Essai par Rachel Killick, 528 pp.
Montréal : Presses de l’Université de Montréal

Compte rendu de Alvina Ruprecht*

Michel Tremblay, auteur des Belles-sœurs (1968), une des œuvres classiques du théâtre québécois traduite en plus de 15 langues, a radicalement transformé la langue théâtrale au Québec et attiré l’attention mondiale vers le théâtre identitaire du Québec. Albertine, en cinq temps, une autre œuvre aussi populaire créée en 1983-94, résultat de la même collaboration entre Tremblay et son metteur en scène André Brassard, renvoie à la matriarche de la « famille » montréalaise qui peuple tous les drames de Tremblay.

L’auteur trace cinq lignes de vie pour dessiner toute l’existence de cette femme déchirée entre la culpabilité et la rage. Les cinq Albertine, inspirées par l’écoute attentive de leur sœur Madeleine, nous livrent la cantate de leur propre vie, transfigurée par la poésie transférée à la scène. La pièce représente une évolution dans la carrière de Tremblay, dans un pays transformé par l’avènement du Parti québécois et le mouvement vers l’indépendance.

Cette recherche méticuleuse publiée en français par Rachel Killick, professeure émérite à l’université de Leeds (Grande-Bretagne) et spécialiste du théâtre québécois, propose un modèle incontournable de réflexion génétique et esthétique, remarquable par l’envergure des documents consultés et la finesse de ses analyses. Celles-ci portent sur deux manuscrits/productions à l’origine de deux mises en scènes québécoises remarquables : la création par André Brassard à Montréal en 1984, au Rideau Vert, et la mise en scène de Martine Beaulne réalisée onze ans plus tard, toujours à Montréal, en 1995 à l’Espace Go.

À la fois, livre de référence, source encyclopédique d’histoire culturelle québécoise, réflexion esthétique et sociopolitique sur le théâtre même et livre de lecture agréable pour les non-spécialistes, cette première étude du genre consolide l’importance scientifique du canon dramaturgique national par l’envergure des documents consultés et par le fait qu’elle s’inscrit désormais dans le corpus des études génétiques.

Dans son introduction, l’auteure expose de façon limpide l’évolution des études génétiques modernes et les grandes lignes de sa propre exploration de la genèse d’Albertine, en cinq temps, texte et spectacle. Celle-ci porte, dans un premier temps, sur les manuscrits de l’auteur, poursuit en étudiant la genèse continue et toujours renouvelée de la pièce dans ses réalisations scéniques ultérieures, en insistant notamment sur deux mises en scène remarquables.

La première partie, « La genèse du texte d’auteur », comporte des transcriptions génétiques et une étude pointue de l’ensemble des manuscrits de la pièce conservés dans le Fonds Tremblay de Bibliothèque et Archives Canada. Point de départ incontournable pour cette recherche génétique, ces textes et leur transcription pourraient sembler s’adresser surtout aux spécialistes, mais Rachel Killick accompagne chacun d’un commentaire clair à l’intention de tous, qui permet en quelque sorte de regarder par-dessus l’épaule de l’écrivain et d’observer la création de l’œuvre en devenir.

La deuxième partie, « Les autres états d’Albertine », jette un regard intratextuel sur la genèse et l’évolution de ce personnage central de l’univers de Tremblay, tant dans les œuvres théâtrales et romanesques qui ont précédé la pièce que dans celles qui l’ont suivie, mettant en relief les techniques de composition par lesquelles l’écrivain donne à son Albertine une solidité personnelle et sociale quasi réelle tout en la dotant d’une valeur emblématique d’héroïne tragique. Un bref tour d’horizon mettant en rapport la pièce de Tremblay avec d’autres textes théâtraux et romanesques, endogènes et exogènes, rappelle utilement en conclusion le contexte intertextuel au sein duquel prend naissance toute œuvre d’art.

La troisième partie, « Du texte d’auteur aux spectacles québécois », suivant de près la transformation du texte écrit en texte de spectacle, propose un volet génétique d’un autre ordre, soit l’étude d’une gamme de « manuscrits de la mise en scène » – journaux de bord de Brassard et de Beaulne, cahiers de régie, entretiens d’époque, réflexions rétrospectives des participants – jointe à un examen approfondi, à partir de captations audiovisuelles, du « texte » spectaculaire : oralité et jeu des comédiennes, choix scénographiques et chorégraphiques, costumes et accessoires, éclairage, accompagnement musical. Ainsi se forme un dialogue entre les orientations opposées des deux productions qui relèvent non seulement des différences de tempérament, de circonstances personnelles et de contexte sociopolitique culturel des metteurs en scène et des deux équipes, mais aussi des ambiguïtés dans la façon de concevoir le personnage et la pièce, survenues au cours du travail de Tremblay, telles que les a révélées l’examen génétique des manuscrits.

