Stéphane Gilbart [1]

Gilbart

Je suis critique de théâtre et j’ai de la chance. Depuis plus de 20 ans, j’écris dans un journal quotidien luxembourgeois, le Luxemburger Wort.

Dans un tout petit pays de 500 000 habitants, dont 150 000 étrangers, ce journal vend chaque matin 70 000 exemplaires. En France, cela ferait plus de 8 millions d’exemplaires chaque matin, au Japon presque 16 millions, aux É-U presque 40 millions… C’est donc énorme.

Dans ce journal, j’ai de la place pour mes critiques de théâtre francophone (le pays est bilingue allemand-français, c’est un collègue qui s’occupe du théâtre germanophone). Mes articles comptent en général +/- 3 500 signes espaces comprises, soit 600 mots, plus une photo.

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Tout est-il donc pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Non !

La situation, en 5 points :

  1. Il y a un peu moins de 10 ans, le journal vendait 85 000 exemplaires chaque matin ; aujourd’hui, 70 000. Comme tous les journaux-papier du monde entier, il connaît la crise. Une crise inéluctable.
  2. Problème de générations : la moyenne d’âge des lecteurs de mon journal-papier est de presque 60 ans. C’est une réalité générale : le plus souvent, dans les journaux-papier, des critiques de 50-60 ans écrivent pour des lecteurs de 50-60-70-80 et même 90 ans : des vieux écrivent pour des vieux !
  3. La critique culturelle est en crise. De plus en plus, dans les journaux traditionnels, la rubrique « culture » est devenue une rubrique « temps libre – loisirs » où l’on parle aussi bien de mode que de cuisine ou de voyages. Les directions des journaux, les rédacteurs en chef diminuent la place réservée à une véritable critique et privilégient les textes d’annonce. Il ne s’agit donc plus de critique mais bien de communication. En France et en Belgique, que je connais bien, seuls les grands journaux nationaux ont encore un ou deux critiques de théâtre, dont l’espace d’écriture est disputé et limité. De plus, on ne gagne pas sa vie comme critique de théâtre : la plupart d’entre eux sont des pigistes mal payés.
  4. En conséquence, la critique « de terrain », la critique quotidienne, qui parle tout de suite, le lendemain ou le surlendemain, des spectacles qui viennent d’être créés, disparaît. Beaucoup de ceux qu’on appelle critiques aujourd’hui écrivent dans des revues ou sont des universitaires. En conséquence, leur parole critique n’est plus une parole généraliste, elle est destinée à quelques-uns qui savent ; elle n’atteint plus le grand public.
  5. Pendant ce temps, ce public est submergé de communiqués de presse, de publicité. Il ne sait plus que choisir et comment choisir. Il a donc besoin plus que jamais d’une critique culturelle réelle. La critique est indispensable !

Conscient de tout cela, j’ai voulu réagir. Comment atteindre rapidement, sérieusement, efficacement, un public plus large, pour qu’il continue à aller au théâtre ou qu’il se décide à venir au théâtre ? À côté de mes critiques « traditionnelles », j’ai donc commencé une expérience nouvelle, celle d’une critique « en cascade ».

Première étape : il y a deux ans, j’ai ouvert une « page » Facebook – attention, ce n’est pas la même chose qu’une simple adresse Facebook – : « Les Théâtres de Stéphane Gilbart » – www.facebook.com/stephane.gilbart

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Comme vous le constatez, c’est un « journal de bord », un « log-book », de toutes mes soirées au théâtre et à l’opéra. Après chaque représentation, chaque fois, j’intègre, je « poste » comme ils disent, un petit texte critique et une photo. Il faut le souligner : la photo est absolument essentielle. Très régulièrement, je peux constater que c’est elle, et non le nom de l’auteur ou du metteur en scène ou des comédiens, qui attire l’attention et qui fait que des membres de Facebook ouvrent le « post ». Heureusement, aujourd’hui, nous pouvons choisir nous-mêmes des photos qui sont magnifiquement révélatrices de la réalité d’une production, d’une mise en scène, d’une scénographie, d’une interprétation.

Quant au texte du « post », il est une véritable critique en quelques phrases, en quelques mots. C’est-à-dire qu’il exige du travail et de l’esprit de synthèse, des qualités de perception, de compréhension, de jugement, d’expression. Il exige du métier ! Il doit être attractif et significatif. Vous le savez, écrire court et bien n’est pas facile ! Comme le disait Sacha Guitry (reprenant une idée de Pascal) : « Excusez-moi, je n’ai pas eu le temps de faire court ! »

Facebook, une critique en quelques mots
Facebook, une critique en quelques mots

Ce qui est remarquable dans ce moyen de communication-là, c’est que vous disposez de statistiques : vous savez combien de personnes ont regardé votre « post », combien ont « aimé », « partagé ». Ce qui n’arrive jamais dans un journal-papier. D’autre part, vous pouvez également découvrir immédiatement qui vous a lu : sexe, lieu d’origine, âge.

Image 5 - Statistiques

Et les résultats sont très intéressants et révélateurs : en ce qui me concerne, je constate que mes « suiveurs » ont entre 25 et 45 ans. Ils sont donc nettement plus jeunes que la moyenne des lecteurs de mon journal-papier.

Un autre phénomène intéressant qui joue est celui de la « contamination », de la propagation, de la contagion : certains de vos lecteurs « partagent » votre « post » avec leurs « amis », et la diffusion de celui-ci est alors multipliée par le nombre de ces « amis ». Ce qui fait que, régulièrement, certains de ceux-là vous rejoignent.

