Irène Sadowska-Guillon*

Irene Sadowska Guillon

Le conte d’hiver (The Winter’s Tale) de William Shakespeare.

Mise en scène Declan Donnellan, par la compagnie Cheek By Jowl, scénographie Nick Ormerod, lumières Judith Greenwood, musique Guy Hughes, avec : Grace Andrews – Emilia, Le Temps, Joseph Black – Cléomène, Tom Cawte – Mamillius, Ryan Donaldson – Autolycus, Chris Gordon – Florizel, Guy Hughes – Dion, Orlando, James – Léonte, Sam McArdle – jeune berger, Eleanor McLoughlin – Perdita, Peter Moreton – vieux berger, Antigonus, Nathalie Radmall-Quirke – Hermione, Dorcas, Joy Richardson – Paulina, Mopsa, Abubakar Salim – Camillo, Edward Sayer – Polyxène.

Au Centre Dramatique National de Madrid.
Du 10 au 14 février 2016 puis en tournée mondiale.

Declan Donnellan est depuis quelques années un invité permanent du Centre Dramatique National de Madrid qui coproduit son spectacle Le conte d’hiver de Shakespeare. Une tragi-comédie sur la rage destructrice de la jalousie et la rédemption par l’amour, avant dernière pièce de Shakespeare écrite en 1610 où l’on trouve des résonances avec Othello et La tempête.

Un conte qui est une leçon de sagesse dont tous les personnages paient les frais et dont le temps est le principal protagoniste.

Declan Donnellan qui se nourrit au lait shakespearien, fidèle à la trame de la pièce, l’interprète avec le regard d’un homme d’aujourd’hui en captant dans Le conte d’hiver « le bruit et la fureur » mais aussi l’absurde et le grotesque de notre société. De sorte que l’histoire du Roi de Sicile paranoïaque et délirant qui détruit dans sa folie toute sa famille devient une métaphore du pouvoir politique qui au nom d’un extrémisme idéologique ou religieux, sacrifie et détruit tout.

Declan Donnellan ne transplante pas l’action du Conte d’hiver dans l’époque contemporaine. Le conte étant par définition intemporel et universel, son contenu se prête à des interprétations différentes.

En relevant dans le conte ses résonances avec la réalité de notre monde à laquelle il fait des allusions ironiques, en en prélevant quelques marques dans son spectacle, Declan Donnellan situe le conte dans un ici et maintenant du théâtre où opèrent la magie et l’imaginaire du spectateur. Et c’est une leçon magistrale de théâtre.

Photo by Johan Persson
Photo by Johan Persson

Comme Hamlet qui à partir d’un soupçon insufflé par un hypothétique fantôme, qui prend la forme d’un délire, met en crise et détruit tout son entourage, Léonte dans Le conte d’hiver, saisi par un soupçon imaginaire, possédé par la jalousie paranoïaque en sera lui-même la victime en détruisant sa famille.

L’action de la pièce qui se déplace du royaume de Sicile de Léonte en Bohême où règnent Polyxène pour revenir 16 ans après en Sicile, est une sorte de parcours de rédemption de Léonte rongé par les remords de son injuste folie. Un chemin de repentir, d’expiation, de retrouvailles et de pardon mais rien ne pourra réparer les dégâts de sa folie.

Une comédie amère même si elle a pour happy end le mariage d’amour des enfants des Rois amis Polyxène et Léonte.

En bref l’histoire peut se résumer ainsi. Polyxène, Roi de Bohême, ami d’enfance de Léonte Roi de Sicile, en visite depuis neuf mois chez ce dernier, décide de rentrer dans son royaume, résistant aux prières de son ami de prolonger son séjour. Léonte demande à son épouse Hermione d’insister à son tour. Alors que Polyxène cède à ses insistance la jalousie née dans l’esprit de Léon prend des proportions atroces, d’autant qu’Hermione sa femme est enceinte justement de neuf mois. Il ordonne d’empoisonner Polyxène. Celui-ci, prévenu par Camillo, le conseiller de Léonte, quitte précipitamment la Sicile ce qui conforte encore Léonte dans ses soupçons d’adultère. Il jette sa femme en prison où elle donne naissance à une fille que Léonte tient pour bâtarde et la confie à un courtisan pour qu’il l’abandonne en terre étrangère.

Photo by Johan Persson
Photo by Johan Persson

De plus en plus aliéné il déclare mensonger l’oracle de Delphes qui confirme l’innocente d’Hermione. Les dieux offensés le punissent par la mort de son fils. Paulina lui apprend qu’Hermione a succombé à la douleur de la mort de son fils. Durant 16 ans Léonte va être torturé par les remords.

Pendant ce temps sa fille abandonnée sur les rives de la Bohème, recueillie et élevée par un berger qui l’a baptisé Perdita, est devenue une belle jeune fille dont le prince Florizel, fils de Polyxène, tombe amoureux sans connaître sa véritable identité. Polyxène s’opposant au mariage de son fils avec une fille du peuple, les jeunes gens aidés par Camillo se réfugient en Sicile. Polyxène les poursuit, le berger, père adoptif de Perdita aussi, de sorte que tout le monde se retrouve en Sicile où la lumière se fera sur les origines de Perdita levant l’obstacle à son mariage avec Florizel.

Et ce n’est pas tout. Considérant que Léonte a suffisamment expié ses erreurs, Paulina, la confidente d’Hermione, la fera apparaître sous forme d’une statue qui va s’animer devant les yeux émerveillés de tout le monde.

