Jean-Pierre Han[1]

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Le moins que l’on puisse dire – tout le monde s’accorde sur ce point – est que la France entretient vis-à-vis de son passé colonial, en Afrique, en Indochine et plus encore au Maghreb, un véritable complexe. Elle aurait plutôt tendance à vouloir occulter ce passé, voire à le faire basculer définitivement dans les oubliettes de l’Histoire. Ce qui, bien sûr, relève de la plus pure utopie, car il est de plus en plus difficile, on s’en doute, de s’en tenir sur la question à une imagerie d’Épinal. La relation de certains événements en contradiction avec l’histoire officielle surgit régulièrement grâce au travail de quelques historiens sérieux et aussi grâce à certains artistes et autres écrivains. L’un des derniers épisodes en date, dans le seul domaine théâtral, concerne l’histoire de ce que l’on a appelé la « Révolte des sagaies » à Madagascar, qui éclata en 1947, deux ans après les événements, plus connus ceux-là, de Sétif et de Guelma en Algérie[2]. Elle a été mise au jour et écrite par l’écrivain malgache de langue française Jean-Luc Raharimanana, relayée théâtralement par Thierry Bedard, un metteur en scène qui a toujours œuvré à mieux faire connaître des écritures aussi fortes que singulières, telles celles de Reza Baraheni ou d’Alain-Kamal Martial, un auteur et homme de théâtre francophone de l’île de Mayotte, au sud de l’océan Indien.

La « Révolte des sagaies » mobilisa 30 000 soldats français (autant qui ne furent pas envoyés en Indochine), qui massacrèrent environ 80 000 paysans malgaches terrés dans les forêts et mourant de faim au sens propre du terme ; cette révolte avait été méticuleusement effacée de notre mémoire collective, si bien que peu de personnes connaissaient ce peu glorieux épisode colonial jusqu’à ce que Jean-Luc Raharimanana aille mener enquête sur place, chez lui, avec Thierry Bedard, recueillant les propos de quelques rares survivants… Jusqu’à ce qu’il interroge la langue (française), et reprenne « parole pour redire un réel souvent occulté, celui de l’ailleurs refoulé par la culpabilité des vainqueurs », tout cela dans la langue de l’oppresseur. Jusqu’à ce que le théâtre donc fasse office de chambre d’écho à son superbe texte, 47, ni roman, ni essai, ni texte théâtral. C’est Thierry Bedard qui donna à cette œuvre sa forme théâtrale présentée ici et là en France et ailleurs à partir de 2008. Avec deux seuls comédiens, un malgache et un français, pour porter la parole du poète dans un espace nu, mais avec en toile de fond un immense écran sur lequel étaient projetées des photos d’archives concernant le massacre, Thierry Bedard, à son habitude, épousait avec fidélité et concision le rythme même du texte jusque dans ses moindres subtilités, langues malgache et française mêlées, sans pathos mais avec une belle efficacité. Le spectateur ne pouvait que recevoir de la manière la plus crue la violence du témoignage de l’auteur. Mais ce qui, paradoxalement, surgissait au fil du spectacle, c’était la question du silence, de la douleur, insérés et comme mis en friction dans une structure sonore très travaillée.

Jean-Luc Raharimanana écrivit d’autres textes sur le sujet, et notamment Rano, Rano qu’il présente sur scène aujourd’hui, assumant théâtralement sa propre parole. Mais que l’on ne se méprenne pas, 47, le spectacle joué en France, ne put tourner dans l’océan Indien comme cela avait été prévu. Censure ? Non pas, clamèrent les autorités françaises ; mais il existe désormais mille et une manières plus subtiles pour bâillonner une œuvre en toute bonne conscience… Ce ne fut là que la manifestation de l’embarras que produisit cette œuvre de « théâtre postcolonial francophone ». Un malaise qui se fit encore plus sensible lorsque le même Jean-Luc Raharimanana, toujours avec la complicité de Thierry Bedard, présenta un an plus tard Les Cauchemars du Gecko au Festival d’Avignon. Là, c’en était trop, et une bonne partie de la critique française trouva l’œuvre, qui interrogeait les relations Nord-Sud et était une critique virulente de l’Occident, insupportable… parce que ne respectant pas les règles de bienséance que nous enseigne notre bonne société.

Jean-Luc Raharimanana faisait en quelque sorte sienne « en un vol sublime à exhiber » cette phrase de Kateb Yacine dans laquelle le poète et homme de théâtre algérien affirmait que « la langue française reste un butin de guerre ! À quoi bon un butin de guerre, si l’on doit le jeter ou le restituer à son propriétaire dès la fin des hostilités ? »

Reste, concernant notre théâtre postcolonial et la francophonie, que des pionniers se sont évertués et s’évertuent encore à le promouvoir dans les meilleures conditions possibles. Ce n’est certainement pas un hasard si 47 de Thierry Bedard et Jean-Luc Raharimanana a été programmé dès 2008 au Festival international des francophonies en Limousin. Ce festival qui a aujourd’hui plus de trente ans d’âge, et qui a été créé en 1984 par Pierre Debauche, est le plus important de sa catégorie. Il a été dirigé jusqu’en 2000 par Monique Blin et l’on n’en finirait pas d’énumérer les auteurs et les metteurs en scène francophones qu’elle a fait connaître, du Congolais Sony Labou Tansi à l’Ivoirienne Were Were Liking ou au Nigérian Wole Soyinka, en passant par les Québécois Robert Lepage et Wajdi Mouawad, et bien d’autres. C’est devenu au fil des ans un rendez-vous automnal incontournable et son influence a largement dépassé la seule région du Limousin pour s’étendre à l’international. On aura remarqué qu’une majeure partie des spectacles (pas seulement théâtraux, mais également musicaux ou chorégraphiques) programmés venaient d’Afrique et du Québec, mais à un degré moindre auteurs et troupes venus de Belgique, de Suisse, des Caraïbes, du Vietnam et du Cambodge ont aussi été accueillis. Bien sûr, la venue de tous ces spectacles (certains tout simplement français !) est primordiale, mais on n’aura garde d’oublier que ce festival est aussi un formidable lieu de rencontres, d’échanges, de confrontations d’expériences diverses, comme l’avait éminemment souhaité son créateur Pierre Debauche.

Malheureusement, et le réseau culturel et de coopération français étant devenu ce qu’il est, le festival a vu ses subventions baisser de manière draconienne ces dernières années au point où Marie-Agnès Sevestre, la nouvelle directrice depuis 2006, se bat désormais pour la simple survie de la manifestation. Jusqu’à quand ? Restera alors à se tourner vers des lieux comme le Tarmac à Paris, un théâtre entièrement consacré aux spectacles francophones qui a pris la suite du TILF (Théâtre international de langue française) imaginé par le metteur en scène Gabriel Garran… À signaler tout de même que l’édition 2014 du festival des francophonies en Limousin programme Rano, Rano de Raharimanana, mis en scène par Thierry Bedard…


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[1] Jean-Pierre Han est journaliste, critique dramatique et directeur de la revue Frictions. Rédacteur en chef des Lettres françaises, ancien président du Syndicat français de la critique dramatique et vice-président de l’AICT, il y dirige les stages pour jeunes critiques.
[2] Les massacres de Sétif et de Guelma eurent lieu contre des indépendantistes en mai 1945, dans le département de Constantine, en Algérie.
Note : On trouvera un dossier consacré à 47, mis en scène par Thierry Bedard, dans Frictions n° 13,automne-hiver 2008. 27, rue Beaunier, 75014 Paris, France.

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