Jean-Pierre Han [1]

Han

En reprenant presque mot pour mot l’intitulé général du colloque pour mon intervention, je pensais me faciliter la tâche. Or, à y regarder de plus près, ce n’était là qu’un leurre. Car le titre proposé, « La critique professionnelle à l’heure d’Internet », pose un certain nombre de problèmes. Le premier concerne le terme même de professionnel. En effet, qu’est-ce que la critique professionnelle ? Au point où nous en sommes aujourd’hui concernant cette activité que nous exerçons tous ici, mais de différentes manières, et avec plus ou moins de régularité, il serait bon de la redéfinir, à défaut de parler de profession. Cela est d’autant plus important que, dans la mesure où, avec l’arrivée d’Internet justement, c’est bien la question du professionnalisme et de l’amateurisme, surtout de l’amateurisme, qui est posée. L’une des critiques récurrentes concernant ce qui se passe sur ce que l’on appelle la « toile », c’est bien l’intrusion d’amateurs, c’est-à-dire de personnes n’ayant aucune notion de ce qu’est le théâtre et le spectacle vivant sur le réseau, et encore moins de ce qu’est l’écriture tout simplement. N’importe qui, en effet, peut écrire une « critique » sur le Net. Je sais, à lire l’intitulé de certaines contributions, que cette question devrait être abordée. Je pense notamment aux interventions d’Asen Terziev : « Can anyone be a critic in the virtual world ? », ou à celle de Jonathan Abarbanel qui intervient immédiatement après moi : « We are not in charge anymore »…

Donc, qu’est-ce que le professionnalisme, avec tout ce que cela induit, en matière de critique dramatique ?

Un deuxième point, ou une deuxième question qui découle de la première, est de savoir ce qu’est la critique. À partir de là, bien évidemment, s’ouvre devant nous un champ de réflexion infini ! Vous aurez également compris que ce n’est pas aujourd’hui, et surtout pas moi qui vais m’aventurer à apporter des réponses à ces questions !

Autre interrogation touchant cette fois-ci à l’explication qui nous a été donnée pour accompagner le titre du colloque : À l’heure d’Internet, la critique dit adieu aux « traditions ». De profonds changements dans la profession de critique accompagnent la création de nouveaux paysages dans les arts du spectacle vivant, où se rencontrent théâtre, danse, spectacle musical, son et arts visuels. Ce à quoi je répondrai qu’il ne faut pas aller trop vite en besogne. Bien sûr, l’arrivée de nouvelles technologies change d’ores et déjà les données aussi bien dans les contenus que dans les formes, ainsi d’ailleurs, ne l’oublions pas, que dans son économie, de notre fonction (et non profession) de critique. Mais si j’ai pris soin de parler de nouvelles technologies et non seulement de l’Internet, c’est pour bien préciser que nous avons déjà connu des évolutions-« révolutions » sinon du même type, du moins d’une importance aussi radicale, avec l’arrivée de la radio, puis de la télévision. Notre fonction en a-t-elle été changée pour autant ? Avons-nous su vraiment apprivoiser ces nouveaux « outils » ?

Pour avoir expérimenté et l’un et l’autre, je puis répondre par la négative. Alors, soyons prudent avec Internet, même si l’apparition de cette dernière merveille technologique s’accompagne cette fois-ci de la disparition (enfin ce n’est quand même pas tout à fait acté) du papier, de l’écriture-papier. Est-ce la révolution de Gutenberg à l’envers à laquelle nous allons assister ? Rien n’est moins sûr. Ce qui est vrai, c’est que pour l’heure, en 2014, quelque chose se dessine, mais quoi ? Essayons d’aller y regarder de plus près. Il serait quand même bon de rappeler ici, au passage, que certains pays émergents comme on les appelle avec beaucoup de pudeur, ne sont pas encore vraiment équipés avec ces nouveaux appareils, d’autres (ce fut même le cas de la France) accusant un certain retard dans l’équipement des foyers, etc. Mais enfin, on me dira que cela ne change rien au mouvement nous conduisant vers l’inéluctable… à savoir la disparition du support-papier et donc d’un certain type d’écriture.

