Irène Sadowska*

Séneca (Sénèque) de Antonio Gala. Version, mise en scène et scénographie Emilio Hernández, éclairages José Manuel Guerra, costumes Felype de Lima, musique originale Marco Rasa, chorégraphie Amaya Galeote. Avec Diego Garrido – Néron, Carmen Linares – Helvia, Esther Ortega – Agripina, Eva Rufo – Popea, Jose Luis Sendarrubias – Oton, Aka Thiémélé – Esclave, Antonio Valero – Séneca, Ignasi Vidal – Petronio, Carolina Yuste – Acté. Coproduction du Centro Dramático Nacional et du Festival Internacional de Teatro Clásico de Mérida. Au Teatro Valle-Inclán, CDN de Madrid, du 24 mars au 14 mai 2017, puis en tournée nationale.

30 ans après sa création à Bilbao, au Teatro Reina Victoria en 1987, Séneca, pièce d’un des plus importants dramaturges espagnols, Antonio Gala, retourne sur les planches dans une nouvelle version d’Emilio Hernández, qui signe aussi la mise en scène de cette œuvre majeure représentée au Teatro Valle-Inclán (Centre Dramatique National de Madrid).

Dans la trajectoire de Lucius Annaeus Seneca (né à Cordoba en 4 avant notre ère, mort à Rome en 65 de notre ère), philosophe, moraliste, politique, écrivain, auteur de théâtre, précepteur et conseiller de Néron, Antonio Gala ressort les dernières heures de sa vie avant son suicide, pendant sa conversation avec Caius Petronius Arbiter, auteur du Satiricon, où le philosophe traverse son passé et analyse ses positions politiques et ses erreurs.

Dans sa version de Séneca, Emilio Hernández modifie le texte original, mettant davantage en lumière les contradictions de l’activité politique et de la relation de Sénèque avec Néron, relevant dans sa mise en scène les similitudes entre la décadence morale et politique de Rome du 1er siècle de notre ère et celle de notre époque, traduisant la pièce dans un langage scénique extrêmement concis, moderne, où la musique et le chant sont des éléments fondamentaux. Un chef-d’œuvre qui, contrairement à des visions habituelles, stéréotypées, autant de Sénèque que de Néron, montre les deux protagonistes non pas comme figures emblématiques du pouvoir pervers, sans scrupules, mais comme des êtres humains complexes, contradictoires, qui évoluent dans les eaux troubles de la corruption générale et des luttes meurtrières pour le pouvoir.

Au début de la pièce, tous les acteurs se présentent en donnant leur raison d’être. Photo by MarcosGpunto

Qu’y a-t-il derrière les portraits simplistes et réducteurs des figures de tyrans sanglants comme Néron et de politiques ambitieux et manipulateurs comme Sénèque ? Comment leurs ambitions, l’influence de leur entourage, les circonstances politiques et l’ambiance de la société romaine permissive, en décomposition, rongée par la corruption endémique et les luttes intestines, ont fait de l’un un empereur monstrueux, fou, et de l’autre un politique cynique et corrompu qui choisit le moindre mal pour conserver son pouvoir ? En articulant sa version de Séneca sur ces questions, Emilio Hernández étend et complexifie la lecture de la pièce. Il ajoute dans sa version le personnage de la mère de Sénèque, Helvia, absente dans le texte original, qui apparaît dans les souvenirs de Sénèque et crée ainsi un parallélisme avec les relations différentes entre Néron et Agrippine, et entre Sénèque et sa mère.

Les fragments de textes de Sénèque, entre autres Consolation pour Helvia, traitant de la migration des peuples qui traversent la Méditerranée fuyant les guerres, créent des résonances avec notre actualité. Hernández intègre aussi dans la pièce quelques poèmes d’Antonio Gala qui contribuent à donner une vision plus ample de Néron, grand amateur des arts. De même, en insérant quelques fragments du Satiricon, Hernández renforce le personnage de Pétrone.

