Irène Sadowska*

El Pintor, Opéra en 3 actes. Livret et mise en scène Albert Boadella, musique Juan José Colomer, direction musicale Manuel Coves, décors Ricardo Sánchez Cuerda, costumes Mercè Paloma, éclairages Bernat Jansà, chorégraphie Blanca Li, peintures Dolors Caminal. Avec El Pintor – Alejandro del Cerro ; Méphisto – Josep Miquel Ramón ; Fernande Olivier – Belén Roig ; Apollinaire Velázquez – Toni Comas ; Gertrude Stein – Cristina Faus ; Le chef de tribu – Iván García ; acteurs : Carlos Lorenzo, Antonio Gómiz ; danseurs : Iria Fernández, Luciana Croatto, Joana Brito, Emiliana Battista, Marina Vara, Jordi Vilaseca, Mario Glez, Fernando Careaga, Hugo Lumbreras. Chœur de la Communauté de Madrid et Orchestre titulaire du Teatro Real (Orchestre Symphonique de Madrid). Production : Teatros del Canal en collaboration avec le Teatro Real. Création mondiale du 8 au 11 février 2018 au Teatros del Canal de Madrid.

Dans son opéra comique El Pintor (Le peintre), Albert Boadella, artiste subversif, iconoclaste, s’en prend au mythe national et mondial de Picasso. Recourant au fantastique, la figure de Méphisto, et paraphrasant le mythe de Faust, Albert Boadella critique la médiocratisation et la commercialisation de la peinture initiées par Picasso. Il démystifie ce qu’on nomme aujourd’hui l’art et pose des questions de fond sur la valeur de l’œuvre d’art et sur la création artistique.

Le jeune et ambitieux peintre espagnol Pablo Picasso, arrivé en 1900 à Paris, plonge dans la bouillonnante vie artistique et, impatient de réussir, supporte mal la vie de misère, la faim, le froid. Pour la gloire et la richesse, il vendrait son âme. Surgit Méphisto qui lui propose un pacte : en échange de la gloire, Picasso va semer le chaos dans les arts jusqu’à détruire ses principes éthiques et esthétiques. Picasso invente ainsi le cubisme, puis avec Guernica le premier graffiti, ouvrant le chemin à l’apothéose du laid et à l’art jetable.

C’est la trame de cet opéra dont la dramaturgie scénique est en parfaite osmose avec la musique du compositeur Juan José Colomer qui crée une véritable dramaturgie musicale, trouvant des équivalents musicaux à la métamorphose permanente de la peinture de Picasso. Sa partition orchestrale va de constructions plus traditionnelles à des déconstructions rythmiques, ruptures de tonalités, changements permanents de formes et de styles, en assimilant remarquablement dans le final l’hétérogénéité de toutes ces composantes musicales.

Picasso (Alejandro del Cerro) voit défiler devant lui toutes les femmes qu’il a épousées ou avec qui il a vécu. Photo par J. Villanueva

La partition vocale, avec des parties importantes réservées au chœur, grand protagoniste de l’opéra, conserve et développe, dans la partie initiale, des lignes mélodiques qui vont ensuite laisser la place à des récitatifs et à des phrasés légèrement discordants dans les dialogues des personnages. Des duos du 1er acte de Picasso – Alejandro del Cerro, ténor, parfois un peu sec – et de Fernande – Belén Roig, soprano souple, expressif, très à l’aise dans les aigus – sont d’une grande beauté. Josep Miquel Ramón, baryton, impressionnant par la pureté et les inflexions de sa voix, crée un Méphisto cynique et envoûtant, enfin Toni Comas, baryton, incarne Apollinaire puis l’impérieux Vélasquez.

Ricardo Sanchez Cuerda a conçu une scénographie très dépouillée, sobre. Sur le plateau, juste une table, au 1er acte, sur laquelle Fernande pose pour un tableau et qui va réapparaître dans l’atelier de Picasso dans le final du 3e acte. Quelques tableaux de Renoir et Monnet et Les Ménines apparaissent sur la scène, les tableaux de Picasso sont évoqués par des dessins fictifs à la façon Picasso, projetés dans les encadrements lumineux au fond ou réalisés en direct par le personnage Picasso avec un énorme pinceau, rappelant un balai. Les costumes évoquent ceux de diverses époques du 20e siècle. Picasso, qui est en T-shirt blanc à rayures bleues, avec un pantalon court et des espadrilles, porte dans l’atelier froid de Paris un long manteau gris.

