Irène Sadowska-Guillon [1]

Sadowska

Los Justos (Les Justes) d’Albert Camus, traduction José Ariera, adaptation de José A. Perez et Javier Hernandez Simon, mise en scène de Javier Hernandez Simon. Au Teatro Español (Naves del Matadero) à Madrid. Du 1er au 26 octobre 2014, suivi d’une tournée nationale durant la saison 2014-2015. www.teatroespanol.es

L’actualité politique et éthique du théâtre d’Albert Camus ne se dément pas depuis plus de 60 ans. Le retour à ce théâtre aujourd’hui en Espagne n’a rien à voir avec la vague commémorative du centenaire de la naissance de l’écrivain. La compagnie 611teatro présente, transpose Les Justes dans le contexte de l’ETA (organisation séparatiste basque), en 1979, quand le conflit idéologique divise le mouvement entre les partisans de la lutte armée entraînés dans la spirale meurtrière et ceux qui veulent abandonner la violence. Ce spectacle remarquable par sa conception scénique et le jeu des acteurs, à partir d’une situation politique et idéologique particulière, pose la question du phénomène du terrorisme et des multiples formes qu’il prend aujourd’hui.

Pablo Rivera, Rafael Ortriz, Lola Baldrich dans ”Les Justes” de 611teatro.
Pablo Rivera, Rafael Ortriz, Lola Baldrich dans ”Les Justes” de 611teatro.

La lecture de la pièce de Camus proposée dans ce spectacle, clairement affichée “sur ETA et contre ETA,” pose la question de la responsabilité de toute la société espagnole face au terrorisme: “Pourquoi avons-nous passé un demi-siècle à vivre avec le terrorisme et pourquoi encore aujourd’hui il y en a qui le pratiquent et le justifient?” Javier Hernandez Simon confère à sa mise en scène une dimension poétique, métaphorique, qui ouvre sur des questions éthiques, philosophiques et politiques: l’illégitimité et l’absurdité de la violence dans une société démocratique, la frontière à peine perceptible entre le plus bel idéal et la plus atroce action.

Dans Les Justes, créés en 1949 au Théâtre Hébertot à Paris, avec, dans le rôle de Dora, Maria Casarès, fille d’un ministre de la IIème République Espagnole, Albert Camus pose le problème majeur du XXème siècle: le terrorisme et la légitimité du meurtre au nom d’une cause, d’un idéal révolutionnaire ou idéologique. Une problématique singulièrement actuelle aujourd’hui face au déferlement et à la banalisation des actions terroristes. On trouve de multiples justifications de ces actes: souvent des terroristes se déclarent victimes ou se font justiciers en tuant au nom des victimes. Albert Camus a pris clairement position contre la violence. Aucune cause n’est au-dessus de la vie humaine, l’idéal le plus beau ne peut justifier le meurtre. “Si la fin justifie des actes, qu’est-ce qui justifie la fin? Qui en décide?”

Camus situe Les Justes à Moscou, en 1905. Un groupe de révolutionnaires prépare un attentat contre le Grand Duc, frère du Tsar Nicolas II. Dans le groupe, plusieurs attitudes s’opposent: Stépan Federov prend le parti de la violence extrême, Ivan Kalieyev, intellectuel, poète, dira “les idées sont parfaites, nous non.” Il hésite à tuer des innocents en même temps que le tyran visé. C’est pourquoi sa tentative d’attentat échoue. Il recommencera et réussit la seconde fois. Arrêté et condamné à mort, il refuse toutes les propositions de grâce, convaincu que seule sa mort peut justifier et donner un sens à son acte. Se sacrifiant ainsi pour une cause, il reste justicier et non pas assassin.

Lola Baldrich.
Lola Baldrich.

La transposition des Justes par José A. Perez et Javier Hernandez Simon au cœur du mouvement terroriste de l’ETA en 1979 à Madrid, au tout début de la démocratie, quand une cellule de l’ETA prépare un attentat contre un membre du Gouvernement, reprend la trame et les personnages de la pièce de Camus en hispanisant seulement leurs noms. Le metteur en scène Simon a reçu le prix de l’ADE 2014 (Association des metteurs en scène d’Espagne, qui fait partie de l’AICT).

