Entretien avec Santiago Martin Bermudez

Propos recueillis par Irène Sadowska Guillon*

Santiago Martin Bermudez
Santiago Martin Bermudez

L’éclectisme, le non-conformisme et la liberté totale de pensée et de son écriture caractérisent la démarche de Santiago Martin Bermudez.

Fondateur et animateur de diverses revues et de collectifs théâtraux et musicaux, autant dans ses multiples activités que dans son théâtre, ses romans et ses essais, il n’hésite pas à transgresser les limites entre les genres et les catégories artistiques, les conventions et les codes établis, à heurter la bien-pensance et le « politiquement correct », en abordant sans détours des sujets politiques tabous ou délicats.

Loin de se refermer dans les frontières de son pays, l’Espagne, Santiago Martin Bermudez situe son théâtre dans une perspective de l’histoire politique de l’Europe du XXe s., de l’établissement du totalitarisme soviétique, du fascisme ou de la collaboration en France…

Comment êtes-vous venu à l’écriture dramatique ?

J’ai eu un intérêt précoce pour le théâtre. Les jeunes de ma génération allaient surtout au cinéma. La télévision est venue plus tard. Je m’intéressais à la littérature et aux arts en général. Entre 15 et 20 ans, j’ai écrit plusieurs pièces politiques, pamphlétaires, contre la dictature de Franco. Évidemment elles ne pouvaient pas être représentées à cette époque-là. Plus tard je les ai trouvées trop simplistes. J’ai fait mes débuts comme acteur à 17 ans avec le groupe légendaire Los Goliardos.

La nécessité de gagner ma vie m’a éloigné de la pratique scénique et de l’écriture théâtrale. Je suis revenu à l’écriture à 40 ans en écrivant quelques pièces, des livrets d’opéra et de zarzuela pour un grand compositeur, Francisco Cano, qui est mort il y a deux ans.

Les Prix que j’ai reçus et quelques mises en scène m’ont encouragé à continuer. Bref, je peux dire que ma vocation précoce de dramaturge a mis du temps à mûrir.

La Noche de los Quijotes (La más fingida ocasión). Festival de Almagro, 2005. Mise en scène de Liuba Cid. Israel Elejalde et Maite Brik. Photo : Liuba Cid
La Noche de los Quijotes (La más fingida ocasión). Festival de Almagro, 2005. Mise en scène de Liuba Cid. Israel Elejalde et Maite Brik. Photo : Liuba Cid

Vous jouez dans plusieurs registres : théâtre, roman, musique, non seulement comme auteur mais aussi comme critique. N’est-ce pas une position « schizophrénique » ? Comment conciliez-vous ces expressions différentes ? Y a-t-il des interférences, des interinfluences entre elles ?

J’aime autant l’écriture dramatique que narrative ; pour moi, il n’y a pas de contradiction. Ce sont deux mondes différents, qui en général ne se mélangent pas chez moi. J’ai écrit des critiques de théâtre, mais ce qui m’a donné le plus de satisfaction c’est l’écriture des essais sur le théâtre pour des revues spécialisées. J’ai fait beaucoup de critiques de musique vivante, en CD ou DVD, surtout d’opéra, entre autres dans la revue Scherzo en espagnol et dans le site Concertonet en français.

Avec huit amis passionnés de musique, nous avons fondé en 1985 Scherzo, revue de musique classique. Trente ans déjà… On n’aurait jamais cru qu’elle allait résister vaillamment au temps et à la politique culturelle désastreuse. Je viens d’écrire un livre sur l’époque de l’opéra de 1900 à 1945, dont le protagoniste particulier est Leos Janacek, le compositeur tchèque pour lequel j’ai une admiration sans bornes. En hommage à sa création, j’ai intitulé ce livre Le Siècle de Jenufa.

Je fais aussi beaucoup de traduction de romans, de théâtre et de livres de musique. J’ai une passion pour Patrick Modiano, l’écrivain français, Prix Nobel de littérature en 2014. Il y a 25 ans, quand il était presque inconnu en Espagne, j’ai traduit Voyage de noces et Vestiaire de l’enfance. Dans mon compte rendu de son livre Dora Bruder, en 1997, j’ai prédit que Modiano aurait le Prix Nobel.

