Jean-Pierre Han*

Jean-Pierre Han

Un vent de folie s’est emparé cette saison de notre théâtre en France. Un vent de folie qui a charrié dans un très court laps de temps (le seul mois de janvier) plusieurs mises en scène de Richard III de Shakespeare. Certes nous avons l’habitude, année après année, d’un flot de représentations d’œuvres de Shakespeare – c’est là un phénomène auquel nous nous attendons –, mais un flot de représentations de la même pièce, voilà qui est plus rare. D’autant que ces représentations de Richard III ont eu pour cadre et ont été produits et coproduits par deux de nos plus grands théâtres nationaux (nous n’en n’avons que cinq en tout), le Théâtre national de Chaillot et le Théâtre national de l’Odéon-théâtre de l’Europe. Une troisième mise en scène a été créée dans un Centre dramatique national, celui du Limousin (c’est dans le centre du pays). Je passe volontairement sous silence les spectacles de toutes petites structures qui n’ont guère esthétiquement dérangé l’ordre des choses, mais la pièce du grand Will a aussi eu les honneurs de ces lieux de parfois moins de cent places. Je ne reviendrai pas non plus sur le Richard III mis en scène, avec le succès que l’on sait et sur lequel on pourrait discuter, par Thomas Ostermeier présenté pendant le festival d’Avignon. Restent donc trois « grandes » productions sur lesquelles je voudrais dire un mot. Soyons clair, il me serait simple de reprendre les trois articles critiques que j’ai écrits sur ces trois spectacles, mais tel n’est pas mon propos que je voudrais, si c’est possible, décaler par rapport à de simples comptes rendus critiques réalisés plus ou moins à chaud pour des supports différents les uns des autres (ce qui, à mon avis, infléchit forcément toujours un peu la pensée de celui qui écrit, surtout lorsque l’on passe de l’écriture pour un support papier à celle rédigée sur support informatique).

Si j’ai parlé d’un vent de folie qui se serait emparé de notre théâtre, je n’ai pas pensé un seul instant à la folie dont on pourrait taxer le personnage principal de Richard III. Parti de l’idée que l’on ne pouvait guère dire du duc de Gloucester qu’il était fou, comme on le dit sans difficulté du roi Lear, je me suis rendu compte que les choses n’étaient sans doute pas aussi simples que j’aurais voulu qu’elles soient. Fourbe, pervers, retors, cruel… les adjectifs ne manquent pas pour tenter de décrire la personnalité de Richard III, je constate simplement que si le terme d’obsessionnel (du pouvoir) est lui aussi souvent employé, celui de fou l’est bien plus rarement, mais je me garderai bien, là aussi, d’entrer plus avant dans ce délicat questionnement qui demanderait les lumières de grands spécialistes de la question. Ces rapides réflexions nous mènent, vous l’aurez constaté, vers une analyse de la personnalité psychologique intime de Richard III, un personnage saisi dans les rouages de ce que Jan Kott appelle le Grand Mécanisme, celui de l’histoire et du pouvoir. Bien mieux, pour le même Jan Kott, « pour la première fois, Shakespeare a montré le visage humain du Grand Mécanisme »… Toute la question, on l’aura compris, est de savoir comment les metteurs en scène, et donc ceux que nous allons évoquer parviennent à trouver un équilibre entre ce qui est de l’ordre de l’intime et ce qui de l’ordre de l’histoire, quel est leur choix si choix il y a, sachant qu’« au théâtre (là aussi c’est une citation de Jan Kott) l’histoire n’est le plus souvent rien d’autre qu’un grand décor », ce qui, d’une certaine manière, était le cas dans la mise en scène d’Ostermeier dans laquelle certains des personnages de cette histoire étaient même représentés par des marionnettes, mais ceci est une autre question surtout si on se réfère au philosophe Gilles Deleuze qui écrivit un superbe texte, essentiel, Un manifeste de moins, concernant l’adaptation et la création de Richard III par Carmelo Bene à la fin des années 1970. Dans son essai, publié conjointement avec l’adaptation de l’artiste italien, Deleuze affirme que celui-ci, et il l’approuve dans sa démarche, procède non pas par addition, mais « par soustraction, amputation » précisant que « ce qui est amputé ici, ce qui est soustrait, c’est tout le système royal et princier. Seuls sont conservés Richard III et les femmes »… Pourquoi, comment, ce sont quelques questions parmi bien d’autres qu’il tente d’élucider dans son analyse…

