Jean-Pierre Han*

Une chambre en Inde, création collective du Théâtre du Soleil dirigée par Ariane Mnouchkine. Le spectacle a été créé le 5 novembre 2016 à la Cartoucherie de Vincennes où il se joue jusqu’au 2 juillet 2017.

Pour être férocement joyeuse, la Chambre en Inde présentée par le Théâtre du Soleil n’en a pas moins des accents testamentaires. Impossible de ne pas se demander s’il s’agit là du dernier spectacle d’Ariane Mnouchkine qui, à 78 ans, serait en droit d’aspirer à une paisible retraite, mais, même s’il n’y a pas de réponse à cette question, nous ne pouvons appréhender la nouvelle saga de l’équipe du Théâtre du Soleil sans cette idée en tête et, du coup, notre vision en est quelque peu infléchie.

Déjà l’entrée dans le théâtre suscite l’émotion et ravive nos souvenirs ; la maîtresse des lieux est bien là pour nous accueillir tout en déchirant les billets ; on pénètre ensuite dans le vaste hall chaudement décoré et aux mille et une petites lumières, entre le bar où des membres de la troupe servent la soupe, la longue table de la librairie et les présentoirs, avant de franchir un nouvel espace menant à la salle et au plateau. Là, dans cet espace, le spectateur peut observer à peine cachés par des pans de tissus translucides les comédiens en train de se maquiller et en pleine préparation…, c’est l’immuable et très personnel rituel « Théâtre du Soleil » avant que ne commence la cérémonie théâtrale proprement dite.

Une Chambre en Inde ; le Théru Koothu rêvé par Ariane Mnouchkine. Photo par Michèle Laurent

Aujourd’hui, celle répétée en Inde où Ariane Mnouchkine a tenu à ce que toute sa compagnie, comédiens, musiciens mais aussi techniciens, puisse venir et résider dans le pays pendant quelques semaines. Un dernier grand voyage avec toute la compagnie ? Pour être précis, soulignons le fait que l’Inde est depuis longtemps, au moins depuis L’Indiade ou l’Inde de leurs rêves créée en 1987, au cœur des préoccupations esthétiques de la directrice du Théâtre du Soleil. La première étape de la toute nouvelle création a d’ailleurs eu lieu il y a plus d’un an à Pondichéry. C’était en janvier 2016, soit à peine deux mois après les attentats à Paris. À la stupeur, puis au chagrin et à l’atmosphère mortifère, Ariane Mnouchkine – c’est sa manière d’être au monde – a voulu répondre et célébrer la puissance de la vie. La genèse de son nouveau travail est à chercher de ce côté, elle imprègne de son esprit l’ensemble du spectacle : une explosion de vie dans un environnement sinistre auquel elle entend répondre…

Tout s’est déroulé, comme toujours au Théâtre du Soleil, à partir d’improvisations, la question principale étant de savoir comment rendre compte du chaos du monde à travers une comédie pour ne pas sombrer dans la morosité ambiante, et parce que le désespoir n’a jamais été la philosophie de la maison. Pour ce faire et puisque les répétitions avaient lieu en Inde, Ariane Mnouchkine a décidé de s’inspirer du Theru Koothu, une forme traditionnelle de théâtre indien, lointain cousin du Kathakali beaucoup plus connu, généralement jouée pour les basses castes et qui reprend des thématiques que l’on trouve dans le Mahabharata ou le Ramayana.

Entre rêve et réalité. Photo par Michèle Laurent

À partir de là une trame-prétexte on ne peut plus simple a été choisie : une troupe de théâtre (toujours le théâtre dans le théâtre, mais pourquoi pas puisque ce « sujet » est celui que connaît le mieux toute l’équipe du Soleil) se retrouve en Inde avec l’obligation de créer un spectacle pour tenter de survivre (les caisses sont vides), cela sans son directeur qui a jeté l’éponge et a préféré, à la suite d’attentats, partir sous d’autres cieux. On suivra donc les affres de la femme chargée de prendre sa succession qui a pour prénom Cordélia, référence faite au Roi Lear bien sûr (formidable Hélène Cinque, une fidèle parmi les fidèles du Théâtre du Soleil), et d’imaginer un spectacle quasiment du jour au lendemain. Entre petits soucis de la vie quotidienne et cauchemars éveillés ou non qui agitent l’intéressée, le spectateur assiste à une drôle de comédie qui intègre dans la même dynamique toutes les interrogations sur l’état du monde. Dans la très spacieuse chambre indienne reconstituée, Cordélia passe son temps – entre quelques interrogations sur ce qu’elle va pouvoir inventer – à tenter de dormir et de prendre un peu de repos. En vain. En chemise de nuit toute la pièce durant, les cheveux ébouriffés, elle court ici et là, entre les toilettes et le téléphone qui ne cesse de sonner. Fort heureusement (pour le spectateur) ces séquences sont très régulièrement entrecoupées par l’apparition rêvée d’une troupe de théâtre indienne de Theru Kothu. Avec chants, danses, dans de superbes costumes bariolés, les interprètes apparaissent et disparaissent comme par magie et nous enchantent au vrai sens du terme. Et l’on retrouve là enfin toute la science théâtrale, tout l’art d’Ariane Mnouchkine, dans ces intermèdes, en ne sachant d’ailleurs plus très bien si ce sont ces séquences qui sont des intermèdes, ou si c’est la « réalité » triviale du quotidien qui joue ce rôle.

C’est un superbe pari que réussissent là Ariane Mnouchkine et la troupe du Soleil qui retrouvent la vigueur, l’inventivité avec la souplesse des corps et de l’esprit, qui faisaient déjà leur marque de fabrique dès la fin des années 1960, il y a plus d’un demi-siècle… un bail !

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*Jean-Pierre Han : Journaliste et critique dramatique. Directeur de la revue Frictions, théâtres-écritures qu’il a créée. Rédacteur en chef des Lettres françaises. Ancien président du Syndicat de la critique de théâtre, musique, danse française. Vice-Président de l’AICT (Association internationale des critiques de théâtre). Directeur des stages pour jeunes critiques.

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Un formidable retour aux sources
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