Quels sont vos modèles et influences dans l’écriture dramatique ?

Il y en a beaucoup, et très différentes : le cinéma surtout, le roman, mais aussi le théâtre lu et vu. J’ai lu énormément depuis ma première jeunesse. Mon travail avec des groupes de théâtre indépendants m’a apporté beaucoup. La scène offre une perspective formidable pour voir les limites et les possibilités du drame. Je change de code presque dans chaque pièce, depuis des textes « à la manière du » théâtre du Siècle d’Or espagnol, du théâtre shakespearien, aux pièces politiques où les personnages sont représentatifs d’une tendance, mais aussi des individus.

Mes influences littéraires sont multiples. Il y a des auteurs que j’admire depuis toujours comme Harold Pinter, excepté ses dernières œuvres. Je me reconnais dans la vision du monde donnée par Stoppard, Tony Kushner, mais je pense qu’il s’agit là plus d’une coïncidence générationnelle que d’influence au sens propre. Par exemple, des pièces comme Rosencrantz et Guildernstern sont morts de Stoppard restent pour moi des modèles. Un autre auteur qui m’intéresse beaucoup est l’Israélien Motti Lerner. J’ai traduit deux de ses pièces.

Vous recourez souvent dans votre théâtre aux figures historiques et aux écrivains emblématiques : Malraux, Drieu la Rochelle, Aragon, etc., dont la vie et l’œuvre étaient profondément liées et déterminées par les circonstances politiques. Pourquoi cet intérêt pour ces personnages ? Quel rapport peut-on établir entre eux, leur époque et la nôtre ?

Ma formation est politique. J’ai étudié à l’Université des Sciences Politiques avec une passion entêtée. J’aime l’histoire, la sociologie, la philosophie politique, le droit international et administratif. Ces études m’ont marqué. Dans mes pièces, l’histoire et la politique sont souvent présentes.

Dans ma pièce La Valse des damnés, par exemple, il y a des personnages que j’admire : Malraux et Aragon, ou qui me fascinent comme Drieu la Rochelle. Il n’y a aucun rapport entre ce que raconte cette pièce et l’actualité. Je ne cherche d’ailleurs pas dans mon théâtre à coller à l’actualité : on ne peut pas entrer en concurrence avec la presse ou avec la télévision.

Dans La Valse des damnées, il y a une référence à l’occupation allemande en France ; dans Le Tango de l’Empereur, la thématique porte sur les Juifs autrichiens, dans La Tarentelle de l’adieu, je fais référence à l’Italie, dans Les athlètes répètent la raillerie, vision dérisoire du franquisme, je retourne à l’histoire récente à la recherche des racines et des causes de ce qui fait notre présent.

Penas de amor prohibido. Ateneo de San Juan de Puerto Rico, 2008. Mise en scène de Roberto Ramos Perea. Photos : Roberto Ramos Perea
Penas de amor prohibido. Ateneo de San Juan de Puerto Rico, 2008. Mise en scène de Roberto Ramos Perea. Photos : Roberto Ramos Perea

Plusieurs de vos pièces se passent en France. Pourquoi l’histoire et la culture françaises vous fascinent-elles tant ?

Il y a plusieurs raisons. Pour ma génération qui a grandi et mûri sous la dictature, la France était une référence de liberté. On allait en France pour acheter des livres interdits en Espagne. La France m’est devenue proche aussi pour des raisons familiales, mon ex-épouse est Française. J’ai appris le français et je crois que je connais plutôt bien la France, l’histoire, la littérature, le cinéma, le théâtre de ce pays.

La France était le foyer de l’avant-garde littéraire, même si beaucoup d’écrivains d’avant-garde étaient des étrangers. C’était une terre d’accueil même au temps de la guerre d’Indochine, de la cruauté de la guerre d’Algérie, des gens persécutés en Espagne trouvaient un refuge en France. Et si la France est aussi Vichy et la collaboration, le camp de Drancy, le Vel’ d’Hiv’ et la milice, elle est le premier pays qui a séparé l’Église de l’État.

Directement ou indirectement, l’histoire et la politique sous-tendent votre écriture. Le théâtre pour vous est-il forcément politique ? Comment définiriez-vous sa fonction sociale dans notre société d’aujourd’hui ?

