Par Octavian Saiu*

Gigi

Gigi Căciuleanu est un danseur, un chorégraphe… un artiste. Les influences peuvent remonter, dans son cas, aux autres maîtres de la danse ou à de grands artistes visuels, de grands écrivains, mais aucune n’arrive à l’expliquer entièrement. Il est au-delà de pareilles références, créateur d’un langage total entre silence et parole, entre mouvement et immobilité. Il a débuté avec fugacité sous la Roumanie communiste, osant défier son temps et l’époque, affronter les limites de l’art chorégraphique, approcher la danse du théâtre et le théâtre de la danse, pour être libre sur scène et, selon ce qu’il pensait, chercher la vérité la plus simple, le caractère absolu du geste, comme un témoignage de soi. Dès lors et jusqu’à aujourd’hui, Gigi – c’est ainsi qu’il est connu de ses spectateurs fidèles et de ses célèbres  collaborateurs – n’a pas cessé de chercher cette vérité : à Bucarest, à Paris, à Berlin, à Moscou, à Santiago du Chili, à Nancy… Et de nouveau, à Bucarest. Cet artiste ne reste pas captif entre deux mondes, la Roumanie et la France, mais entre un lieu d’origine jamais abandonné et une série d’horizons tour à tour découverts et redécouverts. Les paroles d’un critique allemand le décrivent bien, avec rigueur, mais aussi avec tendresse : « Căciuleanu danse comme s’il se trouve sur un terrain parsemé de trous – à la différence de Pina Bausch, qui ne semble préoccupée que par l’exploitation de ces trous, le chorégraphe danse autour d’eux avec une sûreté de noctambule… » (Horst Koegler, in Stuttgarter Zeitung, 22/12/1972).

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Gigi nomme ses collaborateurs des « dansacteurs », les héros d’une odyssée permanente dans laquelle lui, artiste par excellence, sait que le point d’arrivée ne compte plus. Ce qui donne une saveur à son langage n’est pas un mélange fin et dosé de théâtre et de danse, ce qui diffère totalement de ce qu’on peut découvrir chez Pina Bausch, Mats Ek, Susanne Linke ou Anne Theresa de Keersmaeker. Ce n’est pas l’enchevêtrement du verbe et du mouvement dans un équilibre fragile. Il s’agit d’une œuvre d’auteur, intégrant les notes de Mozart ou les pensées de Tchekhov dans une poétique du moi personnel. Sans égocentrisme. Seulement par un besoin de sincérité conjuguée à la première personne, et transmise aux spectateurs par les autres, par les gens dont il s’entoure, des êtres qui lui font confiance et qui le suivent dans son rêve. Au cours du temps, il y en a eu beaucoup, de plusieurs continents. Aujourd’hui, ils sont danseurs, acteurs ou, plus précisément, ce sont des dansacteurs roumains réunis autour d’un maître qu’ils ne peuvent appeler que Gigi, comme tous ceux qui le connaissent.

Vous êtes un chorégraphe qui ne tombe pas dans des jalons préétablis. Dans quels termes définiriez-vous votre travail : danse contemporaine, théâtre, danse théâtre ?

André Philippe Hersin, rédacteur en chef et fondateur de la prestigieuse revue Les Saisons de la Danse de Paris, a eu un jour  cette expression : « Gigi ? Il fait du Gigi ! » La vérité est que j’essaye de repartir, à chaque création (donc, pratiquement tous les jours !), à zéro. Ce qui déboussole quelques fois les « experts »… Je danse d’abord tout seul comme un fou (souvent dans ma tête), et ensuite j’analyse. Après quoi, je danse de nouveau pour resoumettre ce que je viens de faire à une nouvelle analyse ; et ainsi de suite… « La structure derrière la folie, la folie derrière la structure. » Pas à pas… Lorsque j’étais très jeune, je rêvais de devenir clown-mathématicien !

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Cela étant dit, ce qui m’intéresse, c’est d’explorer, à travers mes spectacles, ce que j’ai appelé le « théâtre chorégraphique ». C’est-à-dire : d’appliquer le concept « chorégraphie » à la représentation théâtrale, quel que soit son genre. De concevoir mon spectacle, avant tout, en termes de mouvements corporels proprement dits par rapport à l’« échiquier » de l’espace, espace qui acquiert ainsi sa propre dynamique. En un mot : la mise en scène vue et conçue comme une chorégraphie. L’espace « danse » aussi. Mouvement & Spatialité. J’ai exposé ce concept dans un ouvrage de coréosophie ayant pour titre : « VVV. Vent, Volume, Vecteurs ».

Comment a débuté votre carrière sous la Roumanie communiste ?

