Irène Sadowska-Guillon*

Guillon

Reykjavík de Juan Mayorga, mise en scène de l’auteur, scénographie Alejandro Andujar, lumières Juan Gomez Cornejo, musique Mariano Garcia. Avec Daniel Algaladejo, Elena Rayos, César Sarachu. Créé le 27 mars 2015 au Teatro Palacio Valdés à Avilés, repris au Centre Dramatique National de Madrid du 23 septembre au 1er novembre 2015, puis en tournée.

Dans sa dernière pièce, Reykjavík, Juan Mayorga, personnalité la plus originale et la plus forte dans la dramaturgie espagnole actuelle, reprend les thèmes qui sous-tendent toute son œuvre : le rapport entre les événements historiques et politiques emblématiques des grands conflits mondiaux et notre présent : le théâtre, le jeu et la fictionnalisation de la réalité, l’absence d’identité et son invention.

« Nous ne sommes que les yeux qui nous regardent » dit-il dans la pièce. Mais en même temps, nous sommes les acteurs de nos propres fictions. La pièce de Mayorga s’inscrit dans la lignée du théâtre shakespearien pour qui le monde est une scène, caldéronien pour qui la vie est un songe, cervantin et pirandellien de la fiction qui s’impose comme réalité.

César Sarachu, Daniel Albaladejo et Elena Rayos dans Reykjavik. Photo par Sergio Parra
César Sarachu, Daniel Albaladejo et Elena Rayos dans Reykjavik. Photo par Sergio Parra

Bailén (Daniel Albaladejo) et Waterloo (César Sarachu) les protagonistes principaux de Reykjavík sont aussi des cousins de Vladimir et Estragon de Beckett. Dans Reykjavík, Juan Mayorga fait s’entrelacer plusieurs strates de lecture, en passant par la métaphore de l’affrontement de deux grands joueurs d’échecs et la référence au théâtre.

Reykjavík n’est pas une pièce historique bien qu’elle mette en jeu un match du siècle, le championnat du monde d’échecs en 1972 à Reykjavík qui, en pleine « guerre froide », a opposé l’Américain Bobby Fischer et le Russe Boris Spassky. Cet événement mondial, qui en réalité était un affrontement au sommet des deux blocs : Est et Ouest, communiste et capitaliste, est transposé en fiction théâtrale sur le mode de « jouer à » en incarnant les rôles de personnages historiques. Sur l’échiquier de Fischer et de Spassky se jouait la suprématie politique dans le monde d’une de ces puissances.

Elles sont affaiblies toutes les deux à cette époque, l’une par la guerre au Vietnam et les troubles raciaux et sociaux intérieurs, l’autre par les tentatives de libération du joug soviétique en Hongrie, en Pologne et en Tchécoslovaquie. Les yeux du monde étaient tournés vers Reykjavik.

Spassky représente les intérêts du régime soviétique où l’individu n’est rien. Fischer est un homme libre, rebelle, ses seuls idéaux sont les échecs et l’argent, son but est de s’enrichir. L’un est soumis à la stratégie politique de son pays et au règlement du combat, l’autre impose ses conditions.

Daniel Albaladejo (assis) et César Sarachu évoquant les conditions du championnat dans Reykjavik. Photo par Sergio Parra
Daniel Albaladejo (assis) et César Sarachu évoquant les conditions du championnat dans Reykjavik. Photo par Sergio Parra

La défaite de Spassky a été un coup terrible pour le Kremlin, car l’URSS a toujours été un leader absolu en jeu d’échecs. Ce championnat mémorable a sonné en même temps le glas des carrières des deux champions, victimes de la « guerre froide », devenus apatrides. Spassky, tombé en disgrâce, a réussi à s’exiler en France sans jamais récupérer sa réputation de maître ; Fischer, capricieux, arrogant, a terminé mal : déchu de sa nationalité américaine après avoir vagabondé à travers le monde, il est mort en 2008 à Reykjavik.

Mayorga convoque le monde du passé, dont Reykjavik en 1972 est un point névralgique, et notre monde d’aujourd’hui dans l’espace neutre, poétique, d’un parc qui devient une scène de théâtre où les trois protagonistes vont conjuguer l’histoire au présent.

Deux hommes, grands amateurs d’échecs, s’improvisent acteurs pour rejouer le combat de 1972 à Reykjavik entre Bobby Fischer et Boris Spassky qu’ils vont incarner. Ces acteurs amateurs empruntent leurs noms aux deux déroutes décisives de Napoléon, Bailén en Espagne en 1808 et Waterloo en 1815, qui ont été l’« échec et mat » de son ambition impérialiste. Ils ont pour seul spectateur un collégien auquel ils vont transmettre à la fois la mémoire de cette histoire de 1972 et la passion des échecs.