©Tristan Jeanne-Valès
©Tristan Jeanne-Valès

Je ne m’appesantirai pas sur le texte de Gilles Deleuze qui éclaire à maints égards le texte de Shakespeare, mais je le rejoins encore avec sa partie consacrée au « théâtre et au geste » : j’ai évoqué un peu plus haut tous les qualificatifs que les commentateurs employaient pour parler de Richard III. Qualificatifs touchant à sa « psychologie ». Il est une autre catégorie qui revient toujours et presque même avant celle que je viens de citer. Ce sont les qualificatifs désignant le physique du duc. Comme l’écrit Daniel Loayza, le dramaturge (au sens allemand du terme) du théâtre de l’Odéon : « Gloucester est bossu et pied-bot, aussi sanguinaire que répugnant, comparé tour à tour à un chien, un loup, un tigre, un sanglier, ou à une araignée, un hérisson, un porc, un crapaud… ». La ou les difformités de son corps fascinent pour atteindre une sorte d’état de grâce. Sa grâce est dans la difformité. Comment jouer le personnage, que faire de ses difformités qui, au gré du déroulement des représentations finissent par être gommées et oubliées par le comédien chargé du rôle-titre, ce qui n’était certes pas le cas de Carmelo Bene, puisqu’au contraire celui-ci avait élaboré tout un jeu avec des prothèses, « toutes les monstruosités du corps humain » ?

Autant de questions donc auxquelles les trois mises en scène de la pièce que nous venons de voir en France apportent, même en négatif, quelques éléments de réponse. Venons-en à elles. Premier constat : elles sont l’œuvre de trois metteurs en scène de générations différentes. Le belge d’origine flamande, Ivo van Hove, le plus célèbre d’entre eux, en passe de rivaliser avec Ostermeier en ce qui concerne la « starisation », file vers la soixantaine, Jean Lambert-wild, le directeur du Centre dramatique national du Limousin (son spectacle devrait être présenté à Paris la saison prochaine), a 44 ans, quant au petit dernier, Thomas Jolly, la nouvelle coqueluche du théâtre français, il est le cadet de Lambert-wild d’une dizaine d’années. Trois générations donc, et trois manières d’appréhender la pièce de Shakespeare qui, je le rappelle est une pièce de jeunesse, peut-être aussi trois manières d’envisager l’acte théâtral et d’appréhender le monde. Trois manières d’incarner le personnage principal de la pièce, car c’est bien Thomas Jolly qui joue dans sa mise en scène, Jean Lambert-wild dans la sienne, quant au comédien chargé du rôle dans le spectacle d’Ivo van Hove, Hans Kesting, à 55 ans il s’approche de l’âge de son metteur en scène…

