Alvina Ruprecht*

Adapté du texte collectif Le Procès des Guadeloupéens, Éditions L’Harmattan, 1981 ; Mé 67 de Raymond Gama et Pierre Sainton, Éditions Soged, 1985. Texte de Guy Lafages, adaptation et mise en scène de Luc Saint-Eloy. Spectacle présenté au Festival culturel de Fort-de-France, 2018, et à l’Artchipel, Basse-Terre, Guadeloupe (2018) et aux Abymes-Cinéstar, Guadeloupe du 1erau 5 février 2019.

D’ abord, il faut renvoyer à la mémoire locale pour cerner les faits. En 1967, dans le département français d’outre-mer de la Guadeloupe (D.O.M), un incident grave a secoué la population de la ville de Basse-Terre, chef-lieu du département. Différents témoignages (Mé 67,47-51) racontent l’explosion de rage provoquée par Vladimir Srnsky, le propriétaire blanc d’un magasin de chaussures qui aurait lâché son berger allemand contre un vieux cordonnier noir, bossu et boiteux, en criant « va dire bonjour au nègre ». Ce geste malheureux évoquait l’association entre le chien et l’esclavage qui avait rouvert une blessure encore trop présente à la mémoire de toute la population.


Vidéo-clip Télévision en Martinique ATV : La présentatrice, auteur Guy Lafages et des acteurs en pleine répétition

Peu après, les ouvriers se sont manifestés dans la région de Pointe-à-Pitre (la capitale culturelle du département), mais si ce soulèvement n’était pas directement relié aux manifestations de Basse-Terre, le préfet, troublé par cette agitation, a convoqué des troupes armées de la métropole. Des confrontations violentes qui suivirent auraient laissé trois victimes, alors que le nombre de morts était bien plus important selon les témoignages publiés dans le livre de Gama et de Sainton.

Le procureur de l’État (Caroline Savard) au fond à gauche. L’avocat de la défense (Ruddy Sylaire) au premier plan à gauche et l’avocate de la défense (Izabelle Laporte) au premier plan à droite. Photo : Félix Denis

Les autorités ont fini par repérer les « coupables », les membres du GONG (Groupe d’ Organisation nationale de la Guadeloupe), un organisme nationaliste dont la lutte anticoloniale reflétait les mouvements internationaux de l’ époque influencés par Frantz Fanon (Mé 67,3-7). Selon les membres du GONG, les forces de l’ordre ont réalisé « une tuerie sauvage, délibérée et froidement exécutée » et en 1968, 18 Guadeloupéens, sélectionnés dans tous les segments de la société, ont été traduits devant la justice française, accusés de porter atteinte à l’intégrité du territoire français et tenus responsables des morts. Le procès a eu lieu entre le 9 février et le 1mars 1968.

Revenons à l’actualité ; à l’occasion du cinquantenaire du procès, la Compagnie Théâtre de l’ Air Nouveau, fondée en 1987, a conçu un spectacle verbatim inspiré des interventions authentiques, prononcées pendant les derniers jours du procès.

Cette figuration du procès, conçue par Guy Lafages et Luc Saint-Eloy à partir des textes publiés dans la presse et dans Le Procès des Guadeloupéens, est clairement d’un grand intérêt historique puisque le texte a rassemblé l’opinion de la population autour d’une période importante de son histoireque les archives officielles n’ont jamais permis d’élucider.

Guy Lafages, professeur d’arts plastiques, enseigne le cinéma et l’art dramatique au lycée.Luc Saint-Eloy, acteur, auteur dramatique et metteur en scène, a déjà participé aux spectacles commémoratifs en Métropole et en Guadeloupe, dont L’Épopée guadeloupéenne, 1802 (2002), sur les lieux mêmes de la bataille entre Delgrès et les forces de Napoléon. Le réalisateur Christian Lara a capté des séquences en Guadeloupe avec les acteurs locaux, pour son film tourné pour la Télévision française. L’œuvre a commémoré la révolte et le suicide de Delgrès (Luc Saint-Eloy) sur les hauteurs de Matouba à Basse-Terre, lors de la lutte contre les forces de Napoléon venues rétablir l’esclavage dans les colonies en dépit de l’interdiction de la traite prononcée par la Révolution en 1794. L’événement, qui a abouti au suicide tragique de 300 patriotes dirigés par Delgrès, fut négligé par les historiens de France.

Le président de la cour (Claude-Georges Grimonprez) s’adresse à la cour. Photo : Félix Denis

L’Impossible Procès, créé en 2018, est avant tout un produit artistique qui mobilise les moyens de la scène pour clarifier les opinions de Lafages (auteur du texte) et de Saint-Eloy (responsable de l’adaptation et de la mise en scène). Nous reconnaissons des stratégies de théâtre brechtiennes, une suite de ruptures qui recoupent l’action en épisodes afin d’interrompre la linéarité et de faciliter la rencontre de diverses opinions pour mettre en évidence les moments importants de la mémoire collective.

