Selim Lander*

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Texte et mise en scène : Wajdi Mouawad ; scénographie : Emmanuel Clolus ; conception et réalisation vidéo : Dominique Daviet et Wajdi Mouawad. À Paris, au Théâtre national de Chaillot, du 9 au 16 avril 2015.

Summary: With Sisters, Wadji Mouawad, writer, playwright and Canadian film maker of Lebanese origin considers again the dramas of exile. He does it in a play carried by a single actress who, helped by an astute set and an ingenious use of video, interprets simultaneously several characters. Mouawad plays with brilliance with the sensitivity of the spectator: he mobilizes trouble, irritation, as well as laughter and emotion, while exciting our curiosity with a sophisticated scenic device designed by Emmanuel Clolus.

Wadji Mouawad a l’art de concocter des scénarios tordus qui prennent le spectateur par surprise. On se souvient sans doute du film de Denis Villeneuve, Incendies(2010), inspiré par sa pièce de 2003, une terrible histoire de famille qui nous transportait du Canada au Liban. Cette histoire est aussi en partie celle de Mouawad lui-même, né en 1968, qui a passé son enfance au Liban et son adolescence en France avant de s’installer à Montréal. Elle nourrit une part importante de son œuvre de dramaturge, en particulier sa dernière création, Sœurs, premier volet d’un nouveau cycle « domestique », qui devrait être suivi par Frères, Père et Mère.

Il n’est pas dans nos habitudes de raconter une pièce, puisque c’est la meilleure manière de décourager les spectateurs. L’exception, ici, se justifie pourtant, car comment expliquer autrement ce dont Mouawad peut se montrer capable avec les moyens a priori les plus simples : une seule interprète, la comédienne québécoise Annick Bergeron ?« Seul en scène » mais c’est trompeur, grâce, d’une part, à la vidéo qui n’est pas ici une concession à la mode mais s’avère un outil indispensable, et, d’autre part, au décor diablement astucieux d’Emmanuel Clolus qui signe désormais toutes les scénographies des spectacles de Mouawad. Deux cloisons en arc de cercle, le tout évoquant à peu près la forme d’un ballon de rugby, celle du côté salle (convexe aux yeux des spectateurs), pouvant s’ouvrir ou se fermer à volonté, faisant alors apparaître une chambre d’hôtel dont le fond (concave), est percé de deux portes donnant respectivement sur une terrasse et sur la salle de bains. Grâce à la vidéo, on peut alors assister à ce qui est censé se passer à l’intérieur des pièces fermées (la chambre, lorsque la cloison côté spectateur est fermée, ou la salle de bains) et cela est si parfaitement fait que nous croyons à ce que nous voyons alors qu’il ne s’agit que d’un film. La comédienne se multiplie ainsi à volonté jusqu’à nous donner l’illusion d’assister, dans la chambre fermée, à un entretien entre une femme de ménage, le manager de l’hôtel et un agent de police, alors que ces trois personnages sont tous joués par Annick Bergeron.

Geneviève B. dans la chambre d’hôtel dévastée. Photo par Pascal Gély
Geneviève B. dans la chambre d’hôtel dévastée. Photo par Pascal Gély