©Tristan Jeanne-Valès
©Tristan Jeanne-Valès

Continuons sur la matière chronologique : Thomas Jolly que le public international ne connaît pas encore (faut-il s’en féliciter ?) est, je l’ai dit, la nouvelle coqueluche du théâtre français et comme tel propulsé vers l’international justement, et sur les plus grandes scènes françaises, en l’occurrence le Théâtre national de l’Odéon. Invité par le festival d’Avignon l’année dernière avec une intégrale de Henry VI de Shakespeare (déjà), il avait connu un succès sur-dimensionné. Succès dû autant à la longueur du spectacle, 18 heures, qu’à ses qualités intrinsèques. Fort de ce succès le jeune homme et sa compagnie ont donc décidé de poursuivre l’aventure en présentant l’intégrale – là encore – de Richard III qui ne durait « que » 4 heures 20. Une suite, dans l’esprit du metteur en scène et dans la chronologie de l’histoire, d’une logique irréfutable. À ce stade, la première interrogation qui vient à l’esprit est de savoir s’il est absolument nécessaire de jouer l’intégralité des textes (je ne parle que de ceux de Shakespeare) pour en rendre parfaitement compte et être fidèle à l’auteur. Au regard du spectacle proposé par Thomas Jolly on aurait plutôt tendance à répondre par la négative. Et ce qui ressort le mieux de ce choix c’est la suite de l’histoire traitée ici comme dans Henry VI, comme une série télévisée tant prisée par les jeunes gens des nouvelles générations, séries dans lesquelles le sérieux des événements se mêle aux blagues de potaches, à la dérision plus ou moins vulgaire ou trash (Jeanne d’Arc dans Henry VI, cheveux teints d’une couleur criarde et fluo, finissait par montrer ses fesses au public…) : on est jeune, on le fait savoir ; on a de l’impertinence… Si l’histoire est bien suivie, une histoire à rebondissements, celle de la grande Histoire, pas question en revanche d’être dans la moindre parcelle de reconstitution historique. Dans la scénographie qui évoquait à maints égards celle de Jan Pappelbaum pour le travail d’Ostermeier, Richard III, interprété plutôt mollement, c’est-à-dire sans authentique énergie par le metteur en scène lui-même, était une sorte de rock star gothique et punk tout à la fois, n’hésitant pas à beugler une chanson balayé par les feux des multiples petits projecteurs led empruntés aux spectacles de music-hall… Que retient-on dès lors de ce Richard III de Shakespeare si ce n’est qu’il fut un véritable monstre – chose proclamée sur tous les tons et à maintes reprises pendant le déroulement de la pièce, sans que cela suffise pour que nous puissions adhérer à cette proposition terne et incohérente ?

Le Richard III de Jean Lambert-wild, qui a ajouté au titre la devise du roi écrite en français, Loyaulté me lie est, dans son projet même, aux antipodes de celui de Thomas Jolly. Pas question de jouer l’intégralité de la pièce – une étude attentive des coupures, ajouts, condensation, fusion de différents personnages secondaires en un seul, etc. serait fort utile –, et même plus, sur le plateau une comédienne, superbe Élodie Bordas, se charge d’interpréter tous les rôles, sexes confondus, face au seul et unique Richard III joué par Jean Lambert-wild. Les deux comédiens sont des clowns qui évoluent dans une scénographie baroque pour le moins surprenante signée par un artiste connu dans le milieu des arts plastiques et de la bande dessinée, Stéphane Blanquet. Le décor est celui d’un grand castelet, avec ses mises en perspective forcément infinies, petit théâtre dans le grand théâtre, avec ses rideaux rouges qui s’ouvrent et se ferment comme chez Guignol, avec étage et stands pour jeux (de massacre) multiples et variés sur les côtés, etc. C’est au milieu de ce qui pourrait sembler n’être qu’un sacré bazar mais qui est en fait une mécanique de précision, qu’éclate la langue de Shakespeare, assonances et rythmiques enfin retrouvées en français et rendues à leur vertu première, grâce au beau travail de Gérald Garutti et de Jean Lambert-wild. La métaphore, si métaphore il y a, est simple : le monde est un cirque ou une fête foraine. Le paradoxe veut que ce soit dans cet univers que l’aspect tragique de la pièce de Shakespeare apparaisse soudainement dans toute son intensité. Car tragique il y a (par opposition à l’épopée, qui dans le cas présent serait l’épopée d’une partie de l’histoire de l’Angleterre). À cette constatation il convient d’en ajouter une deuxième qui concerne, comme le remarque et le souligne le philosophe britannique Raymond Geuss qui a suivi le travail de Lambert-wild et a écrit le petit essai Richard III : déchirement tragique et rêve de perfection, la dimension comique de la pièce : « Richard n’est pas seulement entreprenant et rapide, il est irrésistiblement drôle ». Raymond Geuss poursuit sur ce thème : « Richard est lui-même tout à la fois, en une seule et même personne, un héros tragique et un clown », et de poursuivre « Richard est […] son propre bouffon : il est Lear et le Fou en une seule et même personne […] dans la première partie de Richard III, c’est comme si nous étions en train de regarder une pièce écrite et mise en scène par Richard »… C’est effectivement tout cela qu’à merveille Jean Lambert-wild dessine sur le plateau. Je précise toutefois que s’il surgit en clown blanc, avec son masque blafard et en pyjama, ce n’est pas forcément uniquement pour Richard III ; ainsi apparaît-il dans ses spectacles et son entrée en scène, valise à la main, n’est que la parfaite continuité du rôle qu’il avait dans son spectacle précédent, En attendant Godot. L’épure tragique n’en est pas moins dessinée avec une belle acuité. Daniel Loayza évoquant le travail de Carmelo Bene et mettant ses pas dans ceux de Gilles Deleuze disait que « ”Richard” est le nom d’une machine à produire des possibilités théâtrales inouïes, proprement impensables ». C’est très exactement ce qu’est le Richard III de Lambert-wild qui rend un juste hommage à Shakespeare.