Le théâtre a une influence mineure aujourd’hui par rapport à celle des médias et de l’Internet. Je me demande si le théâtre a une vraie fonction politique à notre époque. Souvent il se limite à raconter des micro-événements, des anecdotes de la vie quotidienne. Ma vision de la réalité ne se réduit pas à mon pays. L’Europe, son histoire sont pour moi une grande référence. Mais je ne suis pas sûr que cette perspective plus complexe intéresse les directeurs de théâtres qui trouvent plus rassurant, voire plus rentable, de jouer éternellement Shakespeare, Tchekhov, etc.

Vous avez traduit et adapté plusieurs pièces d’auteurs étrangers, anglais, français et d’autres. En quoi est-ce que l’appropriation d’un texte d’un autre auteur enrichit et modifie votre propre écriture ?

Un ami traducteur disait que traduire une œuvre, c’était comme faire sa radiographie. Oui, cela nous apprend beaucoup. Traduire est un plaisir comme toute écriture et en même temps, un apprentissage. Il faut se méfier de ceux qui disent qu’ils souffrent en écrivant. Si c’est le cas, ils devraient voir un médecin. Pour moi par exemple, c’était un plaisir et une leçon de traduire la pièce Rêver peut-être de Jean-Claude Grumberg. En plus, cela m’a permis de connaître cet homme formidable et tellement lucide.

Santiago Martin Bermudez lisant sa pièce De Tangos et Boléros, Marathon de théâtre des AAT, Madrid 2012
Santiago Martin Bermudez lisant sa pièce De Tangos et Boléros, Marathon de théâtre des AAT, Madrid 2012

Intervenez-vous dans les mises en scène de vos œuvres ? Si oui, de quelle façon ?

Non, jamais jusqu’à maintenant et des fois je l’ai bien regretté.

Bref curriculum vitae de Santiago Martin Bermudez

Né à Madrid en 1947. Formation universitaire : licencié en Sciences Politiques et en Sociologie. Débute comme acteur dans des groupes de théâtre indépendant. Son parcours professionnel est très éclectique : dramaturge, romancier, critique de théâtre et de musique, traducteur, activiste culturel. Fondateur ou cofondateur entre autres, en 1985, de la revue Scherzo, en 1998 de la revue Las Puertas del drama, revue de l’Association des Auteurs de Théâtre dont il a été Secrétaire Général entre 1998 et 2014. Collaborateur de plusieurs revues spécialisées de théâtre dont Primer acto. Auteur de plus d’une trentaine de pièces de théâtre publiées dont plusieurs créées. Parmi ses pièces de théâtre : Carmencita revisited, Nosotros que nos quisimos tanto, Penas de amor prohibido, No faltéis esta noche (Prix Lope de Vega), El vals de los condenados (Prix National de Théâtre), Las Gradas de San Felipe, (Prix National de Litérature Dramatique 2006), La polka de los conspiradores. Auteur de nombreux essais et livres sur la musique dont Stravinsky. Romancier, traducteur entre autres de Nina Berberova, Patrick Modiano, Michel Tournier, Amin Malouf, Jean Cocteau, Vladimir Jankélévitch. Lauréat à plusieurs reprises de prix prestigieux comme le Prix National de Littérature Dramatique, le Prix Lope de Vega.


Guillon

*Irène Sadowska-Guillon: Formation universitaire littéraire et théâtrale : niveau Maîtrise et Doctorat d’État. Auteur de nombreux essais sur le théâtre et critique dramatique, dans plusieurs revues spécialisées de théâtre et des arts du spectacle en France et à l’étranger. Spécialisée en théâtre contemporain, en particulier hispanique. Organisatrice et coordinatrice d’événements théâtraux. Membre fondateur du réseau français de l’Institut International du Théâtre de la Méditerranée, fondatrice, présidente des Échanges Franco Hispaniques des Dramaturgies Contemporaines « Hispanité Explorations ». Trésorière d’honneur de l’Association internationale des critiques de théâtre (AICT) et du Syndicat Professionnel de la Critique de Théâtre en France. Membre de la Asociacion de Directores de Escena d’Espagne. Membre du conseil de rédaction de la revue ADE teatro et de Red Escenica.

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