Selim Lander*

Tartiufas. En lituanien surtitré. Adaptation et mise en scène Oskaras Koršunovas. Avec Remigijus Bučius, Kęstutis Cicėnas, Vesta Grabštaitė, Darius Meškauskas, Eimantas Pakalka, Ignieška Ravdo, Rasa Samuolytė, Giedrius Savickas, Nelė Savičenko, Salvijus Trepulis, Toma Vaškevičiūtė et Joris Sodeika (piano).Texte de Molière traduit par Aleksys Churginas.Chorégraphie Vesta Grabštaitė. Musique Gintaras Sodeika. Scénographie Vytautas Narbutas. Lumière Eugenijus Sabaliauskas. Vidéo Algirdas Gradauskas. Costumes Sandra Straukaité. Assistanat à la mise en scène Antanas Obcarskas. Production Lithuanian National Drama Theatre.

Le public du IN en Avignon est une étrange chose. Il peut avaler sans broncher des pensums laborieux telIl pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète de Gurshad Shaheman[1] qui n’a d’autre mérite que sa rectitude politique, et se diviser à propos du Tartiufas (Tartuffe) d’Oskaras Koršunovas, la proposition incontestablement la plus originale et la plus novatrice de l’édition 2018 du festival.

Certes le maître lituanien n’a pas respecté Molière à la lettre. Il n’a pas retenu des répliques célèbres comme celle de Tartuffe à la servante Dorine (« Couvrez ce sein, que je ne saurais voir. / Par de pareils objets les âmes sont blessées, / Et cela fait venir de coupables pensées. ») et des scènes entières ont disparu comme celle où les jeunes amants Marianne et Valère sont réconciliés par Dorine. Il s’intéresse principalement aux deux grandes scènes entre Tartuffe et Elmire, lesquelles contiennent également quelques vers fameux. Dans la première (à l’acte III, scène 3) : « Ah! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme ; / Et lorsqu’on vient à voir vos célestes appas, /Un cœur se laisse prendre, et ne raisonne pas. » Dans la seconde (acte IV, scène 5) : « Le Ciel défend, de vrai, certains contentements ; / Mais on trouve avec lui des accommodements. / Selon divers besoins, il est une science, / D’étendre les liens de notre conscience, / Et de rectifier le mal de l’action / Avec la pureté de notre intention » !

La maison d’Orgon. Photo : Christophe Raynaud de Lage

Koršunovas a eu la bonne idée d’ajouter une scène muette dans laquelle on voit Orgon, le maître de maison, signer à Tartuffe l’acte par lequel il lui fait donation de tous ses biens. Ces feuillets réapparaîtront lorsque Cléante, le beau-frère d’Orgon, tentera de convaincre Tartuffe de se montrer charitable, et à nouveau dans la grande scène finale. Cependantcette scène ajoutée qui se termine par une longue embrassade entre Orgon et Tartuffe est surtout l’occasion de rendre évidente chez le premier une passion de nature homosexuelle qui a souvent été soupçonnée par les commentateurs de Molière.

Il n’y a pas de happy end chez Koršunovas. Pour lui, Tartuffe n’est plus un faux dévot mais un de ces faux-jetons contemporains qui dissimulent leur égoïsme et leur âpreté au gain derrière des discours démagogiques. Pour rendre les choses plus claires il a filmé le comédien qui joueTartuffe dans les rues d’Avignon le soir de la victoire de l’équipe de France de football : paradant, congratulant, il se comporte comme tout bon politicien (voir la photo du président Macron sautant de joie pour les caméras à la fin du match de la victoire de la France dans la coupe du monde de football). Cette interprétation contemporaine de la pièce est explicitée, au demeurant, dans quelques phrases ajoutées au texte de Molière.

Au-delà de ces modifications du texte qui ne trahissent pas, au fond, le message que Molière voulait faire passer, la pièce séduit avant tout par l’audace de la m.e.s. Le décor tout d’abord, toute la famille d’Orgon étant censée vivre dans un jardin à la française pourvu des quelques commodités indispensables : frigidaire et cuvette des WC (laquelle servira en fait aux ablutions de Tartuffelorsqu’il feint de se purifier). La grand-mère est pourvue d’un pistolet qu’elle utilise quand elle se trouve particulièrement en colère. Dans la grande scène du quatrième acte où Orgon, suivant la tradition, se dissimule sous une table, il est ici couché sous le banc en plexiglas transparent où sont assis « collé-collé » Elmire et Tartuffe et il ne perd donc rien de leurs attouchements.

Elmire et Tartuffe. Photo : Christophe Raynaud de Lage

Koršunovas nous conduit très loin, en effet, du théâtre policé du XVIIe siècle où la passion amoureuse ne s’exprimait que par des mots. Il prolonge la scène 2 du troisième acte dans les coulisses : grâce à la vidéo les spectateurs assistent à une joute pour le moins ambigüe au cours de laquelle Elmire vêtue d’une simple guêpière noire titille les tétons du torse nu de Tartuffe, lequel Tartuffe resurgira complètement nu sur le devant du plateau et c’est Orgon qui – en signe de sa totale soumission – l’aidera à renfiler son slip, après avoir refusé d’entendre son filsDamisqui fut témoin des avances de Tartuffe.

Loin de l’interprétation habituelle qui met le personnage éponyme au cœur de l’action, c’est ici Elmire qui mène la danse, une Elmire très délurée qui excite si bien son suborneur qu’on se demande si elle ne serait pas prête à s’engager dans une relation amoureuse avec lui, d’autant que le Tartuffe de Koršunovas, exubérant, déploie une énergie communicative… mais le metteur en scène ne pouvait pas aller aussi loin sans dénaturer la pièce de Molière. Or ce qui frappe, au contraire, c’est sa fidélité sinon à la lettre du moins à l’esprit de la pièce, une fable cruelle sur la tromperie hantée par une sexualité d’autant plus exigeante qu’elle demeurera inassouvie.

Summary: Far from the classical performances of Molière’s Tartuffe, Koršunovas insists on the sexual implications which were or were not meant by Molière himself: Orgon’s shameful homosexuality, which makes his submission to Tartuffe much more credible; Tartuffe’s power of attraction to Elmire, which, if real, makes the scene where she seduces Tartuffe more thrilling. Koršunovas’ version of Tartuffe is enhanced by energetic direction set in a French garden.


[1] https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/avignon-2018-6-racine-koohestani-shaheman-in/


*Selim Lander vit en Martinique (Antilles françaises). Ses critiques théâtrales apparaissent dans les revues électroniques https://mondesfrancophones.com/ et http://www.madinin-art.net/.

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Le Tartuffe déjanté d’Oskaras Koršunovas
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