Dans sa pièce, Antonio Gala s’intéresse à Néron jeune et à la première partie de son règne dans laquelle l’influence de Sénèque sur le jeune empereur était considérable. Dans le spectacle de Hernández, sans aucun psychologisme, apparaissent les diverses facettes des deux protagonistes principaux ainsi que le contexte de la société romaine avec les excès du pouvoir, des trahisons, des conjurations, des crimes, des relations incestueuses. Ainsi découvre-t-on le jeune Néron, amateur des arts, idéaliste, pacifiste, qui déclare : « L’art et la beauté sont notre plus grande richesse. Nous sommes devenus l’exemple de la corruption et de l’inculture. La beauté et l’art doivent être un bien commun et avant tout pour ceux qui possèdent le moins. » À mesure que le spectacle avance, l’idéaliste se transforme en un homme sans scrupules, tyrannique, qui ne recule devant aucun crime. Après avoir tué sa mère, Agrippine, il dit : « Que tu es belle, morte ! »

Sénèque, Néron et Pétrone. Photo by MarcosGpunto

Sénèque, avant de se suicider, retraverse sa vie avec une lucidité critique vis-à-vis de lui-même. À travers ses souvenirs, se dessinent ses doutes et ses contradictions : politique machiavélique, moraliste et corrompu qui consent à l’injustice, à la tyrannie et aux crimes d’État.

Deux plans temporels alternent dans la pièce : celui de la conversation de Sénèque et de Pétrone, où ils évoquent les événements du passé, et celui où ceux-ci sont représentés. Comme si Sénèque, se remémorant les moments clefs de sa vie, cherchait des réponses à ses prises de position.

Emilio Hernández situe l’action dans un espace qui évoque un lieu public dans la société romaine et contemporaine dans laquelle l’activité sportive, le culte du corps et de la beauté tiennent une place prépondérante. Sur scène, quelques gradins, une piste, qui évoquent des thermes ou un gymnase. Les costumes – jupes, longues robes noires, autant pour les hommes que pour les femmes – évoquent une tenue rituelle ou de pouvoir, mais font aussi allusion au travestissement, à la transgression des sexes.

La trame musicale –  musiques, airs et chants, d’époques et de cultures différentes, interprétés par les acteurs, intégrés dans la dramaturgie scénique – renforce le caractère intemporel de la mise en scène et en même temps, reflète la multiculturalité de la société romaine, mais aussi contemporaine. Le spectacle commence avec une aria de La coronacion de Popea de Monteverdi, chantée par Néron. Un passage du Satiricon chanté par Pétrone, quelques poèmes d’Antonio Gala sur l’amour et la beauté, chantés par Helvia, Néron et Pétrone, font référence au culte de la poésie et de la musique à Rome. Helvia, interprétée par la grande chanteuse de flamenco Carmen Linares, avec la chanson populaire andalouse, apporte le parfum de la terre des origines de Sénèque. La musique flamenco avec des arrangements électroniques souligne l’intemporalité de l’histoire tout comme le thème musical Up in flames, allusion au mouvement de protestation des années 1960 et en même temps, aux idées pacifistes de Néron.

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Dans plusieurs scènes, les mouvements des acteurs qui montent et descendent les gradins rappellent un ballet. Emilio Hernández recourt à l’évocation, à l’allusion, aux images suggestives parfois ironiques, comme par exemple celle où Néron et Agrippine dansent comme un couple amoureux. Le rythme impeccable, la fluidité des enchaînements des scènes, les tensions dramatiques parfaitement tenues sont quelques-unes des qualités de sa mise en scène exemplaire.

Les acteurs jouent avec virtuosité le registre des émotions et des passions des personnages. Antonio Valero est impressionnant en Sénèque, rendant la complexité de la personnalité du philosophe. Esther Ortega, excellentissime en Agrippine, déploie avec brio la gamme des tons, depuis les artifices de la séduction jusqu’aux menaces et à la violence. Diego Garrido dessine avec finesse le caractère versatile et extrême de Néron. Enfin, la magnifique Carmen Linares est sublime en Helvia, autant dans son chant que dans son jeu.


Notes

[1] Antonio Gala (né en 1930). Auteur de théâtre, romancier, poète, essayiste et journaliste. Exilé à plusieurs reprises pendant l’époque franquiste. Mécène, créateur de la Fondation Antonio Gala pour les jeunes artistes.

[2] Emilio Hernández (né à Cuba en 1948). Réside en Espagne depuis 1965. Licencié en 1967 de la RESAD (École Supérieure Royale des Arts Scéniques). Metteur en scène, dramaturge et professeur, a dirigé plusieurs grands théâtres et festivals dont le Festival International de Théâtre Classique d’Almagro. Entre 1997 et 2004, a fait partie de la direction de la Convention Théâtrale Européenne. 


*Irène Sadowska : critique dramatique et essayiste, spécialisée dans le théâtre contemporain. Présidente de « Hispanité Explorations » Échanges Franco Hispaniques des Dramaturgies Contemporaines. Collaboratrice de plusieurs revues dans le domaine de la culture en France et à l’étranger. Agent en France et dans les pays francophones de plusieurs auteurs de théâtre espagnols et latino-américains.

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Un utopiste métamorphosé en tyran
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