Jean-Pierre Han*

La Reprise, Histoire(s) du théâtre (1), Conception et mise en scène de Milo Rau. En tournée internationale, en janvier à Nantes (France), puis du 16 au 19 janvier 2019 au NTGent Stadstheater, Gand (Belgique),en février au CDN de Reims (France), puis du 5 au 8 mai au Piccolo teatro de Milan.

Ce fut le grand succès du Festival d’Avignon en 2018. En cette rentrée théâtrale à Paris, le spectacleLa Reprise, Histoire(s) du théâtre (1) de Milo Rauest programmé sous l’égide du prestigieux Festival d’automne. Une vraie consécration que le récent Prix Europe des Réalités théâtrales décerné à Saint-Pétersbourg en novembre 2018 a affermi. Milo Rau est en effet l’un des lauréats de ce prix auprès de Jan Klata, Julien Gosselin, Tiago Rodrigues, Sidi Larbi Cherkaoui et le Circus Cirkör. Officiellement le metteur en scène suisse « est récompensé pour l’intérêt qu’il a porté aux thématiques sociopolitiques qui ont représenté l’humus de ses représentations théâtrales ». Dont acte. À condition d’aller y regarder de plus près avec cette fameuse Reprise, premier acte d’une Histoire(s) du théâtre, un sous-titre emprunté au cinéaste Jean-Luc Godard et son Histoire(s) du cinéma. On le voit, Milo Rau ne manque ni d’aplomb ni d’ambition.

La victime et deux de ses agresseurs. Photo : DR

On s’en était déjà rendu compte lorsqu’il avait lancé en mai 2018 son « Manifeste de Gand », écrit cette fois-ci sur le modèle du « Dogma 95 » des cinéastes Lars von Trier et Thomas Vinterberg. En dix points, Milo Rau, nommé directeur du Théâtre national de Gand en Belgique (NTGent), édictait des commandements incontournables pour la production d’un spectacle. Citons-en un ou deux pour donner une idée de ce dogme. Un : « Il ne s’agit plus seulement de représenter le monde. Il s’agit de le changer. Le but n’est pas de représenter le réel, mais bien de rendre la représentation réelle »… Sept : « Au moins deux des acteurs sur scène ne peuvent pas être des acteurs professionnels. Les animaux ne comptent pas, mais ils sont les bienvenus »… On constatera qu’avec La Reprise, Milo Rau a respecté à la lettre ses préceptes que l’on ne discutera pas ici, mais sur lesquels il y aurait beaucoup à dire…

La victime et un de ses meurtriers. Photo : Bea Borgers

On pourra également se reporter à son spectacle, Compassion. Histoire de la mitraillette,que nous avions pu voir lors de la 50e édition du Bitef à Belgrade qui accueillait le Congrès de l’AICT (2016).

Et puisqu’il est question de réel dès le premier point du Manifeste, on soulignera le fait que Milo Rau s’est saisi d’un fait divers : le meurtre d’un homosexuel d’origine étrangère, Ihsane Jarfi, à la sortie d’un bar gay à Liège en avril 2012. Une affaire qui fit grand bruit en Belgique à l’époque. Nous sommes donc en plein réel et de sa caution ou de son alibi, dans une sorte de vrai-faux travail de théâtre documentaire. Bien sûr, le metteur en scène prétend se démarquer de tout réalisme de mauvais aloi, et invente de nombreux subterfuges pour y parvenir. Le premier d’entre eux est celui, vieux comme le monde, du théâtre dans le théâtre. De la fameuse mise en abîme. On y aura droit durant tout le spectacle avec cette petite variante rendue possible par l’utilisation de la vidéo : les acteurs sont filmés en cours de jeu ; on les voit donc aussi en gros plans.