Dans le texte de Camus s’insèrent quelques intertextes comme: un bref passage poétique sur l’attachement et la défense féroce de la maison du père, métaphore du Pays Basque, ou encore la citation du communiqué diffusé à l’époque par la radio après l’attentat qui a eu lieu réellement.

Une transposition très pertinente qui repose dans un contexte plus contemporain les questions de la légitimité du terrorisme, de la lutte armée au nom de la liberté, de l’indépendance, d’un dieu et d’une religion, ou contre l’oppression sociale et politique. Elle interroge aussi la question de la perversion d’un idéal. Doit-il nécessairement se convertir en une oppression, un tueur en série ou une suite de massacres?

L’ETA (Euskadi ta Askatasuna, Pays Basque et Liberté) est née dans les années 1950 (la pire période du franquisme) avec ses belles idées de liberté mais en même temps une conviction qu’on ne peut les faire aboutir qu’à travers la lutte armée dans laquelle le mouvement s’est engouffré.

José A. Perez et Javier Hernandez Simon, qui ont adapté Les Justes, tout comme trois autres acteurs de la compagnie 611teatro, sont des Basques nés à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Ils appartiennent à la deuxième génération qui a vécu quotidiennement sous la menace et l’oppression terroriste de l’ETA.

Lola Baldrich et Rafael Ortiz.
Lola Baldrich et Rafael Ortiz.

Sur le plateau vide, au centre, juste un grand carré rempli de terre et à droite, un bac avec de l’eau. C’est une référence à la maison familiale basque, une ferme carrée, un abreuvoir pour les vaches, et par extension au Pays Basque. Aucun objet n’apparaîtra sur scène. Tout au long du spectacle, ce carré sera un lieu clandestin où se cachent les protagonistes de la pièce et la cellule dans la scène de la prison. Arrivant du fond sur un chemin de lumière, les personnages, pantalon, torse nu, se placent face à nous. Un bruit d’explosion résonne dans une musique sourde monotone, angoissante. Les personnages s’allongent et se mettent de la terre sur le corps, puis se lèvent un à un, se lavent. C’est une métaphore de l’idéal qui, sali par la violence, le meurtre, les justifie pourtant. Les acteurs mettent ensuite un Tshirt, avec veste ou blouson. Ils s’attachent tous à des cordes fixées sur un piton au centre du carré qui, tel un cordon ombilical, va les relier durant tout le spectacle. Ces liens les rattachent à la fois à la terre, à la cause, mais aussi inextricablement à l’organisation.

Quelques signes sur le plateau font référence au Pays Basque et au terrorisme de l’ETA: codes secrets, cagoules que les protagonistes remettent en sortant de l’espace de clandestinité, etc. Ces signes de reconnaissance qui cimentent la cohésion du groupe peuvent évoquer aussi d’autres groupes terroristes de l’époque comme les Brigades Rouges en Italie ou la Fraction Armée Rouge en Allemagne, mais aussi ceux d’aujourd’hui.

Javier Hernandez Simon, un excellent directeur d’acteurs, crée sur scène avec des cordes une chorégraphie des mouvements, des situations, des affrontements. Les acteurs sont impressionnants par la flexibilité de leur jeu, la façon d’exprimer leurs sentiments contradictoires, leurs convictions, leur foi fanatique ou leurs doutes.

Sans tomber dans le psychologisme, ils créent des personnages profondément humains possédés par un fanatisme politique.

Une mise en scène d’une cohérence exemplaire, sobre, d’une grande densité dramatique, fluide, dans laquelle les éclairages très précis délimitent, cadrent l’espace. La musique—percussions sèches et quelques interventions de la contrebasse—ponctue les scènes. On assiste ici à un spectacle exceptionnel qui inaugure sans doute des lectures nouvelles qu’on peut faire aujourd’hui du théâtre d’Albert Camus.


Sadowska

[1] Irène Sadowska-Guillon est critique dramatique et essayiste, spécialisée dans le théâtre contemporain. Présidente de « Hispanité Explorations » Échanges Franco Hispaniques des Dramaturgies Contemporaines, elle collabore à plusieurs revues dans le domaine de la culture en France et à l’étranger. Elle est aussi agent en France et dans les pays francophones de plusieurs auteurs de théâtre espagnols.

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Quand Les Justes de Camus renvoient au terrorisme de l’ETA