La quatrième partie, « La pièce et ses publics », aborde les « épitextes », soit l’ensemble de documents qui concernent l’œuvre sans en faire directement partie. Si la documentation financière reste nécessairement invisible pour des raisons de confidentialité, les procédés et les processus commerciaux se laissent, eux, étudier, dans le foisonnement de textes émis par les producteurs à l’intention du public théâtral : articles dans les magazines de maison et dans les journaux, points de presse, annonces publicitaires, affiches, programmes.

Par la suite, ce sont les journalistes de théâtre à Ottawa d’abord et plus tard à Montréal qui renvoient la balle, « vendant » la pièce selon les attentes variées de leurs différents publics québécois et canadien, francophones ou anglophones, et leur offrant en retour un jugement professionnel informé sur les mérites du texte et du spectacle. L’analyse détaillée des appréciations critiques de l’époque que nous propose Killick fait voir l’importance incontestable de l’apport journalistique pour la réussite et l’entrée au répertoire de l’œuvre théâtrale, rôle de plus en plus menacé de nos jours où la critique théâtrale ne survit parfois que grâce aux bénévoles dont le travail circule en ligne.

En dernier lieu, Killick se tourne vers les déplacements d’Albertine à l’étranger : la traduction en anglais de John Van Burek et les spectacles au Canada anglais et aux États-Unis ; « l’adaptation » en français métropolitain et « l’épreuve parisienne » de son passage en France ; les voyages en Angleterre dans la traduction de Van Burek et les représentations en Écosse dans la traduction en anglais écossais de Martin Bowman et Bill Findlay. Comme le montre Killick, la réception journalistique de ces métatextes en dit long sur le potentiel universel, mais aussi sur les limites culturelles de la pièce de Tremblay. Un long segment consacré à la réception mitigée de la pièce en France et les reportages d’époque dans la presse québécoise est particulièrement révélatrice des points de vue divergents de ces « parents étrangers » et nous plonge dans le domaine des analyses sociocritiques du théâtre québécois, telles que développées par Annie Brisset dans son livre Sociocritique de la traduction (Montréal, 1990).

Cela est caractéristique du volume en général: Killick termine en proposant d’une part une bibliographie scientifique sur les différents champs de référence évoqués par son enquête, d’autre part, une annexe comportant sept entretiens personnels : avec Tremblay, Brassard et Beaulne, avec le scénographe Claude Goyette et trois des comédiennes, Huguette Oligny et Rita Lafontaine – malheureusement disparues maintenant – pour la production Brassard, et Monique Mercure pour la production Beaulne. Le volume comporte en outre un petit nombre d’illustrations : pages manuscrites, pages couvertures des deux programmes de soirée, trois photos de spectacle. Il est d’ailleurs regrettable que les ressources limitées de la publication scientifique aient sans doute empêché la reproduction d’un plus grand nombre de ces photos.

En associant l’analyse littéraire à des stratégies puisées dans la sémiotique théâtrale, dans l’analyse de la performance, dans l’histoire du théâtre et l’histoire littéraire, dans les théories liées à la sociologie de la traduction et à la pratique critique journalistique et universitaire, le livre de Mme Killick apporte une contribution scientifique de taille au canon dramaturgique national du Québec, et par-delà, à l’évolution internationale du corpus des études génétiques sur le théâtre. En même temps, elle a su tenir compte des non-spécialistes, voire des non-universitaires amateurs de l’œuvre de Tremblay, sans diminuer la portée intellectuelle de son travail.

S’adresser autant aux spécialistes et aux universitaires qu’aux non-spécialistes et le faire dans un langage abordable tout en respectant les exigences de la pensée savante était un pari difficile, qu’elle a réussi de manière brillante. Voilà un livre d’analyse et de référence autant sur Michel Tremblay que sur le théâtre en général, qui est à la fois à la portée de tous et incontournable pour la recherche scientifique.


*Alvina Ruprecht, professeure émérite de l’Université Carleton, est actuellement professeure adjointe au programme d’études théâtrales de l’Université d’Ottawa. Elle était critique de théâtre à la Radio nationale du Canada (services anglais et français) pendant trente ans, et est membre cofondateur de l’Association régionale des critiques de théâtre de la Caraïbe affiliée à l’AITC. Outre ses nombreuses publications universitaires, elle contribue à différents sites de critique théâtrale à travers le monde. Son livre le plus récent sur les théâtres francophones du Pacifique-Sud vient de paraître chez Karthala (Paris).

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Albertine, en cinq temps de Michel Tremblay : Genèse et mise en scène
Édition génétique et étude
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