Irène Sadowska-Guillon [1]

Sadowska

Les scènes d’un monde éclaté.

Quels sont les orientations, les enjeux, les engagements artistiques, éthiques et politiques des nouvelles dramaturgies en Espagne ? De quelles réalités témoignent-elles ? De quelles visions du monde sont-elles porteuses ?

Les écritures de Blanca Domenech, de Jose Manuel Mora et de Antonio Rojano me semblent emblématiques des évolutions qui se sont produites dans la dramaturgie actuelle en Espagne, à la fois par rapport à celle de leurs ainés, aux nouvelles réalités scéniques mais aussi par rapport aux répercussions de la crise économique et des événements politiques sur la société d’aujourd’hui.


Blanca Domenech: Conjuguer le regard critique avec la distance.

Blanca Domenech Photo: marcosGpunto
Blanca Domenech Photo: marcosGpunto

Diplômée en dramaturgie de l’École Royale Supérieure d’Art Dramatique de Madrid, Blanca Domenech (née en 1976) commence à travailler comme scénariste à la télévision et à écrire du théâtre à la fin des années 1990 en poursuivant en même temps le travail de recherche, en particulier sur le théâtre de Beckett.

Eco, sa première pièce est publiée aux Éditions Fundamentos en 2001.

Parmi ses pièces Vagamundos, La muse, La maladie de la pierre, Le point mort. Boomerang, sa dernière pièce, a été créée en juin 2014 au Centre Dramatique National par Ernesto Caballero, directeur de ce théâtre et en décembre 2014 traduite en russe au Théâtre d’Art de Moscou.

Le théâtre de Blanca Domenech, politique mais pas engagé, n’affirme pas, ne prend pas parti, mais s’attache à mettre au grand jour ce qui dérange, ce qu’on occulte et à bousculer les certitudes.

Les thèmes récurrents de se pièces: la situation de l’individu dans la société, son rapport au pouvoir, la déshumanisation, la marchandisation de tout, y compris de l’être humain, la lutte pour le pouvoir.

Dans son écriture très concise, incisive, qui va au but sans chercher des effets stylistiques, s’opère une alliance rare du concret avec la poésie.

Blanca Domenech distingue trois étapes dans son écriture très étroitement liée avec son expérience personnelle et des événements vécus.

La première étape est celle de «œuvres impossibles» textes conçus à partir de ce qu’elle appelle « l’inconscience ». Ces pièces ont une atmosphère de science-fiction, plusieurs strates de lecture, un souffle surréaliste et lancent des défis à la scène. À cette veine appartiennent Écho (2002), Pattes de chat (2007), Vagamundos (2009), La muse (2010).

La seconde période de son écriture qu’elle définit comme « alarme sociale » débute en 2011 avec un changement radical dans sa proposition dramatique. Elle commence à collaborer avec des collectifs théâtraux et inscrit son travail dans la proximité de la pratique scénique, en se confrontant aux impossibilités et aux exigences concrètes du plateau, de la mise en scène et du jeu d’acteur. Elle réduit les couches de lecture et les ambiguïtés de ses pièces en leur conférant une structure plus synthétique mais pas linéaire. En même temps la crise éveille sa conscience politique et sociale. Les événements politiques, le désastre économique en Espagne, le mouvement des “Indignés”, les expulsions des gens qui ne peuvent plus payer leur loyer, l’émigrations de jeunes Espagnols pour chercher du travail, la récupération de la mémoire historique, sont des thèmes de ses pièces écrites dans un état d’urgence et de colère.

En montrant des personnages dans des situations limites, de crise, elle interroge les possibilités d’action citoyenne et la capacité du théâtre à être un instrument d’agitation sociale, son pouvoir de provocation, de rassembler, d’éveiller les consciences. À cette période appartient entre autres:Point mort (2012), La maladie de la pierre (2012), Formalité (2013) La troisième personne (1013), Boomerang (2014).

Une troisième étape de l’évolution de son écriture qu’elle entame actuellement rassemble certaines caractéristiques des étapes précédentes, en conjuguant son engagement civique avec l’affirmation d’une indépendance intellectuelle et artistique. Une indépendance totale à l’égard des mouvements idéologiques, sociaux, des écoles et des chapelles esthétiques. Sa recherche actuelle est centrée sur la condition humaine et les fondements sociologiques du débat politique.

Parmi ses modèles et influences modernes et contemporains Blanca Domenech cite Bertolt Brecht et David Hare pour le théâtre politique, Tchekhov et Pinter pour le « sous-texte » et dans le théâtre espagnol contemporain Jose Sanchis Sinisterra, Juan Mayorga, Ernesto Caballero et Jordi Galceran.

