Propos recueillis par Savvas Patsalidis[1]

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Yannis LEONTARIS est né à Athènes en 1965. Agrégé de Lettres et Docteur en Littérature Comparée (PARIS-X NANTERRE), il est actuellement Professeur Assistant au Département de Théâtre de l’Université du Péloponnèse (Grèce).

Entre 1989 et 2002, il a travaillé comme réalisateur de cinéma et a obtenu trois fois le Grand Prix de l’État : meilleur court-métrage en 1994 et en 1996, et meilleur documentaire long-métrage en 2002. Entre 2005 et 2014, il a signé la mise en scène de la majorité des spectacles de la compagnie Kanigunda, dont il est le fondateur. Depuis 2014, il travaille en dehors deKanigunda, en tant que traducteur et metteur en scène. Il a travaillé – entre autres – sur des textes de Hugo Von Hofmannsthal, Shakespeare, Ivan Viripaev, Joël Pommerat et Mikhail Boulgakov. Ses spectacles ont été présentés au Théâtre National de Grèce, au Théâtre National de la Grèce du Nord, au Festival d’Athènes, au festival Chantiers d’Europe (Théâtre de la Ville, Paris), au festival d’Avignon OFF, auStuckenmarkt Festival (Théâtre Municipal de Heidelberg) et au festival Between the Seas (Théâtre Wild Project) à New York.

Ses mises en scène avec la compagnie Kanigunda :

2005-2008 : Electre de Hugo von Hofmannsthal

2007 : Voskopoula (La Belle Bergère), pièce grecque anonyme du 16ème siècle

2008 : Genèse No 2 de Ivan Viripaev

2009 : La Veggera de Ilias Kapetanakis, pièce comique du 19ème siècle

2010 : Hamlet de Shakespeare

2011-2013 : Poli-Kratos, spectacle conçu par les membres de la troupe Kanigunda

2012 : Oh les beaux jours : la page 31, d’après la pièce de Samuel Beckett

2013 : Cercles-Fictions de Joël Pommerat

Il a également créé :

2008-2009 : Les Marchands de Joël Pommerat

2014 : The Mobile Phone Show de Jim Cartwright

2014 : Projet-Electre/ Projet-Iphigénie de Georges Veltsos

2014-2015 : Don Quichotte de Mikhail Boulgakov

J’ai rencontré Yannis LEONTARIS dans un petit café de quartier à Athènes, une ville en dépression permanente depuis déjà cinq ans, à cause de la crise économique.

ENTRETIEN

Yannis, ma première question sera plutôt personnelle : depuis dix ans, vous travaillez avec la compagnie Kanigunda dont vous êtes le fondateur. Tout au long de ces années, la critique a été plus ou moins favorable envers vos spectacles. Pensez-vous que ces articles critiques étaient tout simplement de petits « cadeaux » encourageants ou bien la critique a-t-elle réellement contribué à l’évolution du travail de la compagnie ?

Il est vrai que l’accueil favorable réservé par la critique à notre travail a été encourageant pour notre compagnie. Cependant, ce sont surtout quelques commentaires sévères de la part de la critique qui m’ont aidé à réviser, d’une certaine manière, mon travail et à me poser de nouvelles questions sur l’esthétique et l’idéologie de nos spectacles. Je vous cite un exemple : dans sa critique concernant Cercles-Fictions de Joël Pommerat, spectacle présenté par notre compagnie en 2013, le critique Grigoris Ioannidis, avait remarqué : « au lieu de se cacher sous la déconstruction de l’Histoire, la mise en scène devrait plutôt assumer la responsabilité de penser aux conditions de sa reconstruction ». Cette remarque m’a fait beaucoup réfléchir sur mon point de vue concernant les textes de Pommerat, sur l’aspect idéologique de mes mises en scène, aussi bien que sur les critères de sélection du répertoire. Actuellement, je travaille au Don Quichotte de Mikhail Boulgakov ainsi qu’à Danse Delhi, un texte sublime du dramaturge russe Ivan Viripaev. Il s’agit de deux pièces qui cherchent à exprimer un point de vue très personnel à l’égard de l’Histoire – comme d’ailleurs c’était le cas dans les pièces de Pommerat –, mais cette fois je travaille dans une perspective assez différente, plus ouverte, dirais-je, plus « incertaine » qu’auparavant.