Dès le début, les différents titres de chaque « moment important » de l’œuvre sont annoncés pour souligner le recoupement de l’œuvre en segments thématiques, un processus qui diminue l’illusion d’une chronologie réaliste et met en relief les éléments formels du drame. Cette conception favorise la construction d’un rapport dialectique entre les mouvements de la pièce, c’est-à-dire une structure qui permet de construire un débat en opposant les preuves pour ou contre la culpabilité des inculpés, présentées par les avocats de la défense et le procureur de l’État. Il en ressort un doute profond quant à la véracité des déclarations de l’accusation, surtout en ce qui concerne la nature « subversive » du GONG, qui devient le coupable visé par l’accusation. La nature du GONG est bien analysée dans Mé 67 pour montrer la grande complexité de ce rassemblement contestataire constamment en évolution (indépendantiste, nationaliste, tendance gauchiste, orientation anticolonialiste, liberté d’expression, mouvement séparatiste, prochinois, procastriste), dont les activités incitaient le pouvoir à augmenter la surveillance et imposer une présence oppressive en Guadeloupe.

Les inculpés se défendent. Au premier plan, les avocats de la défense (D-G) Izabella Laporte, Cédric Tuffier, Ruddy Sylaire. Au deuxième plan, les inculpés guadeloupéens. Debout, Alex Denote interprète Pierre Sainton, un des fondateurs du GONG en train de se défendre devant les questions du procureur de l’État. Photo Félix Denis

Durant L’Impossible Procès, il fallait démasquer la stratégie de l’État français qui cherchait à rendre ce regroupement coupable de la tragédie en isolant quelques phrases publiées dans les articles du journal suspect, Le Progrès social, par certains des inculpés. Ainsi, la défense a bien montré la faiblesse des arguments de l’accusation, et les avocats de la défense ont rapidement démoli les arguments du procureur. Le recours aux films et aux photos à la manière de Piscator avait une valeur émotive encore plus puissante, lorsqu’on considère la nature caricaturale, crispée et haineuse du procureur.

Le jeu de Caroline Savard était efficace, divertissant et en parfaite contradiction avec le sérieux de sa fonction. Et que dire des militaires alignés des deux côtés du président de la séance, dont l’allure de robots figés anéantissait leur neutralité ! En revanche, les 18 inculpés, placés derrière leurs avocats en face du procureur, réagissent souvent comme un chœur bruyant et joyeux, représentation incontournable de l’innocence. Un extrait de télévision filmé révèle une journaliste sur place à Paris qui souligne le déroulement du procès pour bousculer notre perception de la temporalité. Ce même genre de contradiction entre le réel « historique » et le réel « critique » fait ressortir le fonctionnement « épique » des étapes du spectacle.

Les inculpés rendent hommage aux victimes des émeutes. Photo : Félix Denis

À l’instant où les lumières virent au rouge, nous sommes au 4e jour du procès. Les inculpés rendent hommage à Jacques Nestor, tombé sous les balles des forces de l’ordre, et aux victimes des émeutes des 26 et 27 mai 1967. C’est le moment où ils interprètent « Elwa », le chant traditionnel guadeloupéen qu’on dédie aux morts. Certains acteurs connus dans la région ont pu assumer des personnages afin de faire valoir la virtuosité de leur propre jeu et se distancier de l’illusion scénique. Marc-Julien Louka imite Aimé Césaire à la perfection et Eric Delors devient un Maître Félix Rodes puissant dont tout le monde se souvient grâce à ses interventions à la radio à la suite de son acquittement. Notons, cependant, les monologues tonitruants de l’acteur Ruddy Sylaire, une personnalité qu’on connaît actuellement bien mieux que son personnage, Maître Mainville Darsières. Ou l’hyperréalisme de Théo Dunoyer, qui transforme son personnage de novateur de la pédagogie locale, Gérard Lauriette, en figure hautement théâtrale, un jeu divertissant qui attire l’attention sur l’acteur plus que sur le personnage imité.

La pièce se termine et l’auteur Guy Lafages en chemise blanche ainsi que le metteur en scène Luc Saint-Éloy, a gauche de l’auteur, le micro à la main, s’adressent au public et accueillent les survivants sur la scène. Photo : Félix Denis

Le jeu d’ombres rougeâtres, pure fabrication du scénographe, faisait sortir les personnages de leur passé mystérieux en leur imposant une réalité éphémère, celle qui dansait sur les murs de la grotte platonicienne, preuve que l’État cherchait l’impossible. Ensuite, lorsque le président lit le verdict de la cour, tous les participants tournent le dos au public. Toutefois, selon Saint-Eloy, la présentation de l’ensemble de la cour dans sa sombre vérité était une manière de remercier les 17 avocats (interprétés par 3 comédiens) qui ont fait le choix de défendre 18 inculpés au moment du procès en 1968. L’hommage est complet.  


*Alvina Ruprecht, professeure émérite de l’Université Carleton (Canada), est actuellement professeure adjointeà l’Université d’Ottawa.Critique de théâtre à la Radio nationale du Canada pendant trente ans, elle est membre fondatrice de la Section régionale des critiques de théâtre de la Caraïbe de l’AICT.Son dernier livre s’intitule Les théâtres francophones du Pacifique-Sud (Éditions Karthala). À part ses recherches et ses nombreuses publications universitaires, elle contribue à différents sites de critique théâtrale à travers le monde.

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L’Impossible Procès des Guadeloupéens : Une dialectique fragile s’impose
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