Une scène mise en perspective de manière décalée. Photo : Christophe Raynaud de Lage

Autres procédés : un acteur, l’excellent Johan Leysen, ouvre le spectacle avec une sorte de petite conférence – c’est donc apparemment du non-jeu – dans laquelle il annonce ce qui va suivre… On est dans le réel, celui du théâtre, mais pas tout à fait. L’histoire est vraie et a fait la une des journaux du pays, un des comédiens a suivi le procès et l’a même enregistré clandestinement, mais « nous ne sommes en réalité pas intéressés par ce qui s’est passé » confesse paradoxalement Milo Rau qui ajoute un peu plus loin qu’il s’est demandé « si le naturalisme est encore possible au théâtre ». Réponse par l’absurde sur le plateau ; elle devrait être négative même si elle fascine le public.

Scène du meurtre. Photo : Michiel Devijver

Concernant le septième commandement cité plus haut, Milo Rau nous fait ensuite assister à une séance de vrai-faux casting où chaque candidat expose ses motivations : certains sont bien des amateurs que l’on retrouvera dans le spectacle qui, à ce stade, n’a soi-disant pas encore commencé… Impossible d’ailleurs, dans cette séquence, de vraiment distinguer les amateurs des professionnels. Milo Rau joue du trouble de la confusion. Et déjà ce qui saute aux yeux, c’est son habileté à nous faire croire dès le titre de son spectacle qu’il joue cartes sur table, évoquant la « reprise » d’un spectacle face à la prise (cinématographique) directe, la représentation en opposition à la présentation au théâtre. De même qu’il jouera durant tout le spectacle de l’ambiguïté entre la fiction et la réalité. Tout cela n’est en fait que leurre ; Milo Rau joue sur tous les tableaux et entend bien sûr jouer gagnant. Car enfin, même et surtout s’il est question dans ce premier chapitre d’« histoire de théâtre » d’évoquer le tragique, il n’était peut-être pas nécessaire d’évoquer de la manière la plus crûment réaliste le meurtre du jeune homme embarqué dans une voiture à la sortie du bar. Comme il n’était pas nécessaire de représenter son lynchage qui commence dans la voiture accompagné des mots les plus crus. Et encore moins de le voir déshabillé une fois jeté à terre, avec cette ultime et franchement insupportable séquence où l’on voit l’un de ses agresseurs lui pisser dessus longuement. Fascination pour le sordide ?

Scène du casting. Photo : Hubert Amiel

Milo Rau vous répondra peut-être que cela n’est pas le cas, puisque le tout est filmé au vu et au su de tout le monde, qu’il emploie par ailleurs des procédés techniques purement théâtraux, comme celui consistant à dérouler des images représentant le paysage qui défile alors que la voiture est immobile. On est dans le réel, mais pas tout à fait. Donc pas de voyeurisme, ni de complaisance, mais au contraire une manière de le dénoncer. Argument plutôt spécieux. En fin de compte Milo Rau flatte ce qu’il peut y a voir de plus vil en nous tout en se défendant de le faire, et même en prétendant le dénoncer ; il gagne donc effectivement sur tous les tableaux. D’autant qu’il maîtrise à la perfection tous les éléments de la grammaire théâtrale : toute la gamme de son savoir-faire y passe. Mais dans quel but ? Pour quel enjeu ? Il y a là quelque chose de l’ordre de la perversion. Et l’on se pose la question de savoir à qui s’adresse un tel travail…


*Jean-Pierre Han : Journaliste et critique dramatique. A créé la revue Frictions, théâtres-écritures dont il dirige la rédaction. Rédacteur en chef des Lettres françaises. Collabore à de nombreuses publications françaises et étrangères. A enseigné pendant quinze ans à l’IET de Paris III-Sorbonne nouvelle, à Paris X, Université d’Évry. Ancien président du Syndicat de la critique de théâtre, musique, danse. Vice-Président de l’AICT (Association internationale des critiques de théâtre). Directeur des stages pour jeunes critiques. Derniers livres parus Critique dramatique et alentours (Théâtres-Écritures), 2015, Roger Vitrac : Portrait en éclats (Théâtres-Écritures), 2017.

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Un spectacle d’une malsaine ambiguïté
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