Dans sa mise en scène, Mayorga joue entre le passé et le présent. On glisse sans cesse de la partie d’échecs de Fischer et Spassky à sa représentation par Bailén et Waterloo. Trois acteurs jouant des personnages du présent vont aussi incarner plusieurs protagonistes historiques politiques de ce championnat à Reykjavik. Sur scène, au centre, une table, deux bancs en fer comme on en voit dans n’importe quel parc. Sur l’échiquier à peine esquissé sur le dessus de la table, quelques pièces d’échecs noires et blanches. Au fond de la scène, un grand écran sur lequel sont projetées des images ponctuant le développement de l’action.

Elena Rayos, Daniel Albaladejo et César Sarachu dans Reykjavik. Photo par Sergio Parra
Elena Rayos, Daniel Albaladejo et César Sarachu dans Reykjavik. Photo par Sergio Parra

L’image d’un parc avec un mur esquinté couvert de graffitis qui ouvre le spectacle revient à la fin, quand le jeune écolier reprendra le rôle de Spassky. Au moment où les deux protagonistes, Fischer et Spassky, apparaissent en résumant l’ambiance de Reykjavik : froid, pluie, vent, et alors que le Russe fait allusion à la conquête de la lune et aux chevaux d’Islande, on voit projetées des photos d’astronautes s’entraînant et de chevaux.

Ces images, tout comme celles qui situent l’emplacement de la suite de Spassky et des chambres de la délégation russe qui l’accompagne, puis de la chambre de Fischer, sont redondantes par rapport au texte ; de plus, elles réduisent l’espace de l’imaginaire du spectateur. De même, à quelques reprises, les effets sonores sont inutilement illustratifs. Plus pertinentes sont les projections des résultats des parties d’échecs successives ou de l’image de la salle où a lieu le championnat, avec sur les gradins les photos de personnages historiques : Marilyn Monroe, John Kennedy, Jésus Christ, Lénine, Napoléon, Che Guevara, etc.

Les costumes actuels évoquent en même temps les années 1970. Waterloo jouant Fischer arrive en imperméable et costume un peu usé, avec un chariot de courses dont il va sortir sa casquette. Bailén (Spassky), en costume-cravate assez stricts et chapeau, arrive avec une petite valise à roulettes. L’écolier porte un vêtement de jeune d’aujourd’hui et un sac à dos.

Les trois acteurs passent instantanément d’un personnage à l’autre en changeant simplement un élément du costume ou leur apparence. Ainsi par exemple l’acteur Spassky, pour jouer le maître d’échecs qui accompagne Fischer, se met une écharpe blanche. Quand l’acteur Fischer joue Nicolaï, l’accompagnateur de Spassky, il se met des lunettes et enlève sa casquette. Les acteurs esquissent un personnage avec juste des postures et des gestes évocateurs ou parodiques. Spassky, les jambes posées sur la table, à l’américaine, fait Kissinger qui téléphone à Fischer. Fischer recevra aussi des messages de diverses personnalités américaines : Frank Sinatra, Walt Disney, etc.

Le jeu décalé du réalisme reste dans l’évocation, dans les images poétiques, métaphoriques. Le combat des champions initié par quelques mouvements des pièces d’échecs à certains moments prend la forme d’un combat de boxe. Le spectacle s’achève sur une belle scène, image de continuité et de transmission de la mémoire. Waterloo / Fischer s’en va avec un geste testamentaire en offrant au collégien le livre, récit du fameux combat à Reykjavik. Le combat va continuer : le collégien prend le chapeau de Spassky pour jouer son rôle, tandis que Bailén se met la casquette de Fischer. Le nouveau jeune protagoniste du combat aura pour nom d’emprunt Leipzig, une référence encore à la Bataille des Nations de 1813 où l’armée napoléonienne fut écrasée par la Coalition.

Si Juan Mayorga a encore des progrès à faire dans l’art de la mise en scène, il a un art incontestable de la structure dramatique, d’une précision et d’une cohérence absolues dans sa façon d’articuler l’histoire et le présent en les focalisant sur un événement emblématique dont il fait un grand théâtre du monde.

NOTE : Dans le No 5 de Scènes critiques/Critical Stages, paru en décembre 2011 et toujours en ligne (sur < critical-stages.org >, adresse de nos numéros archivés de 1 à 10), Alvina Ruprecht rend compte des Lettres d’amour à Staline de Mayorga.


Guillon

*Irène Sadowska-Guillon est critique dramatique et essayiste, spécialisée dans le théâtre contemporain. Présidente de « Hispanité Explorations » Échanges Franco Hispaniques des Dramaturgies Contemporaines, elle collabore à plusieurs revues dans le domaine de la culture en France et à l’étranger. Elle est aussi agent en France et dans les pays francophones de plusieurs auteurs de théâtre espagnols.

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Un match du siècle sur l’échiquier du monde