Vagamundos est une pièce la plus représentative de la première période de l’écriture de Blanca Domenech. Elle y recourt à la métaphore d’un monde insulaire, immobile, décalé de la société normalisée dans laquelle nous vivons. Ce monde insulaire incarne des possibilités de l’utopie qui permet de sortir au grand jour les erreurs du système. Sa pièce est générée par l’expérience d’une vie insulaire que Blanca Domenech a faite entre 2005 et 2009 dans l’île de Minorque et ses rencontres avec la communauté des « anti système » qui y vivent en marge de la société en refusant tout compromis. Dans Vagamundos tout comme dans La muse l’histoire est construite sur le mode surréaliste au sens de l’écriture de l’inconscient, comme un voyage sans cap déterminé.

« À partir d’un point – dit-elle – l’écriture devient « automatique » avec le minimum d’intervention rationnelle. Il ne s’agit pas d’arbitrer mais de faire confiance à l’histoire qui s’écrit et à mes propres ressources qui se développent de façon intuitive, irrationnelle. Les éléments très divers convergents de façon très imprévisible en produisant une quantité de sens, ce qui donne la possibilité de lectures et d’approches scéniques différentes. »

En 2011 Blanca Domenech s’engage dans un mouvement « Théâtre Uncut » lancé en Angleterre qui propose aux auteurs de réagir immédiatement dans des textes courts contre les restrictions injustes dans le service public.

« La politique et notre vie quotidienne sont inextricablement liées – dit-elle. Je ne crois pas que le théâtre puisse changer la politique mais c’est un espace idéal pour poser des questions sur la réalité que nous vivons, sur des faits que les politiques dissimulent ou sur lesquels ils nous mentent. Je ne prends ni parti ni position déterminée, je pose seulement des questions dérangeantes qui bousculent les certitudes des spectateurs. »

Point mort écrit dans le cadre de « Théâtre Uncut » parle de la révolte impuissante d’un homme en échec professionnel et personnel. Il se rebelle contre l’ordre social et dans un moment de crise s’enferme dans les toilettes de son entreprise. À partir de là nait en lui un combat dialectique. En réalité sa révolte est contre lui-même.

Blanca Domenech, Point mort [Punto muerto] Photo: Pirata digital
Blanca Domenech, Point mort [Punto muerto] Photo: Pirata digital
Blanca Domenech ne se limite pas à dénoncer l’organisation stressante du travail mais elle interroge notre responsabilité par rapport à ce qui nous arrive dans ce système injuste. Le personnage de la pièce, dans l’intimité des toilettes, fait et dit ce qu’en réalité il s’interdit de faire et de dire. Il est pris dans ses propres chaînes de peur, de lâcheté, dont il est incapable de se libérer.

La maladie de la pierre parle du rapport de la génération d’aujourd’hui à l’histoire de la guerre civile Espagnole dont les blessures restent toujours ouvertes. Comment affronte-t-elle cette mémoire ?

Certains des grands thèmes de Blanca Domenech sont reconduits d’une pièce à l’autre. Comme La muse, Boomerang questionne la frontière floue entre une véritable émotion et son simulacre. La muse se passe dans un immense ensemble de bureaux de luxe construit sur un ancien quartier pauvre, Boomerang dans une cité financière pharaonique. Les deux lieux sont emblématiques de notre société dominée par le capital et le marché où l’individu n’existe pas s’il n’entre pas dans l’engrenage. Les deux pièces reflètent le modèle de l’évolution des grandes entreprises et son impact sur les comportements des individus qui y travaillent. Mais tandis que dans La muse le surréalisme prend le dessus sur la réalité dans Boomerang c’est le contraire. Boomerang reprend quelques thèmes traités déjà dans d’autres textes : la déshumanisation, le mercantilisme vorace, la lutte pour le pouvoir. Mais le point de mire de Blanca Domenech dans Boomerang est la violence occultée par des attitudes en apparence « civilisées » dans notre société soumise au capitalisme sauvage, cynique, dont l’avenir porte un doux nom: la barbarie.

José Manuel Mora: Chronique d’un monde en décomposition.

José Manuel Mora - Javier Bastias. Espacio Draft.inn. Photo: Rafael
José Manuel Mora – Javier Bastias. Espacio Draft.inn. Photo: Rafael

La carrière de Jose Manuel Mora (né en 1978 à Séville) entamée au début des années 2000 est fulgurante, ses pièces primées à plusieurs reprises, certaines traduites en diverses langues, se sont imposées en un temps record sur la scène internationale.

