de Sylvie Chalaye
138 pp. Caen: Editions Passages

par Selim Lander*

L’auteure de ce livre qui étudie les écritures théâtrales de quelques auteurs francophones contemporains d’origine africaine ou caribéenne, justifie son titre en quelques lignes d’introduction: « Ces dramaturgies sont engagées dans une démarche qui refuse autant l’assignation identitaire bien-pensante issue de la postcolonie que l’imitation occidentale et convoquent une approche de la scène et du jeu qui ne renie pas le marcottage colonial et sa botanique culturelle d’hybridation, mais qui s’inspire d’une pratique héritée de l’esclavage, celle du marronnage, c’est-à-dire une aptitude à trouver de l’espace là où on ne vous en laisse pas, à travailler dans le pli, à jouer des masques, à ne jamais être où on vous attend, et à inventer en ne comptant que sur soi » (p. 13-14).

Koffi Kwahulé (Côte d’Ivoire), Kossi Efoui (Togo), Gerty Dambury (Guadeloupe) – à chacun desquels est consacré un chapitre en particulier –, Caya Makhélé (Congo), José Pliya (Bénin) figurent parmi les auteurs les plus emblématiques de ce théâtre qui tranche par son originalité (sur la forme comme sur le fond) dans la dramaturgie contemporaine. Ils sont suivis par une nouvelle génération où se distinguent notamment Gustave Akakpô (Togo), Dieudonné Niangouna (Congo), Hakim Bah (Guinée), Gaël Octavia et Alfred Alexandre de Martinique ou les Haïtiens Guy Régis Junior, Faubert Bolivar et Jean Durosier Desrivières.

Les onze chapitres du livre sont autant de variations autour de la place du corps chez ces auteurs, corps qui danse et qui boxe, corps liquide et musical, corps masqué et sacrifié. Plus qu’une étude savante (ce qu’il est aussi), il faut voir dans ce petit livre le moyen d’une initiation à un monde empreint de magie, où la crudité rejoint la cruauté, comme si les auteurs étaient mus par le besoin irréfragable d’exorciser par la violence un passé douloureux.

A titre d’exemple, on se penchera sur le dernier chapitre consacré au cannibalisme, un thème suffisamment fréquent dans le corpus étudié par Sylvie Challaye pour ne pas être fortuit. A ceci près qu’il ne s’agit nullement chez les auteurs contemporains d’une évocation des tribus anthropophages de l’ancienne Afrique mais de la traduction dramaturgique d’« une pulsion sauvage surgie des bas-fonds de l’univers de la cité, une cité devenue prison, citadelle imprenable, tour de Babel monstrueuse, à la fois grouillante de vie et vertigineuse sépulture » (p. 123).

Un cannibalisme qui peut rester purement visuel chez un Kwahulé dans Blue-S-Cat (2005):

« Vas-y qu’est-ce qui te retient ? Prends-les de tes yeux prends-les de tes yeux soupèse de tes yeux presse-les. Les trouves-tu à ton goût ? Sont-ils aussi gros aussi tendres aussi juteux que tu les désires ? Ou alors te les faut-il petits boutons tétons fermes à craquer contre l’impatience du bout de ta langue ? »

Mais qui peut tout aussi bien s’avérer tout ce qu’il y a de plus réel dans Il nous faut l’Amérique (1996) du même auteur, un humour noir en plus:

OPOLO : […] Elle est morte sur le coup. Je crois qu’elle n’a pas souffert, juste un filet de sang sous l’oreille.
TOPITOPI : Alors pourquoi on n’a jamais retrouvé le corps?
OPOLO : Je l’ai dépecée et pendant près d’une semaine j’ai mangé ce que j’ai pu. Le foie, les poumons, le cœur, les intestins…
TOPITOPI : Même les intestins?
OPOLO : Délicieux.
TOPITOPI : Aussi délicieux que des intestins de chat?
OPOLO : J’irai pas jusque là […]

Le cannibalisme est tout aussi présent chez José Pliya (Cannibales, 2004), chez Caya Makhélé (La Fable du cloitre des cimetières, 1995, où il s’agit plutôt, à vrai dire de caniphagie) ou tout récemment dans un monologue d’Alfred Alexandre (Au bout du pays, 2019). Encore n’est-ce là que l’une des thématiques relevées par Chalaye dans son ouvrage bref mais ô combien instructif. On ne saurait recommander une meilleure introduction au théâtre afro-(caribéen)-contemporain. 


*Selim Lander vit en Martinique (Antilles françaises). Ses critiques théâtrales apparaissent dans les revues électroniques: https://mondesfrancophones.com/ et  http://www.madinin-art.net/.

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Corps marron : Les poétiques de marronnage des dramaturgies afro-contemporaines
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