Irène Sadowska*

 

El cartógrafo (Le cartographe) de Juan Mayorga, mise en scène Juan Mayorga, scénographie/costumes Alejandro Andujar, lumières Juan Gomez Cornejo, musique et espace sonore Mariano Garcia, distribution : Blanca Portillo – Blanca, Niña, Deborah ; José Luis Garcia-Perez – Raúl, Samuel, Anciano, Marek, Magnar, Tarwid, Molak, Dubowski, Darko. Au Teatro Matadero, salle Fernando Arrabal, à Madrid, du 26 janvier au 26 février 2017. Les représentations à Madrid sont suivies d’une longue tournée nationale.

Le théâtre de Juan Mayorga est éminemment politique, mais non pas dans le sens habituel de « théâtre engagé », instrumentalisé au service des idéologies du pouvoir en place ou des courants de l’opposition. Prenant distance à l’égard de toute forme de pouvoir politique, Mayorga problématise dans son théâtre l’idéologie dominante et ses pseudo-vérités.

Le thème fondamental et récurrent dans l’œuvre de Juan Mayorga : le théâtre comme carte de la mémoire, constitue le noyau aussi bien de sa pièce Himmelweg (2004, la plus représentée dans le monde) que dans Le cartographe. Dans ces deux pièces, il aborde avec le regard d’aujourd’hui l’holocauste, une des plus atroces barbaries du XXe siècle.

« La mémoire de l’injustice, de l’extermination, est notre meilleure arme de résistance contre les vieilles et nouvelles formes de domination de l’homme par l’homme », dit Mayorga dans le programme et dans la conférence de presse le 24 janvier. Une arme contre le mensonge, la falsification, le négationnisme des crimes et des faits historiques.

Dans son théâtre, Mayorga ne se substitue jamais aux victimes, ne s’arroge pas le droit de parler en leur nom, il nous fait seulement entendre leur silence en rendant visible leur absence et en dessinant la carte des lieux évaporés, disparus des cartes. Il y avait 400 000 juifs enfermés dans le Ghetto de Varsovie qui ne pouvaient pas en sortir. En 1943, après le soulèvement du ghetto, les nazis ont détruit le ghetto et exterminé tous ses habitants.

Mayorga a pu constater cela à l’occasion de sa visite à Varsovie en 2008. Blanca, la protagoniste du Cartographe et alter ego de l’auteur, après avoir vu dans une exposition à la synagogue de Varsovie des photos prises à l’époque dans le ghetto et après avoir entendu l’histoire (ou la légende ?) du vieux cartographe qui avait entrepris de fixer sur une carte la mémoire du ghetto en danger, se lance à la recherche de cette carte sans savoir que c’est aussi une quête d’elle-même. Ainsi, la carte invisible des rues et des lieux du ghetto, marqués par une petite fille, mesurant les distances avec ses pas il y a plus de 70 ans, se double-t-elle d’une carte intérieure des blessures de Blanca.

Blanca  Portillo joue Blanca et José Luis Garcia Perez, le vieux cartographe

Pour la troisième fois, après La lengua en pedazos (La langue en miettes), et Reykjavik, Juan Mayorga met en scène son chef-d’œuvre Le cartographe en se révélant un metteur en scène d’un grand talent à la fois par son art de traduire son texte dans un langage scénique convoquant sur scène l’invisible, l’irreprésentable, et de diriger deux monstres sacrés de la scène espagnole : Blanca Portillo et José Luis Garcia Perez qui interprètent les 12 personnages de la pièce.

Le cartographe est une cartographie théâtrale du ghetto de Varsovie, un lieu emblématique comme l’est dans Himmelweg le camp de concentration de Terezin transformé par les nazis, au moyen d’une mise en scène ignoble, en un paisible et agréable village où les prisonniers juifs vivent dans des conditions les plus normales. Face à l’imposture, à la falsification et à l’oubli de l’histoire, Mayorga revendique et crée la mémoire dans son théâtre. Un théâtre qui, comme une carte, rend visible.

« La carte n’est jamais neutre, elle prend toujours parti » dit le vieux cartographe dans la pièce. « La carte crée un pays, une nation. Toutes les catastrophes ont commencé avec les cartes. » Mais les cartes peuvent aussi sauver des vies, comme celle que Deborah, dans la pièce, veut dessiner en y indiquant les sorties de Sarajevo bombardé.