Ce qui, dans un deuxième temps, est intéressant, c’est d’établir une sorte de correspondance temporelle, une véritable liaison entre l’apparition d’Internet et les évolutions techniques et technologiques de l’art théâtral. À vrai dire cette liaison, si liaison il y a, mériterait d’être discutée et analysée. Quant à l’adieu aux « traditions », j’aimerais bien savoir ce qu’est la tradition en matière de critique dramatique. Même remarque pour les profonds changements dans l’exercice de notre profession. Plutôt que de profond changement, je parlerai plutôt de glissade vers le néant. Que je sache, pour l’heure et en France tout au moins, notre « profession » fonctionne toujours à l’ancienne. Elle est encore, dans les journaux par exemple, extrêmement compartimentée. Ce n’est pas le même critique qui parlera des spectacles avec textes, de ceux concernant les marionnettes, la musique, l’art du cirque, la danse. Il existe même aujourd’hui une nouvelle catégorie de spectacles et donc de critiques que j’appellerai « fourre-tout », c’est-à-dire une catégorie qui regroupe les spectacles que l’on ne sait pas trop caractériser, et dont on confie les comptes rendus à des journalistes-critiques particuliers inconnus comme critiques dramatiques traditionnels, et donc non repérés ! Il est vrai aussi, d’un autre côté, et d’une manière paradoxale qui semble contredire la première assertion, que la crise économique sévissant également dans la presse, les journaux ont tendance désormais à confier à une seule et même personne la tâche de rendre compte de tous les spectacles (et même parfois de ce qui n’appartient pas au domaine du spectacle vivant…), même ceux pour lesquels elle ne présente aucune compétence, pour des questions de pure économie.

Mais revenons à Internet et aux « critiques » qui y sévissent. Il convient de distinguer les différents types d’écriture sur les spectacles, types qui ne sont pas tous d’un ordre critique. Il s’agirait aussi de distinguer ce qui est de l’ordre du blog et ce qui appartient à un site. Passons rapidement sur les blogs, rédigés par une seule et même personne et ainsi personnalisés : ils évoluent dans la sphère de l’intime. D’où, dans ces articles, des considérations et de petites anecdotes qui n’ont souvent pas grand-chose à voir avec le spectacle annoncé. On est bien loin de la critique « traditionnelle », celle qui sévit dans les organes de presse, dans ce qui plutôt d’un ordre de journal de spectateur.

Restent les sites où l’on retrouve très exactement les mêmes articles que l’on peut lire dans la presse-papier. Et pour cause. Dans une majorité de cas les auteurs de ces critiques sont des personnes qui continuent à écrire dans la presse écrite ; on retrouve ainsi des retraités de la presse écrite (connus dans le milieu au temps de leur activité), qui entendent ne pas interrompre leur activité… critique. Leur nom peut encore faire « autorité ». Il n’y a, entre ce que l’on peut alors lire sur le Net et ce que l’on pouvait lire dans la presse-papier, pas l’ombre d’une différence ! Autre phénomène : tous les critiques de la grande presse écrite ont désormais qui leur blog, qui leur site. Double usage, double critique et double écriture ? Pas forcément. Le Net pallie le manque de place dans les journaux. Il serait bon de faire une étude comparative des articles ainsi produits. Tout au plus pouvons-nous dire, pour l’heure, qu’il semble bien que le critique (professionnel) se permet d’écrire d’une manière plus relâchée sur le Net (plus libre pour le dire noblement), et qu’il n’est plus toujours contraint de respecter un calibrage donné. Le cas de figure le plus parlant concerne celui tenu par la critique du grand quotidien Le Figaro. Alors qu’elle continue à écrire de manière « traditionnelle » dans son journal, Armelle Héliot (c’est d’elle dont il s’agit) se contente souvent dans son blog d’énumérer point par point (texte, scénographie, jeu des acteurs, musique, etc.), sans se soucier véritablement de rédiger son texte, les différentes qualités (ou défauts) du spectacle traité, le tout en soulignant en gras les phrases importantes ! Ce type d’écriture ressortirait plutôt du carnet de notes. Et nous sommes alors dans le registre d’une préconisation qui se montre au grand jour. Pour le reste, sur le mode de l’organisation du travail sur un site, on reste dans les mêmes eaux que celui de la presse-papier, avec la même hiérarchie et le même mode de fonctionnement.