Declan Donnellan inscrit sa mise en scène dans un dispositif scénique unique extrêmement efficace. Au fond une grande boîte – scène dont les panneaux se rabattent dans certaines séquences évoquant des lieux différents. Trois boîtes en bois rectangulaire délimitent l’espace, servent de bancs, mises côte à côte font un muret. Tous ces éléments modulables permettent d’esquisser instantanément les divers lieux de l’action. Un pupitre apparait dans la scène du jugement de la reine et sur le panneau du fond sont projetées la tête du roi pendant son discours d’accusation et de la reine qui proteste de son innocence.

Photo by Johan Persson
Photo by Johan Persson

Les costumes sont contemporains mais sans extravagance.

Le spectacle commence par une scène visuelle, sans texte, comme une sorte d’ouverture. On voit Léonte jouant avec son fils, dans une sorte de lutte de boxe, puis, toujours sans un mot, Léonte et Polyxène assis chacun d’un côté du plateau se rapprochent peu à peu avec des gestes d’amitié. Ensuite quand Hermione demande à Polyxène de rester, Léonte prend les mains de sa femme et de son ami et les joint à plusieurs reprises, les obligeant à se regarder, à se sourire, les rapproche, les manipules en les mettant dans une position comme s’ils faisaient l’amour.

Declan Donnellan visualise dans cette scène pantomimique qui r   appelle le théâtre «souricière » d’Hamlet, comment la folie germe et prend toute la place dans la tête de Léonte.

Pas de gags gratuits, pas d’effets inutiles ni de redondances entre ce qui est dit et ce qui est représenté dans la mise en scène d’une extrême cohérence dramaturgique et visuelle. Declan Donnellan déploie ici son grand art du théâtre en multipliant des inventions, des clins d’œil, en injectant sur le mode ironique, grotesque dans l’univers du conte des éléments contemporains et des références à la réalité d’aujourd’hui, mais aussi à l’œuvre de Shakespeare. Ainsi par exemple Perdita distribuant dans la fête populaire des fleurs aux invités en donnant la signification de chaque fleur, rappelle-t-elle Ophélie de Hamlet.

Photo by Johan Persson
Photo by Johan Persson

Après l’entracte annoncé par un personnage, intervient le personnage Temps, joué par une actrice. Son discours est suivi, comme dans les séries télévisées, de la reprise de la fin de la première partie avant d’enchaîner le déroulement de l’action.

Declan Donnellan trouve des équivalents contemporains très pertinents tantôt poétiques, tantôt comiques, bouffons, des personnages et des situations de l’œuvre originale de Shakespeare.

Dans les interventions musicales fréquentes la musique, les chansons de type rock, la guitare électrique, se mêlent avec des airs anciens évoquant des ballades irlandaises.

La séquence de la querelle des femmes au sujet des cadeaux est présentée sur le mode caricatural d’un reality show télévisé où l’animateur du programme interroge avec un micro en direct les témoins.

À plusieurs reprises Declan Donnellan recourt aux éléments du théâtre populaire, forain, en les transposant sur le mode contemporain. Au début de la scène de la fête campagnarde, de la salle arrive un saltimbanque, vendeur ambulant avec sa marchandise, qui chante et s’accompagne à la guitare. Il fera danser la joyeuse compagnie festive sur des airs rock.

Le roi Polyxène y fera irruption, déguisé en chasseur avec une casquette et des lunettes noires.

Photo by Johan Persson
Photo by Johan Persson

Le happy end dans la dernière scène est relativisé. Les personnages, une bougie à la main, dans une demi obscurité s’approchent silencieux et entourent la statue de la reine. Le ton cérémonial de cette « procession » caricaturée s’amplifie, au signal de Paulina, maître de cérémonie, ils entonnent un chant solennel a cappella. Dans l’atmosphère recueillie on voit passer le fils mort de Léonte qui vient toucher le front de son père en signe de pardon.

Après quelques spectacles faits avec des acteurs russes ou français Declan Donnellan retrouve dans Le conte d’hiver les acteurs de sa compagnie, virtuoses du théâtre shakespearien, de ses tensions et de ses registres de tons, du jeu depuis l’excès, le grotesque, le trivial et le farcesque à la grande retenue et à l’économie expressive et gestuelle.

Declan Donnellan nous a offert dans Le conte d’hiver un grand théâtre, libéré de l’emprise temporelle, à la mesure du génie de Shakespeare.


Irene Sadowska Guillon

*Irène Sadowska-Guillon : Formation universitaire littéraire et théâtrale : niveau Maîtrise et Doctorat d’État. Auteur de nombreux essais sur le théâtre et critique dramatique, dans plusieurs revues spécialisées de théâtre et des arts du spectacle en France et à l’étranger. Spécialisée en théâtre contemporain, en particulier hispanique. Organisatrice et coordinatrice d’événements théâtraux. Membre fondateur du réseau français de l’Institut International du Théâtre de la Méditerranée, fondatrice, présidente des Échanges Franco Hispaniques des Dramaturgies Contemporaines « Hispanité Explorations ». Trésorière d’honneur de l’Association internationale des critiques de théâtre (AICT) et du Syndicat Professionnel de la Critique de Théâtre en France. Membre de la Asociacion de Directores de Escena d’Espagne. Membre du conseil de rédaction de la revue ADE teatro et de Red Escenica.

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Quand la tourmente s’apaise… (Le conte d’hiver-The Winter’s Tale)