Jean Pierre Han*

Roberto Zucco de Bernard-Marie Koltès, traduit par Liu Hyo sook. Mise en scène de Jean Lambert-wild et Lorenzo Malaguerra, au Théâtre National de Corée à Séoul, du 23 septembre au 16 octobre 2016.

Scène 2 – Zucco (Baek Seok-gwang) enlaçant sa mère (Kim Jung-eun)

Les rencontres et les colloques qui se déroulent sous l’égide de l’AICT permettent à nous autres critiques – c’est une évidence et la moindre des choses – de confronter nos points de vue et de faire évoluer autant que faire se peut nos réflexions sur notre pratique. Ils permettent aussi parfois d’être en relation directe avec les praticiens pour des échanges tout aussi fructueux. Invité à plusieurs reprises au Centre dramatique national de Caen alors dirigé par Jean Lambert-wild, et avec d’autres collègues, notre ami Yun-Cheol Kim, alors président de notre association, a pu apprécier le travail du metteur en scène et converser avec lui. Nommé à la tête du Théâtre National de Corée, à Séoul, il s’est opportunément souvenu de Jean Lambert-wild et lui a proposé de présenter une production avec des comédiens issus de son école du NTKC et qu’il a donc lui-même déjà dirigés. Le pari s’est révélé gagnant. Le choix de Jean Lambert-wild s’est porté sur le Roberto Zucco (1988) de Bernard-Marie Koltès, chef-d’œuvre de celui qui, trop tôt disparu à l’âge de 40 ans, en 1989, a laissé un grand vide dans notre théâtre, et dont nous n’arrivons pas à faire le deuil.

Le père ivre de la Fille (Kim Jung-ho) lançant son paquet de vêtements devant elle (Hwang Sun-hwa) et sa sœur (Woo Jung-won)

Le choix de Jean Lambert-wild est judicieux. Non seulement, bien sûr, parce que Roberto Zucco, la dernière des pièces de l’auteur, est un chef-d’œuvre que Patrice Chéreau, qui avait créé la majorité des autres pièces de l’auteur, avait refusé de mettre en scène (on n’épiloguera pas sur les raisons d’un tel refus), laissant le soin à Peter Stein de la créer en Allemagne, mais parce qu’à certains égards cette œuvre pouvait réellement parler à un public coréen, à charge pour lui de la présenter dans un langage clair, universel.

Jean Lambert-wild qui a pour habitude de travailler avec des compagnons (certains de très longues dates, pratiquement depuis ses débuts), a tenu cette fois-ci à partager son travail avec le metteur en scène Lorenzo Malaguerra avec lequel il avait récemment œuvré sur deux de ses dernières productions, En attendant Godot de Samuel Beckett et Richard III, Loyaulté me lie de Shakespeare. Le hasard (qui n’en est pas tout à fait un) fait parfois bien les choses. Lorenzo Malaguerra, qui dirige le Théâtre du Crochetan, à Monthey en Suisse, son pays d’origine, entretient avec l’œuvre de Bernard-Marie Koltès une relation particulière : l’un de ses grands succès a été, en 2001, sa mise en scène de La Nuit juste avant les forêts qu’il a repris dix ans plus tard, en 2011. Comédien, il a joué dans Quai Ouest du même Koltès… Autant dire qu’il a une connaissance approfondie de l’auteur.

Scène 14 – La Fille (Hwang Sun-hwa) qui finit par trouver Zucco
(Baek Seok-gwang)

Avec Jean Lambert-wild, donc, qui est aussi et avant tout poète, qui a donc une appréhension particulièrement aiguë de la langue (celle de Koltès demande une attention effectivement particulière), Lorenzo Malaguerra s’est confronté à ce Roberto Zucco à la fois subtil, aussi bien dans son écriture que dans sa structure narrative. À cet égard le travail des deux metteurs en scène est tout à fait remarquable, renvoyant ceux qui considèrent cette dernière œuvre de Koltès comme étant à la fois mal construite et même relativement mal écrite (par rapport à ses autres pièces). Leur lecture, en français, et avant que la pièce ne soit traduite par Liu Hyo sook, se fonde sur un travail minutieux sur les mots, leurs assonances, sur la rythmique de l’ensemble… un véritable travail de chefs d’orchestre sur une partition savante tout en la rendant évidente.

À ce jeu, ce qui apparaît dans toute sa clarté, ce sont toutes les « citations » de l’auteur qui connaissait ses classiques sur le bout des doigts et dont il truffe sa pièce : qu’il s’agisse des tragiques grecs, de Molière (dans la première scène notamment), d’autres encore, ce qui explique aussi le mélange constant entre le tragique et le comique… Citations et reprises de textes du « modèle » de Roberto Zucco, un certain Succo qui sévit pour de vrai, évadé de prison, assassin, et dont Koltès découvrit l’existence en voyant son portrait affiché dans le métro pour avis de recherche, « un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour » comme aurait dit Jean Genet. De s à z, s/z (celui de Roland Barthes), c’est la déclinaison de l’art par rapport au réel, et le génie de Koltès.

Scène 15 – Zucco essayant de sauter du toit de la prison

Or tout cela, et bien que la pièce ait été donnée en coréen, le spectateur français que je suis le redécouvrit dans toute sa clarté. Le premier mérite du travail de Lambert-wild et de Malaguerra réside bien là. Un travail relayé de splendide manière par la troupe du NTCK (l’ensemble de la distribution en faisait partie, ce qui explique sa parfaite cohésion) emmenée par Baek Seok-gwang (Roberto Zucco) qui est également danseur et confère à son personnage une dimension physique, féline, assez étonnante, mais très juste. Ces comédiens, dont la présence physique n’est pas la moindre des qualités, avaient la chance, il est vrai, d’évoluer dans une scénographie qui est un coup de génie : un seul et même lieu qui devient tous les lieux à la fois, avec en fond de scène un mur concave percé de sept portes rappelant les sept portes de Thèbes, mais qui sont toutes les portes à la fois, celle de la prison, de l’appartement familial de Zucco, du commissariat, d’une chambre, etc., le tout sur une partition sonore d’une réelle justesse de tous les instants.

Le spectacle et cette collaboration entre le directeur du Théâtre National de Corée et sa compagnie, Yun-Cheol Kim, et Jean Lambert-wild (avec Lorenzo Malaguerra) est une incontestable réussite d’une réelle beauté plastique, et mériterait de poursuivre sa carrière dans d’autres contrées. 


*Jean-Pierre Han: Journaliste et critique dramatique. A créé et dirige la revue Frictions, théâtres-écritures. Rédacteur en chef des Lettres françaises. Collabore à de nombreuses publications françaises et étrangères. A enseigné l’esthétique théâtrale et la critique dramatique pendant quinze ans à l’IET de Paris III-Sorbonne nouvelle et à Paris X. Ancien président du Syndicat de la critique de théâtre, musique, danse française. Vice-Président de l’AICT (Association internationale des critiques de théâtre). Directeur des stages pour jeunes critiques.

Print Friendly, PDF & Email
Roberto Zucco de Koltès revisité à Séoul