Auteur, metteur en scène, formé à Séville, Madrid et Amsterdam, José Manuel Mora réinvente le théâtre, renouvelle l’écriture dramatique, l’expérimente dans un rapport pluridisciplinaire. Il est fondateur en 2012 à Madrid de Draft inn, espace d’essais, d’expérimentations et d’échanges internationaux des dramaturgies.

Parmi ses pièces La pureté bénie (2000), Cancer (2003), Trevelez (2006) écrit et présenté au Royal Court à Londres, Mon âme ailleurs (2008), Les corps perdus (2009), Les nageurs nocturnes (2014).

Il vient de créer avec un compositeur et un chorégraphe un spectacle pluridisciplinaire à partir du Don Carlos de Schiller et Verdi My own private Don Carlos.

L’écriture dramatique de José Manuel Mora se caractérise par une structure elliptique, un langage concis, des dialogues laconiques, l’entrelacement des histoires fragmentaires, chargées de sous-entendus, d’énigmes, d’ambiguïtés. Mora n’en offre pas les clés, n’apporte pas de réponses obligeant ainsi le spectateur ou le lecteur à dénouer les fils, à recomposer les histoires. Parmi ses thèmes récurrents : la famille avec ses zones d’ombre, ses secrets, la violence des rapports, la frustration affective, la quête du sens, la transgression des normes, des conventions, la société en décomposition.

Dans les pièces de Mora imprégnées d’une atmosphère inquiétante, mystérieuse, le rêve, le cauchemar, l’état de demi veille, troublent le réel, le rendent suspect.

Dans Cancer, une de ses premières pièces, José Manuel Mora aborde le thème de l’amour face à la mort, des racines et de la famille à travers l’histoire d’un homme X qui fuit la maison natale et l’oppression familiale féminine (sa mère, ses deux sœurs et son ex fiancée) en se réfugiant dans la grande ville où il vit avec Y son fiancé. Il découvre qu’il a un cancer. Alors que son fiancé l’accompagne jusqu’à la mort, sa famille, les quatre femmes qui appartiennent au passé de X, vont essayer de se rapprocher de lui, puis de ramener son corps mort à ses racines, à sa terre natale. On assiste à une sorte de rituel funèbre ou les quatre femmes identifiées comme A B C D se livrant aux souvenirs impudiques, douloureux, font penser à un chœur de pleureuses. José Manuel Mora croise dans la pièce le présent et le passé : les scènes paires ont lieu dans le passé, avant la mort de X, les scènes impaires après sa mort, dans le présent. Ainsi les personnages se dessinent-ils par petites touches, à travers divers moments, fragments de leurs vies. Il traite sur le mode poétique, sans pathos, avec même un certain humour, les thèmes de la maladie incurable, de l’homosexualité, de l’amour face à la mort.

La famille fissurée, l’enracinement dans la terre, les secrets enfouis, l’enfance, la maison, la transmission sont des thèmes de Mon âme ailleurs dont la structure s’articule aussi sur un constant va et vient entre le passé et le présent. Les personnages n’ont pas d’identité précise ils se définissent par leurs liens générationnels : homme âgé, femme âgée, homme jeune, leur fils, femme jeune, son épouse et leur fils. Le temps, la durée est un élément fondamental dans la pièce. Alors que les générations vieillissent et se succèdent la maison, la ferme, demeure. Le grand-père, homme âgé, qui passe son temps à soigner de nombreux chiens malades, veut transmettre la ferme à son fils mais celui-ci veut la vendre. José Manuel Mora nous fait pénétrer dans ce territoire labyrinthique des passions humaines, des paysages inquiétants des souvenirs de l’enfance, qui finalement conservent leur secret.

Dans Les corps perdus écrit sur le mode d’une enquête policière, José Manuel Mora superpose également plusieurs plans temporels, multiplie les énigmes, les indices, les points de vue et les versions différentes d’un même fait et introduit un personnage Moi (projection de l’auteur ?) à la fois dans et hors de l’action. Il pousse plus loin encore la fragmentation et les ambiguïtés de l’histoire qui s’inspire de faits réels : les multiples meurtres non élucidés de jeunes femmes dans la ville de Ciudad Juarez au Mexique.