Marchants par Joel Pommerat, mise en scène Yannis Leontaris, compagnie Kanigunda, Athènes, 2008.
Marchants par Joel Pommerat, mise en scène Yannis Leontaris, compagnie Kanigunda, Athènes, 2008.

D’après vous, la critique théâtrale en Grèce est-elle suffisamment « éduquée », ou bien reste-t-elle enfermée dans son « microcosme » ?

Il semble que certains de nos critiques ne soient pas suffisamment informés sur ce qui se passe actuellement sur la scène internationale. Le critique doit être, avant tout, un bon voyageur, n’est-ce pas ?

Par ailleurs, il y avait autrefois en Grèce des revues spécialisées de qualité, comme par exemple Theatro. Actuellement, l’absence de revues de critique théâtrale – qui pourraient privilégier une critique plus responsable, bien organisée et bien argumentée, afin d’établir une claire distinction entre la critique des journalistes et celle des théoriciens – ne permet pas à la critique de notre pays de définir sa propre identité. Journalistes, amateurs de théâtre, blogueurs, théoriciens, universitaires : tous ces gens, si différents entre eux en ce qui concerne leur formation, leur culture, et leurs intérêts, publient leurs textes et articles dans la presse quotidienne. Cela ne me paraît pas normal.

Pourrait-on parler d’un dialogue fécond entre les critiques et les créateurs en Grèce, ou bien est-ce l’indifférence qui caractérise leurs rapports ?

Il s’agit, en effet, très souvent d’un dialogue de sourds ; l’ignorance en est la cause. Une archéologie de la critique théâtrale en Grèce : voilà ce qui nous manque, afin de pouvoir apprécier son rôle à l’évolution de l’esthétique et des codes d’expression du théâtre néohellénique, à partir les années 1900 jusqu’à nos jours. C’est seulement comme ça que l’on pourrait arriver à certaines conclusions sur la contribution – ou non – de la critique à la découverte et l’encouragement des nouvelles tendances théâtrales en Grèce, ainsi que sur sa position par rapport à la modernité, la postmodernité, le théâtre postdramatique, etc. Certes, au sein de la critique théâtrale en Grèce il y a une forte tradition de scepticisme envers tout ce qui est nouveau mais, de l’autre côté, actuellement, on assiste à une nouvelle génération de critiques – il s’agit surtout d’universitaires – qui encouragent souvent les nouvelles tendances de la mise en scène et le théâtre non-conventionnel. Il semble donc que la méfiance réciproque entre artistes et critiques est le fruit d’une ignorance profonde.

Il arrive, cependant, parfois – et je pense que c’est tout à fait normal – que, entre critiques et artistes, les uns se foutent des autres. C’est bien aussi ! À mon avis, ce n’est pas toujours le consensus qui assure le progrès, mais également le désaccord et même la polémique. Je dirais même que c’est la polémique qui rend souvent les choses plus claires.

Hamlet par William Shakespeare, mise en scène Yannis Leontaris, compagnie Kanigunda, Athènes, 2010.
Hamlet par William Shakespeare, mise en scène Yannis Leontaris, compagnie Kanigunda, Athènes, 2010.
Circle-Fictions par Joel Pommerat, mise en scène Yannis Leontaris, compagnie Kanigunda, Athènes, 2013.
Circle-Fictions par Joel Pommerat, mise en scène Yannis Leontaris, compagnie Kanigunda, Athènes, 2013.

Faites-vous confiance aux critiques ou bien pensez-vous que tout ce qu’ils cherchent, c’est de se rendre « sympas » auprès de leurs patrons ? Est-ce qu’ils font vraiment preuve d’esprit ouvert ?

Je ne pense pas que le rapport entre l’artiste et le critique se fonde sur l’existence ou l’absence de confiance. Il ne s’agit pas ici d’une question de confiance, mais plutôt d’indépendance et de crédibilité de la critique. Des critiques qui sont payés par des producteurs de théâtre et par des patrons de médias pour manipuler l’avis des spectateurs, il y en a partout dans le monde, donc on s’en fiche.

Quant à moi, normalement je lis très attentivement les avis des critiques sur nos spectacles, comme je lis d’ailleurs les avis de tous les bons spectateurs, c’est à dire des spectateurs attentifs. Parfois, le regard ou le silence d’un spectateur attentif a pour moi la même valeur qu’un article critique bien écrit. Nous sommes tous membres de la même communauté. Cependant, si l’on veut parler sincèrement de confiance, là, je dois citer surtout mes collègues, metteurs en scène et comédiens. C’est souvent à leurs remarques critiques que je fais confiance, puisqu’ils m’incitent à réfléchir d’une manière profonde sur mon travail. Je fais beaucoup confiance à leur regard. Il en va de même pour les universitaires et les théoriciens qui s’intéressent à nos spectacles dans leurs interventions dans des colloques scientifiques ou dans leurs essais et articles théoriques. J’ai un très grand respect pour leur regard, qui présuppose un travail d’approfondissement sur les questions concernant la mise en scène.

De plus en plus, actuellement, la critique sur Internet remplace la critique traditionnelle. Qu’en pensez-vous ? Est-ce vrai que cela contribue à la « démocratisation » de la critique ?

J’aime tout ce qui est imprimé, tout ce que je peux toucher et feuilleter. La critique sur Internet ? Ça ne m’intéresse pas, puisqu’elle est intangible et parfois anonyme. Je ne parle pas ici des revues universitaires très intéressantes, telles Skini ou Theatrou Polis qui, pour des raisons financières, apparaissent uniquement sur Internet. Je parle surtout de cet univers étrange des sites où tout est frivole, irresponsable et invisible. Par contre, nos spectacles s’adressent à la pensée, mais aussi aux sens. Nous souhaitons donc communiquer avec des spectateurs et des critiques réels, pas numériques. La critique sur Internet est fondée sur l’absence, alors que ce qui est par définition démocratique au théâtre, c’est sa forte dimension de présence. À l’inverse de la communauté virtuelle du Net, le théâtre continue à défendre l’idée d’une communauté réelle, ainsi que de sa dynamique.

Pensez-vous que l’on pourrait très bien vivre sans les critiques ou la critique ?

La réflexion théorique sur l’art du théâtre est en soi un de ses éléments constitutifs. La pensée et la théorie, au moins dans l’histoire de la civilisation occidentale, font partie de l’expression artistique et vice-versa. Par conséquent, le critique doit se mettre à la place du créateur, d’autant plus que le metteur en scène et le comédien doivent toujours être capables d’observer leur propre travail sous un angle critique. Depuis la Poétique d’Aristote, l’histoire de l’art occidental va de pair avec l’histoire de sa critique. Si l’on ne peut pas vivre sans l’art, on ne peut vivre sans la réflexion sur l’art non plus. La critique, dans son ensemble, n’est qu’un regard pluriel.


Patsalidis
[1] Savvas Patsalidis est Professeur de Théâtre au Département des Etudes Anglaises de l’université Aristote de Salonique. Il enseigne aussi au Département de Théâtre au même université, au sein du programme des études du 3ème cycle, ainsi qu’à l’Ecole Dramatique du Théatre Nationale de Grèce du Nord. Parallèlement, il collabore, en tant que critique de théâtre, avec deux journaux quotidiens grecs. Son livre intitulé: «Théâtre, Societé, Nation», a obtenu le prix de l’Association grecque des critiques de théâtre pour le meilleur essai de la théorie du théâtre pour 2010. Il est également membre du comité d’édition au revue de l’Association Internationale des Critiques de Théâtre, Critical Stages.

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A la recherche du regard pluriel ━ Entretien avec Yannis Leontaris