Festival international de l’Union des Écoles, France, du 12 au 16 juin 2018.

Camille Khoury*

Comment inventer demain ? C’est la question que pose Jean Lambert-wild, directeur du Théâtre de l’Union de Limoges et de son Académie de théâtre, pendant la tableronde du 16 juin 2018. À cette occasion, le comédien Robin Renucciexhorte les jeunes apprentis comédiens des écoles de théâtre du monde entier réunisdevant lui à « changer le monde ». C’est aux jeunes générations qu’incombecette bataille permanente, qui est l’enjeu de la seconde édition du festival de l’Union des Écoles, festival international regroupant des écoles de théâtre et de cirque.

Ainsi, c’est une réflexion sur les politiques et l’économie du spectacle vivant qui clôture la dernière table ronde du festival. S’il est besoin d’inventer demain, c’est bien que le présent révolte. E.G. Craig parlait déjà à l’aube du XXe siècle du théâtre du présent comme d’un théâtre corrompu et vermoulu, et exhortait à penser le théâtre de demain et le théâtre de l’avenir. Aujourd’hui, que reproche-t-on au présent ? Les avis divergent entre les invités (Marie Duchanoy, Philippe Niang, Anne Didier, Gilles David, Robin Renucci), mais les plus incisifs ou les plus lyriques déplorent le théâtre du présent pour la mainmise de certains territoires sur la production spectaculaire diffusée à l’échelle mondiale, et ce au détriment d’autres territoires laissés dans l’oubli comme les territoires d’outre-mer, où les formations à l’art dramatiquesont rares – on lui reproche aussi l’uniformité des esthétiques et l’étroitesse des imaginaires, la répartition des financements, la difficulté d’accès aux formations de comédiens et la précarisation de ces derniers.

À cette question, « comment inventer demain ? », le festival de l’Union des théâtres offre déjà une forme de réponse : considérer et coopérer. La formation d’acteur constitue l’axe thématique autour duquel s’articulent ces deux éléments de réponse au cours du festival.

Comme l’indique son nom, le festival de l’Union des Écoles a réuni des écoles de théâtre à l’échelle internationale. Se sont rassemblés à Limoges des élèves du Théâtre École d’Aquitaine d’Agen, des apprentis de l’École Supérieure de l’Académie Fratellini (Saint-Denis), mais aussi des élèves de l’École Nomade de Kandima (Ouagadougou), de l’Académie Centrale d’Art dramatique (Pékin) et du Lasalle College of the Arts (Singapour). Chaque école a présenté un spectacle : ils ont tous été d’une grande diversité du point de vue des esthétiques, des registres de jeu et des auteurs représentés.

Victorine Sawadogo dans Façons d’aimer, Photo: Thierry Laporte

La teneur des différents spectacles laisse entrevoir une corrélation entre les démarches pédagogiques et la difficulté du théâtre à exister dans les territoires à l’échelle mondiale. En effet, les écoles de Ouagadougou et de Singapour sont les seules à proposer des pièces d’un auteur de leur propre pays, dont l’œuvre évoque la situation contemporaine. Victorine Sawadogo – unique élève de l’école Nomade de Kandima – interprète le soloFaçons d’aimer d’Aristide Tarnagda, qui évoque un drame familial burkinabé dans une écriture dialogique toute bakhtinienne. La comédienne, malgré son jeu un peu vert du fait du temps de création, fait toutefois entendre les nuances de voix qui échappent toutes aux stéréotypes faciles.

Guauraangi Chopra dansLe cercueil est trop grand pour la fosse, Photo: Thierry Laporte

Le cercueil est trop grand pour la fosse de Kuo Pao Kun, interprété brillamment par Gauraangi Chopra dans un jeu naturaliste presque cinématographique, s’accordant étonnamment bien avec la théâtralitéd’une mise en scène pluridisciplinaire, propose, non sans humour,un portrait touchant de la société singapourienne, clivée entre plusieurs identités qui tentent de vivre ensemble.

Les spectacles des étudiants français comme La condition collective et Circulussont restés beaucoup plus formels : ils ont donné l’occasion aux étudiants de l’Académie de Limoges et de l’Académie Fratellini de montrer dans des spectacles très visuels leur maîtrise de technique, mais restent sensiblement des spectacles d’école.