En parlant du fait irreprésentable, l’extermination des Juifs du ghetto, Juan Mayorga explique : « Sur la scène, comme sur une carte, ce qui est le plus important c’est de décider ce qu’on veut rendre visible et ce qu’on veut laisser dehors. » Une des plus importantes questions que pose la pièce est : qu’est-ce qu’on peut représenter sans mentir ? Comment rendre visible l’irreprésentable ?

Il y a un moment très puissant, quand le spectacle se suspend, la lumière s’allume dans la salle et Blanca, s’adressant au public, dit avec une sincérité bouleversante qu’il est impossible de représenter la barbarie de l’holocauste. Ce qui est possible, c’est de suivre l’itinéraire de Blanca, épouse d’un diplomate espagnol en poste à Varsovie, dans sa recherche d’une carte du ghetto dessinée il y a 70 ans par un vieux cartographe malade, aidé dans cette tâche par sa petite fille.

Dans sa mise en scène cartographique, Mayorga trace, avec peu d’éléments, une carte imaginaire de l’absence, de ce qui a disparu. Comme dans une reconstitution par la police, au début du spectacle, les deux acteurs, dans un silence absolu, marquent sur le sol avec une bande adhésive blanche la scène du crime. Un espace rectangulaire où il n’y a que des chaises, une table, une autre table renversée, un tabouret et un banc. Tous ces éléments, ainsi que les costumes des acteurs, sont de couleur rouge. De sorte que leurs vêtements (pantalon, chemise, robe) se fondent dans l’image scénique, n’attirent pas le regard du spectateur, ayant en même temps une valeur symbolique du sang versé.

Passant d’un personnage à un autre, les acteurs changent juste un élément. Blanca Portillo en tant que Blanca porte un sac rouge, remet un bonnet en jouant la petite fille et en Deborah prend un étui pour les cartes. José Luis Garcia Perez porte une robe de chambre en vieux cartographe et, pour jouer les autres personnages, change sa voix, sa démarche, son comportement.

En fonction des situations, les acteurs déplacent les chaises et la table à l’intérieur ou en dehors du rectangle marqué. Ainsi par exemple les séquences où Deborah démissionne de son travail parce que ses cartes sont falsifiées, ou quand elle est interrogée par la police, soupçonnée de transmettre ses cartes à l’étranger, se jouent en dehors du rectangle.

Blanca Portillo joue Deborah, ici avec son interrogateur Dubovski

Il n’y a pas de projections dans le spectacle. Rien n’est représenté de façon réaliste.

Juan Gomez Cornejo fait un remarquable travail d’éclairage, ciblant les situations à l’intérieur du rectangle, éclairant parfois les parties latérales ou prolongeant l’espace du jeu vers le fond. La musique (un tango polonais à la mode dans les années 1930, une chanson yiddish…) intervient comme une réminiscence de cette époque. Les séquences s’enchaînent avec une grande fluidité, les acteurs changent de personnages très rapidement en les identifiant avec la mimique, les expressions gestuelles, les attitudes.

Parmi les séquences inoubliables, il y a celle ou Blanca s’allonge sur le sol, demandant à son mari Raul de tracer sa silhouette, une carte de sa vie avec les présences et les absences des êtres chers, comme celle de sa fille morte, ou encore la scène finale où Deborah dit qu’elle n’est pas la petite fille du vieux cartographe et met en doute la véracité de cette histoire qui  peut-être n’est rien d’autre qu’un conte de vieille femme. En grand dramaturge, Mayorga nous laisse avec des énigmes et des questions auxquelles nous devons répondre nous-mêmes.

Note

L’actualité des créations du dramaturge espagnol Juan Mayorga, Prix des Nouvelles Réalités Théâtrales 2016 dans le cadre du Prix Europe pour le Théâtre, est très suivie dans Critical Stages/Scènes critiques. Dans le n° 5 de la revue a été publié l’article d’Alvina Ruprecht sur la pièce de Juan Mayorga Lettres d’amour à Staline, créée en France par Jorge Lavelli. Un article écrit par moi-même sur sa pièce Reykjavik, mise en scène par l’auteur, a été publié dans le n° 12 de la revue.

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*Irène Sadowska Guillon : critique dramatique et essayiste, spécialisée dans le théâtre contemporain. Présidente de « Hispanité Explorations » Échanges Franco Hispaniques des Dramaturgies Contemporaines. Collaboratrice de plusieurs revues dans le domaine de la culture en France et à l’étranger. Agent en France et dans les pays francophones de plusieurs auteurs de théâtre espagnols et latino-américains.

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Le théâtre comme carte de la mémoire
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