À travers la structure labyrinthique de la pièce, Mora trace une cartographie d’une société depuis ses hauts lieux intellectuels : université, jusqu’à la prison en passant par plusieurs lieux dans et hors la ville, dont les protagonistes vont du doyen de l’université, l’inspecteur de justice et professeur d’histoire à l’université, journaliste, chauffeur de taxi, jeunes filles qui disparaissent et leurs familles au prisonnier coupable présumé des meurtres. Plusieurs d’entre eux pourraient être impliqués dans les meurtres ou même leurs auteurs. Mais Mora donne à cette tragédie une dimension emblématique, métaphorique pour interroger à travers elle les forces du mal dans l’homme, les racines de la violence et de la barbarie.

Les nageurs nocturnes (Los nadadores nocturnos) | De Jose Manuel Mora | Mise en scène Carlota Ferrer | Matadero 2015 Madrid | Photos: Sirai Siriano
Les nageurs nocturnes (Los nadadores nocturnos) | De Jose Manuel Mora | Mise en scène Carlota Ferrer | Matadero 2015 Madrid | Photos: Sirai Siriano

Dans Les nageurs nocturnes il recourt à la métaphore de la piscine et d’une communauté disparate de nageurs nocturnes pour parler des jeunes gens, condamnés à naviguer dans les eaux troubles de nos sociétés en décomposition. Une pièce pessimiste où le désastre est abordé avec un certain humour surréaliste. Une radiographie de la génération qui entre dans la vie active sans trop de perspectives et s’interroge sur le sens à donner à la vie. Des jeunes gens en échec, frustrés affectivement, abîmés dans leur solitude, en quête d’amour, de tendresse, d’un leader spirituel pour lesquels finalement la fuite dans le sexe, l’excès, la violence s’avère le moyen de se libérer de leurs angoisses, de leur désarroi. Un groupe de gens qui viennent nager la nuit à la piscine, image aussi de la matrice maternelle génératrice et régénératrice, mais qui communiquent peu entre eux, une sorte de famille rassemblant des solitudes et des incompréhensions. Des personnages à la dérive, en rupture avec la société qui frappée par la crise féroce du capitalisme, n’a rien à leur proposer.

Antonio Rojano: La scène d’un monde en crise sans valeurs ni idéal

Antonio Rojano Photo: Mari Ángeles Romero Hierro
Antonio Rojano Photo: Mari Ángeles Romero Hierro

Un des plus remarquables auteurs de théâtre de la jeune génération Antonio Rojano (né en 1982 à Cordoba) entame son œuvre dramatique avec un projet ambitieux, une trilogie, sorte de rêve américain sous forme de cauchemar, dont le premier volet Rêves de sable a reçu en 2005 le prestigieux Prix National Calderón de la Barca.

Il est aujourd’hui auteur de plus d’une dizaine de pièces parmi lesquelles : La décadence à Varsovie, Le cimetière de néon, Fair Play, Katiuskas, La ville obscure, Je suis né dans le Nord pour mourir dans le Sud. Il a été boursier du Royal Court à Londres et a participé à plusieurs festivals internationaux.

On dégage dans ses pièces l’influence du cinéma et du théâtre nord-américain entre autres de Mamet, Carver, Shepard mais aussi d’auteurs européens : Pinter, Becket, Heiner Muller.

Son écriture concise, incisive, violente, syncopée, elliptique et la structure dramatique avec des superpositions et des dédoublements de scènes, dialogues simultanés, traduisent l’urgence des situations dans lesquelles se trouvent les personnages. Une écriture irréductible à une esthétique déterminée qui recourt à la fois aux éléments hyperréalistes, poétiques, oniriques ou même surréalistes. Ses thèmes : la jeunesse déracinée sans futur, vouée à la violence, le désir de fuir, la mise en échec de la structure familiale, la marginalité, la manipulation de la vérité, le refus de la bien-pensance, des normes, des idéologies qui restreignent l’individu.

Il n’y a pas dans le théâtre d’Antonio Rojano de prises de position ni de messages idéologiques ou politiques. Les événements historiques ou politiques auxquels il fait référence lui servent à créer une distance et à mettre en perspective la réalité d’aujourd’hui : la globalisation, la crise économique…

Dans sa trilogie américaine : Rêves de sable (2005), La décadence à Varsovie (2006) et Les gens de Las Vegas (2008) Antonio Rojano déplace dans l’espace, en Amérique du Nord, et dans le temps sa réflexion sur la société espagnole actuelle et ses perdants, sur la corruption et l’amoralité du pouvoir. Les protagonistes de la trilogie comme ceux de plusieurs autres pièces sont des personnages « on the road ». Ils fuient l’atmosphère asphyxiante de l’endroit où ils vivent vers un ailleurs. Ce voyage vers l’inconnu est aussi un voyage vers leur propre vérité.