Mais vous vous posez peut-être une question : pourquoi n’ai-je pas d’abord, comme beaucoup, ouvert un « blog », que l’on peut également illustrer de photographies et qui permet un discours critique plus développé ? Je ne l’ai pas fait parce que le blog répond en fait à la même démarche intellectuelle et pratique qu’un article traditionnel sur du papier ; seul le support technique change : vous êtes « en ligne » au lieu d’être sur du papier.

Je m’explique. Il y a aujourd’hui une modification du « comportement intellectuel » : on n’achète plus un journal-papier, parce qu’il demande un déplacement pour aller l’acheter et du temps pour le lire ; dans une journée agitée, on n’a plus que des périodes de quelques minutes pour jeter un coup d’œil sur une liste d’informations, comme par exemple les titres déroulés d’un journal en ligne. Lire un article sur un blog, c’est en fait comme lire un article d’un journal-papier : c’est le résultat d’une démarche active. Je dois ouvrir le journal ou le site et chercher la bonne page, la bonne rubrique, que je prends ensuite le temps de lire.

Tandis que le « post » Facebook vient à nous passivement : sur notre téléphone intelligent ou notre tablette, nous avons une « application », et un signal nous indique que quelque chose est arrivé. En un coup d’œil, nous découvrons de quoi il s’agit ; en un coup d’œil, nous le lisons ; en un coup d’œil, nous avons l’occasion de réagir, de « cliquer » (« aimer », « partager », et même peut-être réserver une place pour cette pièce dont mon « post » vient de dire du bien). C’est une réalité essentielle d’aujourd’hui : celle de l’instantanéité, du tout tout de suite.

Voilà ma situation pour le moment. C’est passionnant, mais c’est frustrant, c’est insuffisant. Ce genre de « post » touche immédiatement un public intéressant et parfois intéressé, mais il ne permet évidemment pas de dire beaucoup de choses : nous sommes au stade du teasing. On attire l’attention, on donne envie ou on met en garde. On donne un ou deux arguments, mais on n’a pas l’espace suffisant pour les développer.

C’est pourquoi, j’aimerais à présent développer une espèce de critique que j’appelle « en cascade ». Dans un premier temps, un premier niveau, il y aurait donc ces « posts », qui pourraient suffire à pas mal de lecteurs.

Ensuite, deuxième étape, deuxième niveau, il faudrait que le lecteur ait la possibilité d’en découvrir davantage, d’avoir un texte plus développé, plus documenté, donc plus long. Cela, il pourrait le trouver sur le site en ligne du journal, grâce à un lien immédiat.

Image 6 - Orphelins - Facebook

Image 7 - Orphelins - Site internet du journal

Image 8 - Daphn+σ - post facebook

Image 9 - Daphn+σ -  article op+σrabase

Mon site consacré à l’opéra le permet déjà depuis quelque temps, et j’aimerais à présent que mon journal Luxemburger Wort me donne la possibilité de réaliser ce passage. Un passage qui pourrait être pour lui une occasion de consultations, de clics supplémentaires, par un public qui n’est pas son public habituel. Il pourrait y trouver de nouveaux lecteurs. Mais il y a toujours un problème : les articles en ligne sont plus longs et mieux illustrés, mais à cause des conditions de leur lecture (sur téléphone, sur tablette, en bus, en métro, etc.), ils ne peuvent quand même pas être trop longs.

Un troisième niveau de textes est donc nécessaire, qui seraient des articles de fond, plus longs, de réflexion, d’argumentation, de mise en perspective, eux aussi accessibles en ligne. Le lecteur qui voudrait en savoir plus, qui aurait ou prendrait le temps d’en savoir plus, pourrait alors lire un article plus riche, plus dense sur, par exemple, l’évolution du théâtre de Krzysztof Warlikowski, les textes d’Olivier Py ou les scénographies de Romeo Castellucci.

Ce système de critique « en cascade » me paraît répondre aux situations, aux réalités nouvelles de notre société et des consommateurs d’informations que nous sommes, grâce à ses trois étages :

  1. « post » Facebook (ou twitter ou QR Codes ou un autre moyen immédiat) : les informations viennent à nous
  2. « lien » vers un article « en ligne » : nous voulons en savoir un peu plus (+/- 3 500 signes espaces comprises – 600 mots)
  3. « article de fond » : nous voulons faire le point (+/- 15 000 signes espaces comprises – 2 500 mots)

J’écrivais plus haut que la plupart d’entre nous sont des « collaborateurs extérieurs », des « pigistes », peu, mal ou pas du tout payés… Ce nouveau système, pour le moment du moins, ne change rien à cela : personne ne me paie évidemment pour mes critiques quotidiennes sur ma page Facebook (la publicité à titre personnel est impossible sur Facebook ; d’autre part, je dois nécessairement rester indépendant par rapport aux producteurs de spectacles)…

Mais je pense que le développement de ce système « en cascade » pourrait devenir une autre façon de travailler, conforme à la réalité actuelle du monde de la presse et à son évolution, typique d’un réel discours critique ; et cette critique, rêvons un peu, pourrait être alors reconnue… et payée.

* Discours presenté à la conference de congrés de l’ AICT, “Un nouveau monde: La critique professionelle à l ‘heute d’ internet” (“A New World: The Professional Criticism in the Internet Era”). Bejing 2014


Gilbart

[1] Stéphane Gilbart est critique théâtral et d’opéra au quotidien luxembourgeois “Luxemburger Wort” et responsable du développement rédactionnel du site www.operabase.com. Il est aussi conseiller auprès du Grand Théâtre de Luxembourg.
stgilbar@pt.luwww.facebook.com/stephane.gilbartwww.facebook.com/operabase

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Une critique en cascade*