Comme à son habitude, Boadella recourt à la parodie, la caricature, la dérision, l’humour irrévérent pour faire tomber Picasso de son piédestal. Il condense en une image ou une situation percutante ce que beaucoup d’autres représentent de façon lourdement démonstrative. S’inspirant de faits réels, biographiques, de la vie de Picasso, Boadella les transforme en fiction théâtrale. Ainsi, la fulgurante carrière rêvée par Picasso, endormi sous l’effet de la drogue, est-elle due au pacte qu’il conclut avec Méphisto.

Comme un peintre, Boadella esquisse en quelques séquences l’arrivée et les débuts de Picasso à Paris, évoqués juste par quelques traits de pinceau. Dans une scène, Picasso essaye désespérément de vendre ses tableaux aux riches bourgeois qui lui tournent le dos, admirant les tableaux des maîtres Renoir et Monnet, apparaissant sur scène. L’irruption de Méphisto dans le rêve de Picasso est spectaculaire : costume noir, chaussures à hauts talons rappelant les pieds fourchus du diable. Des personnages réels, historiques et fictifs, traités sur le mode parodique, surgissent dans le délire de grandeur du peintre. Gertrude Stein, arrivée dans un fauteuil roulant, comme sur un trône, entourée de riches Américains, lance la mode de la peinture picassienne, la visite de trois officiers allemands nazis dans l’atelier de Picasso, traitant sa peinture de dégénérée, les femmes et les maîtresses successives du peintre défilant comme des modèles de mode, le chef d’une tribu africaine accusant Picasso d’avoir perverti et transformé en produit commercial leurs masques rituels.

Picasso (Alejandro del Cerro, à gauche) et Méphisto (Josep Miquel Ramón), comme dans une arène, combattent les peintres à la mode, référence à sa passion de la tauromachie. Photo par J. Villanueva

Dans la scène des surenchères, avec un humour féroce, Boadella montre la folie du marché de l’art, ses impostures, la fabrication des valeurs, le rythme frénétique avec lequel montent les prix des tableaux de Picasso, dépassés par ceux de Pollock et puis par ceux des graffitistes, peignant sur le mur de la scène des graffitis rappelant Guernica. La scène où Vélasquez, en costume d’époque, sortant de son tableau des Ménines, tel la figure du Commandeur jetant l’anathème sur Don Juan, reproche à Picasso désinvolte d’avoir copié son œuvre et dénaturé l’art est pathétiquement comique.

En se réveillant, ayant vu dans son rêve les conséquences désastreuses de son ambition, autant dans sa vie privée que dans l’art, Picasso se met à peindre, suivant la méthode que lui a enseignée Méphisto, une nature morte cubiste. On ne peut oublier la présence presque permanente du chœur et des danseurs intégrés dans la dramaturgie scénique, représentant des groupes ou certains personnages. La chorégraphie de Blanca Li, totalement en phase avec l’esprit de la mise en scène, crée non seulement des ambiances, mais s’inscrit de plain-pied dans les situations et le jeu scénique. Une grande création opératique, qui a provoqué des polémiques autour de l’approche critique du mythe de Picasso. Mais l’art n’est-il pas un espace de mise en question ? 


*Irène Sadowska Guillon : Critique dramatique et essayiste, spécialisée dans le théâtre contemporain. Présidente de « Hispanité Explorations » Échanges franco-hispaniques des dramaturgies contemporaines. Collaboratrice de plusieurs revues dans le domaine de la culture en France et à l’étranger. Agent en France et dans les pays francophones de plusieurs auteurs de théâtre espagnols et latino-américains.

Print Friendly, PDF & Email
Picasso, ou le pacte avec le diable
Tagged on: