Selim Lander*

Erzuli Dahomey, déesse de l’amour. Texte Jean-René Lemoine. Mise en scène et scénographie Nelson-Rafaell Madel. Avec Emmanuelle Ramu, Alvie Bitémo, Karine Pédurand, Claire Pouderoux et Adrien Bernard-Brunel, Mexianu Medenou et Gilles Nicolas. Lumières Lucie Joliot ; musiques Yiannis Plastiras ; chorégraphie Gilles Nicolas. Compagnie Théâtre des deux saisons.

Grand bazar, grand guignol, grand n’importe quoi…, grand théâtre ? On hésite tout d’abord à qualifier la pièce d’un auteur haïtien qui nous transporte à « Villeneuve », une ville de province dans laquelle une famille pleure la mort du fils aîné, Tristan. La famille se compose de la mère, Victoire, et de deux adolescents incestueux, des jumeaux, Frantz et Sissi, plus le père Denis, un improbable précepteur qui appartient au clergé de l’Église catholique et qui, à force de trop d’années de chasteté, est rendu positivement fou par les charmes de sa gracile élève. Fanta, petite bonne frustrée, complète la maisonnée, personnage non dépourvu d’importance puisqu’il incarnera la déesse Erzuli Dahomey, une figure du panthéon vaudou.

Karine Pédurand en Erzuli

Victoire est quant à elle une « actrice vieillissante au talent déclinant » sous le choc de la nouvelle de la disparition de Tristan dans un accident d’avion. En fait, elle apparaît surtout préoccupée d’elle-même, comme le sont tant d’artistes, petits ou grands, et l’un des enjeux de la pièce consiste à savoir si elle finira par s’humaniser (un peu). Des humaines et des humains, c’est-à-dire des êtres pourvus d’un minimum d’empathie, il n’y en a guère dans la pièce, au demeurant, en dehors de celle qui surgit quand on ne l’attendait pas, une Africaine nommée Félicité venue réclamer le cadavre de son fils qu’elle déclare enterré dans le caveau familial (!). Comment cette demande pourrait-elle avoir un sens ? Pourquoi, en d’autres termes, West, le fils de Félicité serait-il enterré à Villeneuve ? Et qui est ce garçon noir de peau, ombre énigmatique que l’on voit apparaître par moments, errant sans but apparent ? Nous nous garderons de donner la réponse à ces questions, remarquant simplement que les spectateurs la découvrent trop tôt, ce qui traduit un défaut (d’écriture) évident de la pièce. Une fois ces énigmes résolues, il ne reste plus en effet qu’à attendre patiemment une éventuelle « rédemption » de Victoire. Heureusement, la mise en scène parvient à faire oublier à peu près cette faiblesse.

Le metteur en scène, Nelson-Rafaell Madel, a interprété le rôle d’Ikédia, ce mystérieux visiteur qui vient tout chambouler dans une maison bourgeoise, dans Petite Souillure de Koffi Kwahulé[1]. Et sans doute ce rôle n’est-il pas étranger à sa décision de monter Erzuli Dahomey, la pièce de l’auteur haïtien Jean-René Lemoine à laquelle il insuffle toute la folie qui irriguait déjà Petite Souillure, avec plus d’excès encore. Quoique tous les personnages ne soient pas sur le même plan. Les cris, le surjeu sont réservés à Victoire et Denis, constamment dans l’hystérie, et à Fanta au cours de sa transe de possession ; les deux enfants adolescents et la part africaine de la distribution, soit Félicité et le fantôme (muet, quant à lui), apparaissent nettement plus sobres.

Au premier rang, de gauche à droite : Emmanuelle Ramu, Gilles Nicolas et Alvie Bitémo

L’absence de tout décor (pas plus de rideau en fond de scène que de pendilles), les accessoires limités à une table, quatre chaises et un petit banc, cette sobriété fait encore mieux ressortir, par contraste, les scènes marquées par l’excès. Il y a des moments de silence pendant lesquels l’œil du spectateur se déplace d’un bout à l’autre du plateau, d’une scène muette à l’autre. Il y a les rencontres sans paroles prévues par le texte, celles qui impliquent le fantôme, et d’autres ajoutées par le metteur en scène comme celles entre les deux jumeaux, lesquels par leurs attitudes, leurs mimiques, tissent un fil discrètement comique, parallèle à l’action principale. Une musique discrète accompagne ces moments sans paroles ; une sorte de chorégraphie s’esquisse parfois, accompagnée par un éclairage soigné. Il faut surtout souligner que l’outrance de nombreuses scènes ne nuit pas à la crédibilité des personnages. Nous acceptons facilement la convention aussi vieille que le théâtre qui autorise les comédiens à en faire trop. Tous les comédiens apparaissent au mieux de leur forme, avec une mention spéciale pour Emmanuelle Ramu qui interprète la mère, comme elle faisait dans Petite Souillure, un rôle essentiel dans les deux cas, celui du personnage qui réagit le plus violemment aux événements et qui, ce faisant, induit les réactions des autres. On ne les citera pas tous, mais on ne saurait omettre Karine Pédurand dans le rôle de Fanta : « chevauchée » par la déesse, la jeune fille un peu revêche du début se métamorphose en une furie invectivante et éructante, jusqu’à l’épuisement.

Jean-René Lemoine est né en 1959 en Haïti. Il s’est formé au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris et à l’école Mudra de Maurice Béjart à Bruxelles, puis à l’Institut d’Études théâtrales de Censier à Paris. Ses pièces sont publiées aux Solitaires intempestifs (Besançon). Erzuli Dahomey, déesse de l’amour a reçu le prix SACD de dramaturgie de langue française en 2009.

Nelson-Rafaell Madel est lauréat du prix 2016 Théâtre 13 (Paris) – Jeunes metteurs en scène pour Erzuli Dahomey. La pièce a été présentée à Fort-de-France (Martinique) en février 2017.

La compagnie Théâtre des Deux Saisons, basée à Paris, a été créée par Nelson-Rafaell Madel en 2007.

Summary : Erzuli Dahomey, the Goddess of Love. In France, a family is weeping a deceased son. An African woman appears, asking for the corpse of her own son. The most interesting part of the play is not this dramatic turn of events, which will soon be explained, but the character portraits, beginning with the mother of the family. The direction of Nelson-Rafaell Madel is remarkable in the contrast between the minimalist scenery and the excessive acting of some characters, and in the alternation of the paroxystic scenes with moments of calm, without a word, sometimes with something like a dance starting.

Video

 


[1] Cf. http://www.critical-stages.org/9/ptite-souillure-comedie-sacree/ 


*Selim Lander vit en Martinique (Antilles françaises). Ses critiques théâtrales apparaissent dans les revues électroniques suivantes : mondesfrancophones.com et madinin-art.net.

Print Friendly, PDF & Email
Un théâtre de l’excès
Tagged on: