by Andrzej Wirth
348 pp. Spector Books Leipzig, 2013.

Patrice Pavis[1]

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Le livre d’Andrzej Wirth, Flucht nach vorne (Fuite en avant. Autobiographie parlée et matériaux), se compose d’une longue interview de l’auteur par le critique berlinois Thomas Irmer et d’un recueil des principaux textes théoriques allemands de Wirth au cours des soixante dernières années. C’est dire la richesse et l’importance de l’ouvrage : il nous aide à mieux connaître cette figure éminente de la théâtrologie d’après-guerre, à revisiter, par son regard, l’évolution du théâtre européen et américain depuis les années 1950.

Andrzej Wirth occupe une place unique dans le paysage des études théâtrales et dans le monde du théâtre contemporain. Sa vie, sa pensée, sa sensibilité ont été forgées par les épreuves de l’Histoire mondiale. Né en Pologne en 1927 où il a travaillé comme traducteur de l’allemand et essayiste avant son émigration forcée aux Etats-Unis en 1968, il a été nommé professeur à l’université de Giessen, en Allemagne. Il a alors fondé, en 1982, l’Institut für Angewandte Theaterwissenschaft, l’ATW– Institut de théâtrologie appliquée, qui est aussi l’acronyme de son nom A. T. W(irth), ce qui « avec (sa) modestie habituelle (lui) a beaucoup plu » (p.309). Pendant une dizaine d’années, son rôle dans la conception et la direction de cet Institut a été crucial. Il a su inventer une méthode d’enseignement en prise directe avec la pratique théâtrale et performative, encourager les « projets scéniques » et le festival Diskurs fondé par les étudiants eux-mêmes. Assisté de Hans-Thies Lehmann, puis de Christel Weiler, secondé par de nombreux professeurs invités (dont il est trop peu question, hormis les vedettes Heiner Müller et Robert Wilson), Wirth a beaucoup contribué au renouveau des études théâtrales, mais aussi à la mise en question du Regietheater et des Stadttheater, à travers les projets performatifs de ses élèves. A partir de cette impulsion de formes nouvelles inventées et testées sur la fameuse Probebühne (salle de répétitions) de l’université, l’enseignement du théâtre a pris une direction originale conduisant à un théâtre alternatif. Jusqu’alors, l’université allemande, voire européenne, était restée inféodée à la littérature dramatique. Ailleurs, et à peu près au même moment, aux Etats-Unis par exemple, la recherche universitaire se lançait à corps perdu dans les Performance Studies. Elle laissait de côté le théâtre occidental jugé trop littéraire et ethnocentrique, délaissant aussi, malgré l’enseignement de Lehmann, la piste du théâtre post-dramatique. Dans son livre, Wirth reste assez vague sur la promotion du post-dramatique (un terme dont il revendique pourtant la paternité avec le témoignage de Bonnie Marranca), peut-être parce que le post-dramatique reste encore trop proche de la mise en scène des pièces.

Quoi qu’il en soit, des performers comme Helena Waldmann ou des auteurs-metteurs en scène comme René Pollesch, des metteurs en scène comme Wolfgang Hofmann ou Clemens Bechtel ont vite été associés dans l’esprit des critiques à ce mouvement post-dramatique théorisé à Giessen. L’interview mentionne de nombreux artistes, formés à la ATW et qui sont jusqu’à ce jour restés fidèles à cette esthétique et à l’esprit de recherche incarné par Wirth lui-même.

L’élégance du livre édité par Irmer—sa typographie multicolore et soignée, sa structure faussement chaotique, son mélange de remarques dramaturgiques pertinentes mais discrètes, de souvenirs personnels, de poèmes, son écriture alerte et son humour—reflète bien la personnalité originale, inclassable mais toujours élégante, de Wirth. Les témoignages d’artistes comme Robert Wilson, Günter Grass, Moritz Rinke ou René Pollesch sont toujours d’agréables surprises dans ce livre labyrinthique, sans table des matières (sauf au milieu du livre, p. 97, pour les articles de Wirth !), un livre où s’expriment tour à tour le théoricien et le poète, où le lecteur sérieux et l’amateur éclairé trouveront leur miel. Car la chose la plus délicieuse dans la vie d’Andrzej Wirth comme dans son écriture et dans son livre, c’est sans doute ce mélange de confidence, voire de confession, de curiosité intellectuelle, là où la vie personnelle, les anecdotes familiales, la scientificité « stéréométrique » sont constamment entrelacées.

Par sa grande culture, sa connaissance des trois langues aux connotations culturelles si différentes, son esthétisme, son sens de la formule, son goût pour les formes nouvelles mais son acceptation des autres tendances, Wirth détonne encore plus qu’autrefois dans le paysage académique actuel. Aux antipodes d’un administratif borné, d’un bureaucrate obséquieux, d’un commissaire au plan des publications, Wirth a su rester ce qu’il était déjà à Varsovie, à New York ou à Giessen : un grand esthète, un magnifique dandy, un amoureux du théâtre et de la vie.

Lisant Wirth depuis l’époque de mes études brechtiennes, dans les années 60, il m’a toujours paru singulier, mais aussi admirable, qu’il s’intéressât à la théorie (structuralisme, linguistique, sémiologie) tout en en faisant un usage à chaque fois ponctuel, parfois un peu esthétisant et décoratif, pour servir ses analyses du moment, sans chercher à les intégrer à un système cohérent dont il se sentirait responsable, au moins pour un moment. En même temps, il faut bien constater que son œuvre critique et son écriture ont beaucoup moins vieilli que celle de structuralistes, de sémiologues ou autres sociologues. Parce qu’il n’excluait aucun système a priori et qu’il a toujours fait preuve d’une grande ouverture d’esprit et d’une réelle générosité dans la recherche de tous, Wirth est devenu pour beaucoup un guide, un phare distant mais rassurant. Son style aussi est resté vivant, lisible, sûr de soi, toujours empreint d’une tolérance critique, d’un scepticisme amusé, d’un humanisme bon enfant et ludique. Son livre en est le portrait fidèle et il lui rend parfaitement justice.

La meilleure connaissance des circonstances souvent dramatiques de sa vie sous trois dictatures, comme dirait son ami Heiner Müller, nous fait apprécier l’éternelle jeunesse du théoricien, de l’essayiste et même du praticien du P.E.T., ce Post-Emeritus-Theatre, où Wirth trouve aujourd’hui sa plus grande satisfaction.

Les hommages qui sont rendus à Andrzej Wirth depuis sa retraite de l’université de Giessen en 1993, notamment le prix de l’Institut Théâtral International en 2008 lors du Theater der Welt, s’accumulent et ils trouvent dans ce livre leur plus belle trace. Tous s’accordent pour louer son remarquable parcours d’esthète, de dandy et même de professeur allemand, dans une époque bien sombre. Bâtissant chaque étape de sa vie académique sur la précédente, donnant à chaque nouvelle génération le courage de jouer sa propre partition, la force de ne pas renoncer, le désir de continuer, Wirth nous redonne quelque espoir, malgré notre fuite en avant.


Pavis

[1] Patrice Pavis is professor at the School of Arts, University of Kent. Last book: Dictionnaire de la performance et du théâtre contemporain (Armand Colin, 2014).

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