Il est question d’exil et même d’exils dans cette pièce. Au départ, il s’agit seulement d’une famille francophone qui a quitté le Manitoba pour le Québec. « Geneviève » Bergeron, spécialiste dans la médiation entre des parties en conflit, se trouve dans sa voiture sur la route entre Montréal et Ottawa, où elle se rend pour donner une conférence devant des étudiants, au moment où sa mère l’appelle au téléphone : un oncle resté au Manitoba vient de mourir et on va l’enterrer en anglais puisqu’il n’y a plus dans cette province de service funéraire disponible en français. Un événement pas plus tragique qu’un autre, présage néanmoins de la catastrophe à venir. Vient ensuite la conférence (bilingue) : l’oratrice est mauvaise ; elle n’a droit ni à des applaudissements ni à des questions ; ses auditeurs picorent à peine le repas oriental qu’elle a commandé pour eux ; elle est mécontente d’eux comme d’elle-même. L’arrivée, plus tard, dans une chambre d’hôtel « interactive » n’arrange rien. D’autant que cette chambre où tout se commande à la voix n’entend que l’anglais (rappel d’un thème antérieur). Geneviève B. a apporté avec elle trois plateaux chargés de la nourriture qui restait après la conférence ; elle essaye en vain de les ranger dans le réfrigérateur de la chambre (le « dialogue » avec le réfrigérateur est désopilant) ; elle les range alors à l’extérieur, sur la terrasse. Les petits faits contrariants s’ajoutent ainsi les uns aux autres jusqu’au moment où, d’une manière totalement inattendue – alors même que les signes annonciateurs ne manquaient pas ! – dans un accès de colère incoercible, Geneviève B. se met à saccager sa chambre sous nos yeux (d’où l’intervention des trois autres personnages cités plus haut) avant de disparaître sous le matelas de son lit. Apocalypse now !

Commence alors la deuxième partie, avec un autre personnage interprété par Annick Bergeron, celui de Nayla (le prénom de la véritable sœur de Mouawad) dans le rôle de l’expert d’assurance venu évaluer les dégâts. Lorsqu’elle découvre les plats de la cuisine orientale sur la terrasse, elle est tout de suite submergée par la nostalgie de son Liban natal (l’autre exil de la pièce). Le téléphone de Geneviève B. sonne : c’est à nouveau la maman. S’instaure alors entre Nayla et cette femme qu’elle ne connaît pas un dialogue très émouvant (dont nous n’entendons pourtant que la moitié) : tout est dit, en peu de mots, sur les incompréhensions qui naissent entre les générations aussi bien que sur l’amour qui persiste malgré tout. Puis la voix de Geneviève B. se fait entendre ; on est alors près de la fin…

Nayla. Photo par Pascal Gély
Nayla. Photo par Pascal Gély

Il faut encore ajouter une particularité de cet auteur, particulièrement sensible ici, la façon dont il sait jouer avec nos nerfs. Un exemple : la pièce commence, avant le voyage en voiture, avec A. Bergeron, à l’avant-scène, interprétant en play back Je ne suis qu’une chanson de Ginette Reno (quelque chose dans le style de Piaf) : c’est mauvais et cela paraît interminable – comme la conférence qui suivra. Autre exemple : les aphorismes qui s’inscrivent et défilent lentement sur le mur de la chambre (« Il y a assez de bleu dans le ciel pourtisser un gilet de marin » : certes…) Pourquoi Mouawad a-t-il voulu nous agacer ainsi ? Peut-être parce qu’il fallait que nous soyons, nous aussi, quelque peu excédés afin de mieux accepter l’apocalypse de la chambre d’hôtel.

Si la pièce est un succès, cela est dû également à la qualité de l’interprétation. A. Bergeron, petite femme entre deux âges, capable de nous faire rire autant que de nous émouvoir, est tout aussi crédible en Geneviève B. qu’en Nayla. Qu’elle ait en partie inspiré l’écriture de la pièce n’est évidemment pas étranger à ce résultat.

Un dernier mot. La voix d’Annick Bergeron est constamment amplifiée (on peut voir le micro sur la photo). À nouveau, le procédé apparaît bien souvent, au théâtre, comme une facilité. Il est ici nécessaire pour rendre homogène la voix de l’interprète sur la scène avec celle des personnages dont la voix a été enregistrée.


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*Selim Lander vit en Martinique (Antilles françaises). Ses critiques théâtrales apparaissent dans les revues électroniques suivantes : mondesfrancophones.com et madinin-art.net.

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Sœurs de Wajdi Mouawad : Apocalypse dans une chambre d’hôtel