Michel Vaïs[1]

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Lepage étant fort occupé en juillet, août et septembre 2014, et ne pouvant trouver le temps d’une rencontre en face à face, j’ai décidé de lui adresser quatre questions sur la critique auxquelles il a bien voulu répondre oralement. Son personnel m’a ensuite fait parvenir ses réponses dans un fichier mp3. Naturellement, il aurait été préférable que je puisse vraiment dialoguer avec Lepage et lui poser des sous-questions. Mais il semble que cela n’aurait pas été possible dans les circonstances.

Michel Vaïs – Quels sont aujourd’hui vos rapports avec les critiques, et est-ce qu’ils vous influencent parfois ?

Robert Lepage[2] C’est sûr que les critiques sont très importantes dans ma démarche de création. J’ai une démarche assez particulière, caractérisée par le work in progress, ou travail en cours. Donc, dans les spectacles que je présente, il n’y a jamais ce phénomène de la guillotine de la première ; ce n’est jamais fini. Au contraire, ce n’est que le début d’une longue aventure de création. Si bien que les spectacles sont toujours en re-mouture, en ré-écriture, en re-modelage. Voilà pourquoi le rôle de la critique est un peu particulier dans mon cas.

Sans vouloir généraliser, très souvent, le critique vient pour s’exprimer sur un produit fini, dire une chose sur un spectacle particulier en le mettant à sa place ; il va donner une opinion définitive sur une œuvre. Dans mon cas, et dans le cas d’autres personnes qui travaillent de la même façon, repeignent leurs tableaux, réécrivent les dialogues, refont la distribution, re-sculptent leurs spectacles, le rapport à la critique est un peu différent. Il nous faut être extrêmement à l’écoute, pour intégrer les commentaires des critiques dans notre propre travail. Les critiques deviennent alors ce qu’on appelle en anglais lesounding board de ce qu’on fait, peu importe ce qui est dit, écrit, véhiculé. Et cela a nécessairement un impact sur ce qu’on fait puisque notre travail va se poursuivre. Cela dit, de la part du critique ou des critiques, ce n’est pas toujours le cas. Je sais que plusieurs d’entre eux préféreraient « régler mon cas » une fois pour toutes. Mais je me dis toujours qu’il faut réinventer notre relation. Le spectateur est le premier à nous donner une réponse à ce qu’on fait ; il a donc une grande influence sur ce qu’on va refaire, défaire ou ré-écrire. Cependant, le critique a quand même une place privilégiée dans cette démarche.

M. V. – Quelle devrait être l’essentiel de la tâche du critique de théâtre aujourd’hui ?

R. L. – Sans vouloir parler de la critique de cinéma, d’art, ou de la critique en général, je dois dire que le rôle du critique de théâtre en particulier devrait être remis en question. Le théâtre a toujours été en crise, mais il se trouve en ce moment dans une position précaire. Le théâtre qui fonctionne bien, qui attire l’attention ou qui trouve son public est souvent un théâtre d’événements. Il faut toujours créer l’événement pour avoir des spectateurs. Même les théâtres d’abonnements ont de la difficulté à vendre leurs abonnements. Il faut dire que l’offre aujourd’hui est très différente, compte tenu des nouveaux médias, des médias sociaux ou de l’accessibilité à des œuvres pré-enregistrées. Tous ces nouveaux moyens sont mis au service du consommateur. Il lui en faudra donc beaucoup pour aller au théâtre.

Le critique doit tenir compte de tout cela. Sa tâche a évolué comme le théâtre depuis quelques années, et il doit encore évoluer rapidement parce que nous sommes dans une nouvelle réalité avec laquelle nous devons tous composer. Trop souvent, l’artisan de théâtre compte sur le critique pour qu’il fasse son éloge, ou l’aide à vendre des billets. Entre eux s’établit donc un rapport économique, de publicitaire ou de relations publiques. À mon avis, il ne faut pas attendre de la critique qu’elle nous aide à vendre nos spectacles. Au contraire, il faut aujourd’hui avoir avec les critiques un rapport beaucoup plus racé, rigoureux, mais pas nécessairement sévère. Il faut que le critique soit beaucoup plus un accompagnateur qu’il ne l’a jamais été, si on veut que cette forme d’art survive et qu’elle soit accessible au plus grand nombre de gens possible.