Lear et son double dans King Lear, par les étudiants de l’Académie de Pékin, Photo:  Thierry Laporte

Les académiciens chinois ont relevé le défi de proposer une version du Roi Lear en une heure, l’intrigue resserrée autour du drame familial – induisant un Roi Learétrangement naturaliste – dans un décor symboliste monumental. C’est ainsi dans les écoles issues des pays où le théâtre peine le plus à exister que la formation s’articule le plus sensiblement au politique, à la société de laquelle il est issu.À l’inverse, les formations françaises semblent dégager leur production de tout discours sur le monde, soulignantune conception artisanale de la formation théâtrale, que défend d’ailleurs Jean Lambert-wild : le rôle de l’apprenti consiste alors à forger ses armes en vue de ses expériences futures. Toutefois, l’histoire de la décentralisation théâtrale en France, dont le CDN de Limoges est issu, a donné l’occasion d’une belle évocation proposée par les étudiants de la Séquence 8 en hommage aux vingt ans de l’Académie de Limoges.

Les comédiens et comédiennes de tous pays ont eu l’occasion de participer ensemble à deux stages et master class donnés par Papi, Matt Grey, Marc Goldberg, Paul Golub et Vladimir Granov. L’exercice n’a pas été un simple entraînement, mais une certaine appréhension de l’altérité : comment un étudiant chinois, français, burkinabé aborde-t-il le corps ? la voix ? le groupe ? L’éthos spécifique à chaque école de jeu se dissout alors dans le nécessaire renoncement aux évidences qui émerge de toute nouvelle rencontre esthétique.

Au festival de l’Union des Écoles, le mot « international » n’est pas le cachet supplémentaire à un festival de province ; la coopération engagée dans le festival est le fruit d’une véritable réflexion sur l’entraide et sur la mise en évidence des inégalités à l’échelle mondiale quant à l’accès aux formations et aux échanges artistiques internationaux. Pouvoir créer et se déplacer n’est pas acquis à tous, et l’absence des élèves des écoles de l’Académie des Beaux-Arts de Bagdad et de ceux de l’Institut Supérieur des Arts de Guinée, qui n’ont pu rejoindre le festival où ils étaient programmés pour s’être vus refuser leur visa pour des raisons politiques, prouve bien la nécessité de lutter pour faire advenir une coopération internationale qui n’exclut pas certains territoires.

Pour poser une digue contre la marée, l’Union des Écoles propose l’entraide,c’est-à-dire savoir regarder, considérer autre que soi,comme dirait Marielle Macé, c’est détacher son regard du centre pour le tournervers les marges, voir les territoires, les écoles, les formations que l’on oublie, regarder et tendre une main, une invitation à la rencontre.La tenue du stage de critique de l’AICT lors du festival a également été l’occasion de poser la question de la fonction du critique dans une éthique de l’entraide : quand le critique n’est pas celui qui lance la fleur ou le couteau, quelle place peut-il trouver, au sein même de la fabrique du théâtre, avec les jeunes comédiens, pour participer à la visibilisation et la coopération des marges nécessaires pour « inventer demain » ?

Pour toutes ces raisons, le festival a été passionnant. Une question se pose alors : est-ce vraiment un festival ?Une partie des activités du festival a eu lieu en interne, les stages et master class étant réservés aux apprentis comédiens des écoles invitées, qui constituaient également une grande part du public des débats, rencontres et spectacles programmés. La notion de spectacle devient elle-même discutable face à des spectacles d’écoles, qui ont souventpermis de présenter l’état de la formation des comédiens plutôt qu’une création destinée à la diffusion. Si les destinataires sont les invités au festival, quid de l’accessibilité linguistique, puisque aucune traduction en anglais n’a permis aux nombreux non francophones de suivre les rencontres et certains spectacles ?


 

*Camille Khoury est une jeune critique française pour la revue Agôn, revue des arts de la scène. Elle mène également plusieurs activités artistiques et de recherche : elle est à la fois metteuse en scène dans la compagnie XXY et termine un doctorat en Études théâtrales à l’Université de Toulouse Jean Jaurès.

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Comment inventer demain ?
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