En rêvant de devenir « clown-mathématicien », je crois que j’essayais inconsciemment de prévoir contourner les pièges des endoctrinements, quels qu’ils soient, pas seulement ceux d’ordre politique. Pour pouvoir rester, en dansant, debout, dans l’arène !

Enfant, comme je ne tenais pas en place et bougeais dans tous les sens, ma mère m’a emmené prendre des leçons de danse dès l’âge de 4 ans, afin de canaliser ainsi ma débordante énergie. (Et ça marche jusqu’à aujourd’hui !) Au début, je fréquentais l’un des très rares cours privés encore existants. À partir de l’âge de 9 ans, je fus admis, après une très sévère sélection, au Lycée d’État spécialisé qui se nommait alors : l’École Supérieure de Chorégraphie de Bucarest.

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Mais je considère que mon vrai chemin d’artiste a commencé à l’âge de 14 ans, lorsque j’ai eu la chance d’avoir comme professeur la Grande Dame de la danse contemporaine roumaine, Miriam Raducanu. Dans ses cours, ce qui jouait un rôle très signifiant, c’était l’improvisation selon des règles très strictes, à l’image des musiciens de jazz qui peuvent se permettre d’improviser uniquement après avoir maîtrisé à fond aussi bien leur instrument que la technique afférente. Sa méthode, très personnelle, fait appel avant tout à la personnalité et au talent de chacun. Si vous avez vu le film Le Cercle des poètes disparus, vous comprendrez ce que je veux dire. J’ai commencé à travailler dans ces spectacles de danse d’avant-garde (Nocturne 91/2) où tout Bucarest courait même s’il n’y avait pratiquement aucune autre publicité que le bouche à l’oreille… Parallèlement à mon travail avec Miriam Raducanu, après l’École, je fus reçu dans la Compagnie de Ballet de l’Opéra de Bucarest, dont je devins, en quelques mois seulement, soliste. J’y ai dansé bien entendu des rôles du répertoire académique mais également, comme protagoniste, des partitions nouvelles qui étaient écrites spécialement pour moi, parmi lesquelles : L’Amour Médecin, Le Mur, Petrouchka, Un Américain à Paris

En profitant d’un assouplissement temporaire du régime, nous avons pu voyager avec les spectacles de Miriam Raducanu, (il est vrai, au compte-gouttes et dans des conditions pour le moins difficiles) pour répondre seulement à quelques-unes des invitations qui nous étaient adressées de l’extérieur du pays ; à des festivals comme celui d’Édimbourg ou de Baalbek ; à Bruxelles ou à Viña Del Mar.

Comment s’est passée votre première rencontre avec la danse occidentale ?

Ma première vraie rencontre avec la danse occidentale a eu lieu… à l’envers. Ce fut la rencontre de celle-ci avec moi ! Je suis « sorti » de Roumanie pour participer au Concours international de chorégraphie de Cologne et j’ai remporté le 1er prix en 1971. C’était assez inhabituel que quelqu’un d’Europe de l’Est gagne un concours de danse contemporaine, à l’époque où le rideau de fer était hermétiquement fermé. Je n’avais d’autre atout que mon originalité, car j’ignorais totalement ce qui « se faisait » ailleurs. Le président du Jury qui m’a accordé ce prix, et de la main duquel je l’avais reçu, était Kurt Joos. Auparavant, le même prix fut attribué à Pina Bausch. Deux motifs de me sentir très heureux et fier !

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Je suis retourné à Bucarest avec mon prix. Un an après, je me suis présenté de nouveau au même concours de Cologne et, à ma grande surprise, j’ai gagné, pour la deuxième fois consécutive, le 1er prix. Cette fois-ci, je l’ai reçu des mains de Hans Van Manen. Ma pièce était écrite sur la musique du Boléro de Ravel. C’était la même année où la version chorégraphique de Béjart faisait des ravages en Occident… Pina Bausch a vu ma pièce et m’a proposé de venir travailler comme chorégraphe dans sa compagnie d’Essen Werden : Folkwang Ballet. Mon titre officiel chez Pina était : Gast-Dozent. Je fus donc engagé comme professeur de « ma propre façon de danser » dans le temple de la danse contemporaine d’avant-garde allemande. Et cela, en venant de l’Est ! J’en suis, jusqu’à ce jour, très fier, car cela voulait dire qu’à part les récompenses personnelles dont je viens de parler, j’avais bénéficié en Roumanie, de la part de mes professeurs, et surtout de la part de Miriam Raducanu, d’une préparation que l’on pourrait qualifier de plus qu’honorable…

Vous avez bâti une grande partie de votre carrière en France, et pourtant vous avez toujours travaillé avec des artistes de partout. La France a-t-elle été un chez-vous ? L’est-elle encore ?

