaire dans notre société actuelle, « démocratique et laïque, rattrapée par la religion ».

Le père, Abdel, professeur de philosophie, d’ ascendance musulmane mais athée lui-même, Hélène, la mère, d’ascendance catholique, athée elle aussi tout comme leurs enfants : Selim, adolescent à problèmes, et Lucie, l’aînée qui écrit un livre inspiré par le Traité sur la tolérance de Voltaire.

Azize Kabouche et Thierry Belnet dans Le ciel est pour tous © Hervé Bellamy
Azize Kabouche et Thierry Belnet dans Le ciel est pour tous © Hervé Bellamy

La pièce se passe en trois époques, au début du XXIe siècle : à la mort du père d’Hélène, 18 mois après, et s’achève 18 mois plus tard, nous projetant dans un futur très proche, possible et inquiétant.

Hélène, dont la mère décédée a été incinérée, décide d’organiser pour son père qui vient de mourir, pourtant un anticlérical radical, des funérailles religieuses, ce qui déclenche le conflit. «Moi, j’en éprouve le besoin. Besoin d’entendre des paroles de consolation. Besoin de chanter au milieu des autres. Presque besoin de croire.» dira Hélène.

Malgré l’opposition d’Abdel, de Selim et de Lucie, la cérémonie religieuse à l’église aura lieu. La relation avec le curé qui se noue à cette occasion, la rencontre des jeunes jumeaux : Joël, un illuminé mystique, Jonas, catholique pratiquant, enfin l’arrivée de Barbara, sœur d’Hélène, indépendante, féministe, réalisatrice de films documentaires, refoulée d’un pays intégriste où elle faisait un reportage sur le sort fait aux femmes, vont générer de nouveaux conflits.

Selim, jeune homme très instable, à tendance machiste, jaloux et agressif vis-à-vis de sa sœur, hostile à son projet d’écriture, influencé et manipulé par le curé, se fera baptiser et se laissera entraîner dans un groupe de militants fanatiques.

Lucie tombe amoureuse de Jonas et, malgré les conseils d’Abdel, son père, va l’épouser avec une bénédiction à l’église, cédant à l’insistance de son fiancé très attaché à la foi catholique.

Nous nous trouvons 18 mois plus tard, dans un futur immédiat. Une loi qui vient de sortir oblige chaque citoyen à déclarer son appartenance religieuse. Lucie refuse de se déclarer catholique, comme son mari.

Malgré les chicanes orchestrées par le curé, son livre, inspiré par l’affaire Calas, est enfin publié mais aussitôt attaqué, brûlé par de jeunes fanatiques catholiques dont son frère fait partie. Lucie elle-même est victime d’une agression.

Le père, Abdel, prend le parti de sa fille ; la mère, Hélène, tente de ne pas se mêler au conflit, sa sœur Barbara se confronte au refus des chaînes de télévision de programmer son documentaire dérangeant sur l’intégrisme qui pourrait heurter les sensibilités et découvre que l’intolérance, le fanatisme religieux qu’elle traquait ailleurs, sont à l’œuvre dans son propre pays.

Selim, convaincu toujours de l’unique vérité de la foi catholique, se sentant en même temps responsable de l’agression de sa sœur, se suicide. Mais son père que son prénom Abdel et ses origines musulmanes désignent comme suspect, présumé coupable idéal, sera jeté à la vindicte des fanatiques. Le curé qui pourrait venir à son aide, tel Pilate, s’en lave les mains et s’en remettra hypocritement à la justice.

Voici comment, deux siècles et demi après, l’affaire Calas pourrait se reproduire. De fait, ne se reproduit-t-elle pas assez fréquemment, sous diverses formes, plus ou moins frappantes, médiatisées, dans notre société soucieuse de tolérance et de laïcité ? Ne désigne-t-on pas facilement certaines personnes prioritairement coupables en raison de leur origine, de leur couleur de peau, de leurs convictions politiques ou confessionnelles, de leurs tendances sexuelles ?

Ce sont ces démons du fanatisme, de l’intolérance, de l’exclusion, qui œuvrent autour de nous, que dénonce Catherine Anne. Et pas seulement cela. Par petites touches, sans jamais rien souligner, elle fait apparaître des failles dans la belle image que nous avons de notre société et de ses acquis : liberté d’expression, émancipation et égalité des femmes, tolérance religieuse et idéologique, etc.

Les mots « respect » (respect de la religion par exemple) “vérité”, brandis par les fanatiques, ne peuvent-ils devenir un instrument d’oppression ?

Nous rendons-nous compte à quel point les préjugés religieux, racistes, sexuels, les vieux schémas, persistent dans notre société et font surface dès qu’on baisse la garde ? Ne constate-t-on pas aujourd’hui le recul de certains acquis du mouvement féministe des années 1970, en particulier dans la jeune génération ?

