Ouvrage de José Gabriel Antuñano,
461 p., Madrid : Éditions ADE Teatro

Compte rendu de Irène Sadowska-Guillon* (France/ Espagne)

José Gabriel Antuñano, un éminent théâtrologue, professeur de Master de théâtre et des arts scéniques à l’Université de la Rioja et de Madrid, essayiste, critique, collaborateur de revues spécialisées de théâtre dont ADE Teatro, adaptateur pour la scène de textes d’auteurs espagnols et étrangers, nous offre un excellent ouvrage, La scène du XXIe siècle, panorama de la diversité des tendances, des nouveaux langages et des esthétiques qui se sont manifestés et imposés sur les scènes dans les dernières décennies.

Ce livre, fruit de plusieurs années de suivi du travail des créateurs actuels de théâtre, soigneusement documenté, est sans doute une première tentative réussie de dresser un état des lieux objectif de la création théâtrale d’aujourd’hui. Le travail des metteurs en scène de référence choisis constitue à la fois l’arrière-plan et les orientations de la scène du XXIe siècle.

Les pratiques scéniques de 24 metteurs en scène de réputation internationale, appartenant à des générations différentes, de Claude Régy à Ivo van Hove et Falk Richter, analysées, commentées et mises en perspective de leurs antécédents comme de leur contexte historique et culturel, font l’objet de ce livre qui mérite d’être traduit dans d’autres langues.

Pour donner un aperçu de l’ampleur de l’étude de José Gabriel Antuñano et de la diversité des démarches abordées, je citerai quelques noms : Krystian Lupa, Robert Wilson, Robert Lepage, Roméo Castellucci, Krzysztof Warlikowski, Falk Richter, Katie Mitchell. L’individualité créatrice de chacun des metteurs en scène se dessine à travers l’analyse du processus dramaturgique, de la narration scénique du texte, du concept de l’espace, du sens de la mise en scène, du travail avec les acteurs, enfin des caractéristiques spécifiques du langage scénique.

Les critères de choix de ces 24 artistes représentatifs de la rénovation de la scène internationale sont : le nombre important de spectacles vus de chacun d’eux, l’intérêt particulier qu’ils représentent par leurs apports à la scène, leur présence fréquente ou permanente sur des scènes européennes permettant aux spectateurs avisés un accès à leur travail, et par conséquent à ce livre.

J’ajouterai que celui-ci est écrit avec clarté, sans la moindre trace du jargon académique, avec la plus grande objectivité possible, sans qu’on puisse y détecter les préférences ou les affinités personnelles de l’auteur.

Le livre est divisé en six grands chapitres qui rassemblent des courants, ainsi que des propositions esthétiques et idéologiques identifiant le travail de certains artistes. Chaque chapitre est introduit par une entrée en matière.

Ainsi le 1er, « Théâtre des présences réelles (avec fables et personnages) » est-il précédé par un éclairage sur les différentes méthodes esthétiques et courants, comme le naturalisme, le réalisme, le vérisme, déterminant le théâtre du XXe siècle, racontant une histoire et reproduisant la réalité et les comportements.

José Gabriel Antuñano aborde ici des metteurs en scène qui, en se détachant de cet héritage, ont fait évoluer les pratiques scéniques et ont ouvert de nouvelles voies aux innovations assimilées par les pratiques actuelles.

Les metteurs en scène étudiés dans ce chapitre : Krystian Lupa, Anatoli Vassiliev, Eimuntas Nekrosius, Alvis Hermanis, Declan Donnellan, Simon McBurney, ont chacun une démarche différente et personnelle, mais cherchent tous de nouveaux langages dramaturgiques et scéniques qui rompent avec les normes traditionnelles, pratiquées par leurs aînés.

Le 2e chapitre, « Sensations, images, symboles », regroupe les travaux de Claude Régy, Joël Pommerat, Robert Wilson, Christoph Marthaler, entre lesquels en apparence il n’y a rien de commun. Et pourtant ! Ils cherchent à dépasser la réception intellectuelle, le réel perçu immédiatement, l’évident, en captant la sensibilité du spectateur, suscitant une réception sensorielle, émotionnelle du fait théâtral.

Les signes para linguistiques, la lumière ou son absence, l’espace dépouillé, la musicalité, le rythme, le silence, les mouvements, les gestes stylisés, sont quelques-unes des caractéristiques de leur travail.

Les démarches de Frank Castorf, Michael Talheimer, Krzysztof Warlikowski, Jan Klata, Thomas Ostermeier, sont emblématiques des pratiques scéniques regroupées dans le 3e chapitre, « Langages et hyperboles déconstruits ». Ces pratiques sont générées par des engagements sociaux et le recours aux esthétiques visant à frapper l’esprit du spectateur qui tirent leurs origines de l’expressionnisme.

Le choix de textes affrontant directement des problématiques existentielles, métaphysiques, sociales, l’intégration du public dans l’espace du jeu, l’utilisation de la caméra dans la dramaturgie scénique, sont quelques éléments topiques du travail autant de Frank Castorf que de certains autres metteurs en scène. Chacun des metteurs en scène traités crée son langage, son esthétique, et exprime sa propre vision du monde. Par exemple, Krzysztof Warlikowski offre une vision cosmogonique et plastique du monde, élaborée à partir de textes de différentes origines.

Dans le chapitre suivant, José Gabriel Antuñano s’attache à analyser le phénomène des moyens audiovisuels intégrés dans la mise en scène. Un phénomène qui aujourd’hui est devenu quasi banal, mais dont l’usage pour Robert Lepage, Ivo van Hove, Guy Cassiers, Katie Mitchell, est sans doute le plus novateur et emblématique de ce langage scénique. José Gabriel Antuñano analyse les particularités du travail de chacun de ces créateurs à travers une série de leurs spectacles les plus représentatifs.

Le théâtre de Guy Cassiers se détache dans cette catégorie par son caractère épique et narratif.

Dans le chapitre « Mélange de langages », José Gabriel Antuñano analyse à travers les travaux de Jan Lauwers, Andriy Zholdak, Falk Richter, les démarches et poétiques originales qui incorporent diverses expressions artistiques : plastiques, chorégraphiques, théâtrales, musicales et qui, dans certains cas (comme celui de Zholdak), rompent avec les paramètres de rationalité, de causalité, de linéarité.

Le dernier chapitre, « Théâtre sans acteur », réunit les pratiques de créateurs inclassables comme Roméo Castellucci ou Heiner Goebbels. Leur travail, souvent entre la performance et le théâtre, vise à heurter la sensibilité du spectateur, transgresse les normes, les genres, les concepts esthétiques.

Il n’est pas possible de commenter plus en détail l’abondante matière de ce livre, comme les analyses très précises des démarches et des spectacles des créateurs traités. Je ne peux qu’en donner un aperçu et inviter autant les professionnels que les amateurs de théâtre à se plonger dans ce remarquable ouvrage, accessible à tous, complété par un glossaire, une bibliographie, un index, et illustré par de nombreuses photos des spectacles cités.


*Irène Sadowska-Guillon est critique dramatique et essayiste, spécialisée dans le théâtre contemporain et présidente de Hispanité Explorations, Échanges franco-hispaniques des dramaturgies contemporaines.

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La escena del siglo XXI (La scène du XXIe siècle/The 21st Century Stage)