Souvenons-nous de ce qu’écrivait le grand critique français des années 1970-80 Gilles Sandier, bien connu pour son franc-parler et ses prises de position, lorsqu’il expliquait que dans la société d’alors (qui est juste devenue un peu plus libérale aujourd’hui), « n’importe quel jobard (c’est-à-dire quelqu’un qui se laisse duper facilement selon la définition du dictionnaire – N. de l’A.) maniant plus ou moins la phrase – souvent fort mal d’ailleurs – peut s’arroger le droit de juger le travail des créateurs, quand il ignore tout de l’exercice du théâtre, de son histoire et de son mode d’opération ». Que dirait-il aujourd’hui, avec l’invasion des « critiques » sur Internet dont souvent la seule finalité est de pouvoir assister gratuitement à un spectacle ? Ne nous étendons pas sur la médiocrité, parfois proprement scandaleuse, de tous ces écrits, ce serait par trop facile et… long. Contentons-nous de souligner que cette situation pose de manière encore plus aiguë la question de la légitimité et de la formation de ceux qui prétendent écrire, sur le Net ou ailleurs. La formation : un autre sujet majeur que l’AICT pourrait traiter dans un de ses colloques…

Nous sommes à un moment crucial du développement de la critique dramatique destinée à disparaître ou à évoluer de manière radicale. Que faire devant et dans cet espace pour le moment vide que nous procure Internet ? Il y a une véritable réflexion à mener concernant l’écriture dans ce nouvel espace. Une réflexion à mener de pair avec celle de la lecture, car on ne lit pas de la même manière un article dans un journal-papier que sur un écran. À partir de là d’ailleurs, on peut regretter que certains se croient obligés de s’étendre de manière complètement inconséquente sur la toile. Qui va les lire jusqu’au bout ? N’est-on pas plutôt dans un rapport de préconisation plus que d’analyse critique, etc. ? À qui s’adresse-t-on en fin de compte ?

Nous nous interrogeons aujourd’hui sur la critique dramatique à l’heure d’Internet. Mais il faut désormais s’interroger sur la critique dramatique à l’heure du tweet et de Facebook. Mais oui, lors d’un colloque que j’avais organisé en Bolivie il y a plus d’un an, à l’instigation de notre amie Alvina Ruprecht, j’avais invité à intervenir une critique des îles Bardanne (c’est dans les Caraïbes), Icil Philips, que je salue ici. Cette dame très sérieuse et qui en imposait (l’ami Matti Linnavuori s’en souvient), nous expliqua dans son exposé comment elle pratiquait la critique dramatique sur Facebook !… Et elle ne plaisantait pas. Affaire à suivre, donc.

Le deuxième point auquel renvoie le sujet du colloque concerne la nature même des spectacles (une nature qui aurait changé ces dernières années), devenus « pluridisciplinaires », « transversaux », « transdisciplinaires », etc., bref les qualificatifs ne manquent pas. La question qui se pose alors est de savoir si la critique dans sa forme même, dans ses descriptions et ses analyses, ne devrait pas, elle aussi, se transformer, ne plus se contenter de fonctionner de manière « traditionnelle ». C’est-à-dire en dissertant dans un premier temps sur le texte et l’histoire (texte et histoire ayant tendance à disparaître dans bon nombre de spectacles), avant d’aborder timidement les questions de plateau sur lesquels personne ne nous a appris à écrire (toujours la question de la formation ou plutôt de la non-formation à la critique).

Un dernier mot rapide sur les nouveaux paysages du spectacle vivant évoqués. Qu’il soit bien entendu qu’ils sont pour l’heure loin d’être fixés. Je veux dire par là que la « transdisciplinarité », qui n’est après tout qu’un retour aux sources mêmes du théâtre, est loin d’être chose maîtrisée. Qu’il suffise de voir l’utilisation plutôt sommaire pour ne pas dire convenue et souvent gratuite, donc inutile, des nouvelles technologies comme la vidéo, pour ne prendre qu’un exemple. C’est bien tout un système qu’il s’agit de repenser, aussi bien du côté des plateaux que du côté du commentaire critique, et en cette matière, il convient de se méfier des idées reçues.

* Discours presenté à la conference de congrés de l’ AICT, “Un nouveau monde: La critique professionelle à l ‘heute d’ internet” (“A New World: The Professional Criticism in the Internet Era”). Bejing 2014


Han

[1] Jean-Pierre Han est journaliste et critique dramatique. Directeur de la revue Frictions. Rédacteur en chef des Lettres françaises. Vice-Président de l’AICT. Directeur des stages pour jeunes critiques. Ancien président du Syndicat de la critique français.

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La critique professionnelle à l’heure d’Internet*