Par Jean-Pierre Han* et Michel Vaïs**

Alessandro Martinez

Depuis trente ans maintenant, Alessandro Martinez, qui cumule les fonctions de secrétaire général et de responsable de la presse étrangère, est la cheville ouvrière du Prix Europe pour le théâtre. Il en est aussi la mémoire vivante. En 2007, lors de l’édition de Thessalonique, en réponse à la question d’un journaliste qui lui demandait quels étaient les enjeux du Prix Europe pour les dix années à venir, il avait clairement affirmé que le théâtre devait continuer à prendre en compte la réalité et les problèmes du monde et des sociétés, et être toujours connecté à l’actualité. La promesse a été tenue. Aujourd’hui plus que jamais, le Prix Europe reste connecté aux grands problèmes du monde. C’est d’ailleurs tout un symbole si ce trentième anniversaire du Prix Europe coïncide avec les soixante ans du traité de Rome qui marque la naissance symbolique de l’Union européenne.

Jean-Pierre Han –Pouvez-vous tracer un bilan de ce 16e Prix Europe pour le théâtre, qui a eu lieu à Rome ?

J’estime que cette 16e édition du Premio est importante. Elle marque pour nous un retour en Italie après l’édition de Turin en 2006, alors que Harold Pinter était venu, malgré sa maladie, même s’il n’était pas allé chercher son prix Nobel peu de temps auparavant. Et je rappelle que Jeremy Irons, le lauréat de cette année (avec Isabelle Huppert) était venu aussi, pour lui rendre un hommage très touchant.

Cette fois, la remise du prix marque le 60e anniversaire des traités de Rome en même temps que le début de l’année européenne du patrimoine culturel.

Le Prix Europe a été conçu en 1985, mais il est remis depuis 30 ans cette année. Le premier commissaire à la culture d’Europe, Jacques Delors, avait conçu ce prix, qui a été modifié depuis. Il y avait parmi les commissaires et fondateurs deux ministres de la Culture, Mélina Mercouri et Jack Lang. Ce dernier est le président du prix. Ils sont aussi à l’origine des capitales européennes de la culture. Le premier jury est devenu la commission consultative qui avait pour but de créer de nouveaux programmes culturels.

Melina Mercouri.
Photo : Web (Public domain)

Chose intéressante, pour le 60e anniversaire des traités de Rome, il faut se rappeler que ces traités avaient été précédés par la conférence de Messine, en Sicile. Or, la déclaration de Messine est à la base des traités de Rome.

Jacques Lang.
Photo : Web (Public domain)

Michel Vaïs –Il est donc logique que le prix Europe ait commencé à Taormina…

C’est une coïncidence, qu’un journaliste de la télévision belge m’avait fait remarquer il y a une quinzaine d’années, en notant que la Communauté européenne était aussi née à Taormina, une nuit, dans les jardins de San Domenico, au pied de l’Etna…

M.V. – En trente ans, c’est seulement la 16e remise du prix. Donc, l’événement a eu lieu presque une fois sur deux !

C’est comme si la remise du prix était une biennale, même si ce n’était pas l’intention de départ ! C’est que le prix est de plus en plus lié aux événements politiques. Il a été remis à Taormina neuf fois, jusqu’en 2001, puis à Turin en 2006, à Thessalonique en 2007 et 2008, à Wroclaw en 2009, ville qui est devenue capitale européenne de la culture grâce au Prix Europe, puis à Saint-Pétersbourg une seule fois, en 2011— alors que nous avions un contrat de cinq ans —, à Craiova en 2016, enfin à Rome en 2017. Il y avait aussi eu un engagement de cinq ans à Craiova, mais ce projet est également tombé pour des raisons politiques.

J-P. H. – Est-ce que l’on peut envisager que la remise du prix se poursuive à Rome ?

On pourrait continuer en Italie, mais il y a aussi d’autres propositions qui pourraient permettre de stabiliser le Premio. Seulement, le processus, en parallèle avec celui des capitales européennes de la culture, est très long, même s’il y a beaucoup d’intérêt de la part des ministres de la Culture. Le problème, c’est que les budgets du prix viennent des pays hôtes. C’est pareil pour les capitales européennes de la culture. Jusqu’à il y a une dizaine d’années, la Commission européenne donnait cent mille euros aux villes. En 2000, quand il y a eu plusieurs capitales, elles se sont toutes partagé cent mille euros, même si chacune avait dépensé plusieurs millions. Marseille a dépensé 300 millions, et reçu un million et demi de la Commission, ce qui est un pourcentage ridicule. Maintenant, en plus, on mélange médias et culture.

Théâtre et cinéma, jurys

J-P. H. – En 2017, vous avez accordé le prix à Jeremy Irons et Isabelle Huppert, soit deux acteurs devenus très populaires par le cinéma. Est-ce qu’il s’agit là d’une tendance pour que le prix devienne à la fois théâtral et cinématographique ?

Dès le début, l’interdisciplinarité devait être un élément essentiel du prix. D’ailleurs, il y a déjà eu Michel Piccoli avant eux. Cette fois, dans la formation des deux acteurs, le théâtre a joué un rôle important.

Isabelle Hubbert. Photo : Franco Bonfiglio

M.V. – Les lauréats des prix Réalités théâtrales sont choisis par un jury selon un long processus, qui est décrit dans le catalogue. Mais comment se fait le choix des lauréats du Grand Prix ?