M. V. – Voyez-vous des différences dans le travail du critique des pays où vous travaillez ?

R. L. Il y a de grandes différences. Dans mon œuvre – même si je trouve prétentieux de parler d’une œuvre –, et pour avoir travaillé dans plusieurs pays au cours des dernières années, je dois dire que si certains spectacles semblent trouver un public partout et susciter une réponse critique assez unanime, d’autres marchent bien dans les pays du nord mais pas dans les pays du sud, ou vice versa. Il existe donc, de toute évidence, des sensibilités différentes. Sans vouloir comparer les pays, on voit qu’il y a parfois une presse plus axée sur la littérature, par exemple. En Angleterre, on est très porté sur la qualité littéraire du théâtre et on se montre très critique au sujet de l’écriture. C’est aussi un peu le cas en France, mais ce pays a toujours été plus ouvert au mélange des formes. On sent bien qu’il y a des divisions de ce genre dans le monde, qu’on retrouve aussi dans le théâtre. En anglais, on parle d’audience, donc, on se réfère à des gens qui viennent écouter une histoire, alors que dans les pays latins, on parle du spectateur – ou spectatore –, qui vient voir un spectacle. Ainsi, dans la définition même de ce qu’est un spectateur ou un membre de l’auditoire, il y a une grande différence de conception. Et on voit les mêmes différences chez les critiques. Bien sûr, il faudrait détailler chaque pays où nous avons joué, mais en règle générale, on voit des différences parfois marquées, dans certains milieux, qui varient en fonction de la situation du théâtre dans ce pays ou sur ce continent, et du rôle du théâtre et de son importance dans la société. C’est cela qui donne au critique toute son importance, son insignifiance ou sa vanité.

M. V – Lesquels de ces mots décrivent le mieux le critique selon vous ? Un mal nécessaire, un interlocuteur, un accompagnateur, un spectateur privilégié, un adversaire, un adjoint à la promotion, un complice de l’artiste… Pourquoi ?

R. L. – Je retiens deux mots de cette liste : ce qu’on pense que le critique est et ce que j’aimerais qu’il soit. Je pense qu’on est tous très bien intentionnés et qu’on aimerait que ce soit un interlocuteur, mais moi, je préférerais que ce soit un accompagnateur. Le critique l’est à l’occasion, mais évidemment, être un accompagnateur exige une grande fidélité, c’est-à-dire, une acceptation que l’artiste prenne des risques et qu’il se trompe. Souvent, ces erreurs ou ces risques sont perçus comme des trahisons de la part du critique. Très souvent, le critique est quelqu’un qui nous met au monde, qui attire l’attention sur nous. En même temps, on sent qu’il ne faut pas déroger du chemin, d’une ligne à laquelle on nous a identifié. Dès que l’artiste, qui par nature est curieux, va voir ailleurs, casse la ligne, déborde, sort un peu du chemin, on sent souvent de la part du critique un sentiment de trahison. Alors, le dialogue est rompu et l’on voit se développer une grande incompréhension. Moi, j’y reviens, je pense que le rôle d’accompagnateur du critique doit inclure ce dérapage qui arrive parfois. Je ne dis pas qu’il faut nécessairement que le critique soit plus indulgent avec l’artiste, mais je pense qu’il faut qu’il y ait une plus grande compréhension de ce qu’est le métier d’artiste et de cette envie de ne pas toujours suivre la diagonale qui a été tracée pour lui et à laquelle on l’a identifié.


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[1] Ex-rédacteur en chef de la Revue de théâtreJeu, journaliste indépendant et traducteur,Michel Vaïs est Secrétaire général de l’Association internationale des critiques de théâtre depuis 1998. Après des études en lettres françaises à l’Université de Montréal et à McGill, il a obtenu un doctorat d’études théâtrales à l’Université de Paris 8. Il a reçu la médaille d’or du Rayonnement culturel décerné par la Renaissance française et plusieurs prix Jean-Béraud pour son activité de critique de théâtre, notamment au journal Le Devoir et à la chaîne culturelle de Radio-Canada pendant 21 ans. Michel Vaïs a publié ses mémoires en novembre 2005: L’accompagnateur. Parcours d’un critique de théâtre (Éd. Varia). Le premier Dictionnaire des artistes du théâtre québécois, dont il est directeur éditorial, a paru en 2008 (Éd. JEU/Québec Amérique).
[2] Versatile in every form of theatre craft, Robert Lepage is equally talented as a director, playwright, actor and film director. His creative and original approach to theatre has won him international acclaim and shaken the dogma of classical stage direction to its foundations, especially through his use of new technologies.
Among his most noticed work for the stage: The Far Side of the Moon (2000), The Andersen Project(2005), Lipsynch (2007), and the new staging of Needles and Opium (2013); at the opera: The Nightingale and Other Short Fables (2009) and Wagner’s Der Ring des Nibelungen (2010-11 and 2011-12); and recently for the big screen, Triptych (2013).

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Quatre questions à Robert Lepage sur la critique