De jeunes amis Ian et Starky, protagonistes de Rêves de sable, n’aspirent qu’à fuir l’atmosphère étouffante de leur village du Nouveau-Mexique situé en plein désert. Le monde, le vrai est au-delà du désert. Au fur et à mesure se dessine dans la pièce une cartographie des voyages et des fuites des nombreux personnages : tueurs et leurs victimes, prostituée, violeur… Nous sommes dans un monde qui tient d’un asile de fou où les frontières entre la réalité, la folie et le rêve s’effacent.

Dans La décadence à Varsovie dédié à Harold Pinter, trois adolescents nord-américains en marge de la société Tom, Dave et Charlie s’enlisent dans la violence, dans le meurtre. Comme les deux jeunes de Rêves de sable ils rêvent de fuir la routine abrutissante de leur petit village de l’Amérique profonde. Mais la fuite s’avère impossible.

L’action des Gens de Las Vegas se passe à Las Vegas dans les années 1990. Un couple le croupier et sa femme, le fils de celle-ci avec lequel ils n’arrivent pas à communiquer, deux policiers d’origine italienne qui enquêtent sur les meurtres de plusieurs femmes dans la ville, un adolescent qui parle à son chat, sont les protagonistes de la pièce qui nous met en présence d’un univers déshumanisé, brutal, cynique où on lutte pour la survie ou pour le pouvoir.

Le monde du sport, du football dans Fair Play est une métaphore de la vie au sens de la lutte, de la compétition permanente, du dépassement de soi. L’univers d’une équipe de football avec ses tensions, rivalité, jalousie, peur de vieillir renvoit l’image condensée de la société.

Fair Play. Cuarta Pared (2011). Autor: Antonio Rojano. Photo: Marc de Cock
Fair Play. Cuarta Pared (2011). Autor: Antonio Rojano. Photo: Marc de Cock

Dans Je suis né dans le Nord pour mourir dans le Sud, Rojano propose un voyage dans le temps entre 1930 – 1960 à travers des guerres dans diverses parties du monde, en l’occurrence : la guerre civile d’Espagne, les guerres d’Indochine et du Vietnam. Il recourt à son procédé favori : la confusion entre le réel, le rêve, le surréel, l’irrationnel et entrelace deux histoires. L’une a pour protagoniste le capitaine Linares, vétéran de la guerre civile espagnole, engagé dans la Légion Étrangère française dans la guerre d’Indochine. Il est gravement blessé dans une embuscade. Quand il reprend conscience il est dans un hôpital de campagne du côté des Républicains pendant la guerre civile d’Espagne. Il s’enfuit de l’hôpital pour diriger un peloton de soldats nord-vietnamiens. Dans la seconde histoire, de soldats nord-américains sont envoyés en mission spéciale qui est en réalité la recherche de la fille disparue du commandant. Seuls, blessés dans la jungle ils sont témoins d’un phénomène décrit précédemment par Linares : l’apparition d’un OVNI et le débarquement des extraterrestres.

Écrite en 2012, après l’explosion dans la centrale nucléaire à Fukushima au Japon, Katiuskas dont l’action se déroule en Espagne dans un village contaminé à la suite d’un accident dans une centrale nucléaire, interroge les répercussions de cet accident sur la vie, les comportements des habitants, leurs rapports entre eux et leur psychisme.

Antonio Rojano vient de créer en mars 2015 au Centre Dramatique National à Madrid sa pièce La ville obscure, avec une structure polyphonique où la réflexion sur le processus de l’écriture s’entrelace avec une enquête policière sur le suicide étrange d’un jockey et la tentative d’un coup d’État par les militaires en Espagne en 1981.

Rojano revient dans sa pièce sur l’histoire récente d’Espagne « l’histoire de notre pays, dit-il, pourrait être considéré comme une histoire de terreur comme une maison hantée pleine de présences, d’événements paranormaux, des voix des spectres politiques, qui produisent toujours des réactions émotionnelles. Plus que jamais nous devons nous confronter à nos fantômes. »


Sadowska

[1] Irène Sadowska-Guillon est critique dramatique et essayiste, spécialisée dans le théâtre contemporain et présidente de « Hispanité Explorations », Échanges franco-hispaniques des dramaturgies contemporaines.

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Espagne – Nouvelles dramaturgies espagnoles