C’est le pays hôte du prix Europe qui décide, avec le Conseil consultatif et moi.

Jeremy Irons. Photo : Franco Bonfiglio

M.V. – Pourquoi est-ce que les prix Réalités théâtrales ne s’appellent plus « Nouvelles Réalités » ?

C’était déjà le cas à Craiova. Nous voulions pouvoir remettre un prix à quelqu’un, comme Christoph Marthaler par exemple, qui a commencé sa carrière très tard, à 48 ans. Par ailleurs, certains candidats sont en lice pendant très longtemps. Dimitris Papaioannou l’avait été depuis 2007, avant de recevoir un prix spécial cette année. Il faut aussi toujours garder un équilibre entre les pays, et moi, n’étant pas un directeur de théâtre ni de festival, ni un critique qui peut aimer ou détester un artiste, je n’ai aucun intérêt. D’ailleurs, pendant les neuf éditions du Premio à Taormina, il n’y a pas eu seulement des Italiens. Je dois cependant m’assurer d’une continuité et d’un équilibre géographique.

Dimitris Papaioannou. Photo : Franco Bonfiglio

J-P. H. – Si vous avez supprimé l’idée de la nouveauté, vous avez cependant conservé le mot « Réalités ». Cela s’applique au théâtre, bien sûr, mais est-ce que vous voulez aussi évoquer une appréhension du réel ? D’où les préoccupations politiques et sociales que l’on voit chez les lauréats des divers pays concernés, et que l’on retrouve d’ailleurs dans le théâtre contemporain. Ce qui n’empêche pas la poésie dans la manière de le développer…

Exactement. Il y a un problème de liberté d’expression dans certains pays. En Turquie, par exemple, il y a eu des reculs démocratiques importants. Mais même dans des pays de l’Union européenne, il y a des dangers à ce point de vue.

Video 1

 

M.V. – J’ai une question au sujet de l’événement que constitue le Premio, qui dure six jours. C’est une remise de prix, plus des rencontres (analyses, témoignages, discussions), plus des spectacles. Cela ressemble à un mini festival, mais ce n’en est pas un. Est-ce qu’il y a un choix artistique des spectacles présentés ?

Dans le projet initial, il y avait au cœur de l’événement une analyse de l’œuvre du gagnant, notamment par l’édition d’ouvrages sur les lauréats, qui étaient étudiés, en tout cas dans les universités italiennes. Malheureusement, il a fallu mettre fin à ces publications faute de financement. Il fallait donc s’intéresser à une rétrospective du travail du gagnant. Quant aux spectacles, ils étaient dictés par des contraintes liées au temps, donc au budget, et à la disponibilité des gagnants. Au début, nous présentions un spectacle historique, une avant-première, parfois une première, des work in progress, etc., pour donner une idée d’ensemble du parcours de l’artiste. Cette année, Susanne Kennedy a donné un spectacle ancien et un autre récent.

Wole Soyinka. Photo : Franco Bonfiglio

J-P. H. – Cette année, nous avons aussi constaté qu’il y avait une formidable ouverture vers l’extérieur de l’Europe. Vous avez en effet honoré Fadhel Jaïbi et Wole Soyinka, deux artistes venant de Tunis et du Nigéria, donc bien loin de l’Europe.

Cette ouverture s’était déjà exprimée à Taormina, par les pays du G7, qui avaient rencontré tous les chefs d’État africains et annoncé un grand programme, une sorte de Plan Marshall qui s’étendrait aussi à des pays européens en difficulté comme la Grèce. Le président du Parlement européen a d’ailleurs été très content de notre ouverture cette année. Pourtant, ce n’est pas un homme du centre gauche. Il vient du parti populaire italien. Mais il a voulu souligner cette ouverture. Je dois ajouter que le Premio est un prix pour le théâtre, quel qu’il soit. Nous avons eu des Russes dans le jury et nous l’avons déjà remis à des Russes, comme Anatoli Vassiliev et Lev Dodine, mais aussi à un Américain comme Bob Wilson ou à un Canadien comme Robert Lepage.

Video 2


*Jean Pierre Han : Journaliste et critique dramatique. Directeur de la revue Frictions, théâtres-écritures qu’il a créée. Rédacteur en chef des Lettres françaises. Ancien président du Syndicat de la critique de théâtre, musique, danse française. Vice-Président de l’AICT (Association internationale des critiques de théâtre). Directeur des stages pour jeunes critiques.

**Michel Vais est Docteur en études théâtrales (Université de Paris 8), a enseigné douze ans dans trois universités québécoises et animé des émissions sur le théâtre à la Chaîne culturelle de Radio-Canada pendant 22 ans. Il a publié L’Écrivain scénique (Presses de l’Université du Québec, 1978), L’accompagnateur. Parcours d’un critique de théâtre (Varia, 2005) et l’ouvrage collectif Dictionnaire des artistes du théâtre québécois (Québec Amérique-Jeu, 2008). Il a aussi traduit de l’anglais John Florio alias Shakespeare de Lamberto Tassinari (Le Bord de l’Eau, Bordeaux, France, 2016). Rédacteur en chef de la revue de théâtre Jeu (2002-11), il est secrétaire général de l’Association internationale des critiques de théâtre depuis 1998.

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Trente ans du Prix Europe pour le théâtre : Entrevue avec Alessandro Martinez