Pour Selim, qui a pourtant reçu une éducation laïque et moderne, la femme est faite pour s’occuper de la maison et faire la cuisine. Son machisme sera conforté encore par le dogme de l’Église : la femme sert l’homme qui, lui, sert Dieu.

Paradoxalement, Abdel, père de Selim, intellectuel, partage les taches domestiques mais a du mal à établir une vraie relation avec sa femme.

Hélène ne trouvant pas de satisfaction dans son travail, s’interrogeant sur le sens de sa vie, se cantonne dans son rôle de femme conventionnelle.

Seules Lucie et Barbara revendiquent leur liberté de choix de leur vie et de leurs convictions.

Catherine Anne relève, souvent sur le mode ironique, les signes de l’évolution, ou plutôt de la régression, inquiétante de notre société, allant de compromis en compromis.

“J’ai été très étonné par l’attitude de mes étudiants, dira Abdel. Qu’ils acceptent benoîtement la création d’un ministère des Cultes… Ils me disaient : ‘Mais ce n’est pas la première fois qu’i y a un ministère des Cultes en France, monsieur’.”

Selim, lui, revendiquera les origines chrétiennes de notre pays : “L’histoire de France est enracinée dans la religion catholique. Et notre seule chance d’avenir est de renouer avec la parole du Christ. Sinon nous serons balayés.”

La figure du curé est emblématique de la manipulation des esprits par l’Église, de son exploitation du besoin de spiritualité dans la société matérialiste, du rapport à l’argent de l’Église, de sa répression de tout ce qui s’écarte du dogme, comme par exemple la ferveur mystique de Joël, sa perception simple et directe de la foi et de la parole du Christ, qui ne cadrent pas avec la doctrine de l’Église.

La mise en scène de Catherine Anne, d’une extrême simplicité et économie de moyens s’inscrit dans un espace métaphorique (décor non réaliste de Raymond Sarti) : un grand cadre délimité au sol, un cercle en haut évoquant la voûte céleste d’où pendent, sur toute la profondeur, de grandes bandes de tissu peintes, telle une succession de portes à traverser, de chemins à prendre. Ces bandes de tissu permettant des changements instantanés de scènes, de lieux, tombent l’une après l’autre, au fur et à mesure que l’action avance, il n’en reste qu’une seule au fond du plateau.

Quelques objets nécessaires au jeu : chaises, petite table basse, un pupitre figurant la chaire du curé, en plastique transparent, un petit clavier guide chant, un sac de voyage, apparaîtront dans certaines scènes. Rien d’illustratif, juste quelques signes qui avec les éclairages modulent l’espace, suggèrent les divers lieux : rue, l’appartement, l’église.

La mise en scène décale l’action scénique du réalisme et lui confère une dimension métaphorique en tissant avec finesse des parallèles entre l’histoire de la famille des protagonistes de la pièce et l’affaire Calas évoquée par Lucie citant des passages de son livre ou du Traité de Voltaire.

Sur le mode elliptique, sans insistance, sans didactisme aucun, Catherine Anne fait ainsi apparaître la persistance de l’obscurantisme, de l’intolérance et du fanatisme qui ne cessent de ressurgir aujourd’hui sous des formes contemporaines.

Pas d’effets scéniques ni de démonstration, l’ironie, l’image poétique, se substituent à la représentation de la violence, du tragique, les rendant d’autant plus saisissants. Ainsi par exemple, l’image du curé, tel une statue de marbre, froid, inaccessible, dont la seule réponse adressée à Jonas : “Laissons faire la justice !” tombe comme le couperet de la guillotine. Ou encore la magnifique scène évoquant une pietà où Abdel, tenant son fils mort dans ses bras, entonne une sorte de mélopée douloureuse, entouré de sa famille.

Même parti pris du décalage dans le jeu des acteurs, sans psychologie, sans démonstration de sentiments ou d’émotions, relevant avec justesse les contradictions, les revirements, les ruptures, dans le corps et l’esprit des personnages. Pas de clichés ni de stéréotypes dans le dessin des personnages auxquels les acteurs confèrent une authenticité bouleversante.

Alors que notre dramaturgie actuelle se complaît dans le nombrilisme, l’anecdotique, la monstration compassionnelle et politiquement correcte de la misère, peu d’auteurs se risquent, comme le fait Catherine Anne, à aborder, sans tomber dans la provocation ou la dénonciation simpliste, des sujets aussi « sensibles » qui dérangent notre bonne conscience et notre cécité consensuelle face au cancer qui ronge notre société.

Voilà pourquoi la pièce de Catherine Anne, à la fois en tant que création théâtrale et réflexion sur notre société, sur la démocratie et ses valeurs, sur les dangers qu’elles courent, devrait être lue et vue par tout amateur de théâtre et citoyen.


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[1] Irène Sadowska Guillon est Critique dramatique et essayiste, spécialisée dans le théâtre contemporain et Présidente de « Hispanité Explorations » Echanges Franco Hispaniques des Dramaturgies Contemporaines.

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Une réflexion sur la démocratie et ses valeurs