 

©Tristan Jeanne-Valès
©Tristan Jeanne-Valès

Au regard de ces deux premiers spectacles, si l’on se pose la question de la fidélité au texte original, force est de constater que le plus fidèle n’est peut-être pas celui que l’on croit, ce qui, d’une certaine manière, revient aussi à s’interroger sur ce qu’est la fidélité à un texte, sachant que pour ce qui concerne le travail de Thomas Jolly et celui de Jean Lambert-wild, il a bien fallu en passer par le biais d’une traduction, voire d’une adaptation. Le metteur en scène belge joue cartes sur table, puisqu’il parle d’emblée d’un travail d’après Shakespeare. D’après, plus exactement, Henri V, Henri VI et Richard III. Le spectacle s’intitule Kings of War et donne les clés de l’enjeu de la représentation : il s’agit, ni plus ni moins – même si cela se passe durant la Seconde Guerre mondiale puisque nous sommes au départ dans le QG, le war room de Churchill – de faire le portrait croisé de trois grands leaders politiques ; l’oublierait-on qu’Ivo van Hove nous le rappelle vivement avec des images de ce qui se joue sur le plateau filmé en gros plans, le tout encore alourdi par d’autres images-commentaires, comme si le seul jeu théâtral ne suffisait pas à la démonstration. Des pièces de Shakespeare, chair enlevée, ne reste plus qu’une colonne vertébrale, qu’une ligne directrice dégagée de toute gangue. Où sommes-nous réellement ? Dans Shakespeare, vraiment ? Ou dans un discours qui se veut délibérément de notre temps. On remarque par ailleurs que là aussi la forme du feuilleton joue à plein. En un sens, Ivo van Hove rejoindrait à sa façon Thomas Jolly. Étrange paradoxe que sépare la qualité du travail de l’un, le premier nommé, en opposition à l’autre… Le spectateur, lui, reste loin du compte, avec un véritable sentiment de frustration.

Reste, en définitive, que l’ « affaire » Richard III semble bien loin d’être terminée.


Jean-Pierre Han

*Jean-Pierre Han : Journaliste et critique dramatique. A créé et dirige la revue Frictions, théâtres-écritures. Rédacteur en chef des Lettres françaises. Collabore à de nombreuses publications françaises et étrangères.
A enseigné l’esthétique théâtrale et la critique dramatique pendant quinze ans à l’IET de Paris III-Sorbonne nouvelle et à Paris X.
Ancien président du Syndicat de la critique de théâtre, musique, danse française. Vice-Président de l’AICT (Association internationale des critiques de théâtre). Directeur des stages pour jeunes critiques.

Print Friendly, PDF & Email
Trois Richard III : trois visions de la pièce