Je vis en France depuis 1974, donc je peux dire que j’ai passé la majeure partie de ma vie dans ce pays dont je suis citoyen (et fier de l’être !) depuis ma naturalisation en 1979.

Quand vous travaillez en Roumanie, vous considérez-vous roumain ? Y a-t-il une identité nationale dans la danse ?

Né en Roumanie, avec une grand-mère russe, l’autre grecque, un grand-père roumain de Moldavie et un autre aïeul suédois, je suis en droit de me sentir profondément Européen. Mais la vie m’a appris que, à l’image de plein d’artistes, je ne me trompais pas en me considérant comme un citoyen du monde… Après tout, l’herbe n’a pas besoin de passeport pour pousser où bon lui semble !

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Quelles sont les expériences qui ont formé votre esthétique, votre vision, votre approche de la danse ?

Pour ma part, j’ai toujours puisé mon inspiration dans la poésie. La mienne et celle des autres. Je peux dire aussi que j’ai plus appris sur mon métier dans les musées ou dans les galeries d’art que dans les studios de danse. Je me suis toujours auto-inspiré. En ce qui me concerne, il est impossible de séparer le Dance Maker du poète et du dessinateur. Ces trois choses ne sont pas seulement indissolublement liées mais s’entrelacent avec « entêtement » dans ma personnalité d’artiste. Elles sont inséparables.

Quels sont les gens les plus importants dans votre carrière ?

Comme personnalités artistiques que je considère non seulement importantes, mais essentielles pour mon parcours (je n’aime pas le mot « carrière » !), à part Miriam Raducanu, je citerais : Dan Mastacan, Ruxandra Racovitza, Pina Bausch, Pierre Cardin, Rosella Hightower, Maya Plissetskaïa…

Le chorégraphe est-il un vrai « auteur » aujourd’hui ?

Je considère qu’un chorégraphe est un auteur lorsqu’il a un concept et un langage bien personnels, qui n’appartiennent qu’à lui. En musique, à côté d’un nombre assez restreint de compositeurs, il y a beaucoup d’arrangeurs et/ou d’orchestrateurs… De même, un versificateur n’est pas nécessairement un vrai poète… On peut étendre cela au chorégraphe.

Interférences

En ce qui me concerne, je « fais » ce qu’on appelle des spectacles d’auteur : je conçois mes propres scénarios, ma gamme de mouvements, ma mise en scène, ma propre spatialité, et, souvent, ma propre scénographie… Je préfère peut-être me tromper dans ma propre langue, qu’avoir raison dans la langue d’un autre.

Fellini est en même temps metteur en scène et scénariste, concepteur et réalisateur de ses films. Beaucoup ont essayé de l’imiter, mais il reste unique ; une référence. C’est un AUTEUR.

En ce qui vous concerne, quelle est la part de tradition et de nouveauté dans vos œuvres les plus récentes ?

On dit qu’il n’y a rien de neuf sur terre. Jorge Borges, quant à lui, si je ne me trompe pas, disait qu’il n’y avait rien de vieux sous le soleil…

Borges (toujours lui !) écrivait quelque part, qu’il ne comprenait pas pourquoi il fallait juger l’art en termes militaires : d’avant-garde ou d’arrière-garde, plutôt qu’en termes de qualité. Je suis tout à fait d’accord avec cette non-horizontalité et j’adhère totalement à l’idée de verticalité dans l’appréciation d’une œuvre d’art… Ce qui compte, c’est de mettre la barre le plus haut possible.

Il me paraît plus intéressant d’explorer les choses en profondeur sans rechercher la nouveauté pour la nouveauté, qui peut ainsi tuer justement la… nouveauté, en la rendant superficielle et même frivole.

Cela ne m’intéresse pas de choquer, mais plutôt de créer et de proposer un monde à moi, vers lequel je puisse attirer le spectateur. Je préfère l’émouvoir plutôt que le choquer inutilement ; frapper son imagination, mais non pas la frapper pour l’assommer.

J’aime croire à la séduction de l’émotion, de l’énergie, du rêve…

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Mais qu’est-ce qu’il y a de nouveau dans la danse ? Y a-t-il encore quelque chose de nouveau qu’on puisse découvrir ?

« Rien ne se démode plus vite que la mode »… La sincérité d’une originalité profonde me paraît plus intéressante et souhaitable que la nouveauté à tout prix. Mais, en même temps, c’est excitant pour moi de constater que malgré le fait que la danse soit un art universel et vieux comme le monde, nous sommes loin d’avoir tout découvert en ce qui la concerne. Pour moi, la danse est en même temps un art et une science. Un art précis et une science folle…

J’aimerais lancer et utiliser le terme de « danse docte » de la même manière qu’il existe celui de musique docte.

De façon générale, dans l’art contemporain, quelle est la place de la danse ? Dans les contextes roumain et international…

La danse joue un rôle de plus en plus important dans le monde : comme spectacle, mais aussi en tant qu’acte social. J’en suis un témoin privilégié aussi bien qu’un des acteurs passionnés.

Je suis fier d’avoir pris part à l’explosion de la danse contemporaine en France où j’ai dirigé de 1978 à 1993, aux côtés de Dan Mastacan (talentueux et intelligent acteur, metteur en scène, scénographe, éclairagiste et… administrateur), un des premiers Centres chorégraphiques nationaux français, celui de Rennes. Cela, en ayant créé auparavant, tous les deux, à Nancy, le Studio de Danse contemporaine de Lorraine (1974-1979), ensuite, toujours avec lui, la « Compagnie Gigi Caciuleanu » de Paris (1993-2001). À Santiago du Chili, j’ai contribué activement à la vie artistique de ce pays, en dirigeant le « Ballet National Chilien » de 2001 à 2013. Et aujourd’hui, tout en continuant de travailler à Paris, en Europe et ailleurs, depuis 2005, je dirige la « Gigi Caciuleanu Romania Dance Company » dont le producteur est la Fondation « Art Production » de Bucarest.

Vous pouvez me décrire les performeurs avec lesquels vous travaillez, et que vous appelez des « dansacteurs » ? Sont-ils différents des danseurs typiques des autres compagnies ?

Si la « danse théâtre » utilise les danseurs en tant qu’acteurs, dans mon « théâtre chorégraphique », j’agis à l’envers. Le concept consiste à utiliser les acteurs comme des danseurs. Et lorsque je travaille avec des danseurs professionnels, j’essaye de les transformer d’abord en acteurs pour ensuite les « reprogrammer » comme danseurs…

C’est pour cela que j’ai inventé ce nom de « DansACTeurs » pour les interprètes de mon Théâtre Chorégraphique.

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Quelles relations entretenez-vous avec les plus jeunes générations de chorégraphes roumains ? Peut-on parler de « génération » en matière de danse ?

Les jeunes représentent le futur. L’avenir, on l’apprécie parce que « là-bas », tout est possible. Ce qu’on pourrait, en revanche, lui reprocher c’est le fait qu’il soit incertain…

Pour ma part, je suis fier que la plupart des membres de la « Gigi Caciuleanu Romania Dance Company », aussi bien que des autres compagnies que j’ai dirigées dans le monde, soient devenus depuis, ou sont en ce moment même en train de devenir, des noms dans la danse, dans le théâtre et dans l’art en général.

Votre travail, est-il connecté au présent, à la contemporanéité, ou est-ce qu’il transcende de pareilles références ?

Je n’aime pas vivre dans le passé. Ni même dans le présent. Je préfère me projeter dans le futur. C’est le seul temps verbal que je comprenne et que j’aime vraiment.

L’actualité m’intéresse dans le sens qu’elle représente autant de portes et de fenêtres ouvertes vers le futur. Bien sûr, je suis connecté au jour d’aujourd’hui et par conséquent mon art l’est aussi. Mais j’aime autant Shakespeare, Caragiale, Molière ou Léonard de Vinci que Picasso, Modigliani, Brancusi, Andy Warhol ou Spielberg.

Cela étant dit, je crois profondément qu’un vrai artiste, et d’autant plus un créateur, a le droit et le privilège d’avoir une conception différente de la géographie telle qu’on l’apprend à l’école, ainsi qu’une perception du temps, autre que celle des horloges et des calendriers.

Qui êtes-vous, Gigi Căciuleanu ?

Je suis simplement : « Gigi ».


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*Octavian Saiu, Secrétaire général adjoint de l’AICT et Président de la Section roumaine – Théâtrologie de l’AICT,  a un doctorat en études théâtrales et un en littérature comparée. Professeur invité dans plusieurs universités d’Europe et d’Asie, il est aussi Maître de conférences à l’Université nationale de théâtre et de cinéma de Bucarest. Auteur de huit ouvrages sur le théâtre,  il a reçu le Prix de la critique en  2010 et celui de l’Union des artistes du théâtre (UNITER) en 2013. Activement engagé dans plusieurs festivals autour du monde, il a animé des discussions et présidé des colloques au Festival international d’Édimbourg et au Festival international de théâtre de Sibiu. Sa dernière publication est la monographie Hamlet and the Madness of the World, publié en anglais en 2016.

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La danse et l’esprit d’un Roumain transnational: Entretien avec Gigi Căciuleanu